> De mots… à vous (7). « Dans la peau de la guerre »… et dans la tête du photo-journaliste Don McCullin, avec Chantal Ringuet

De mots… à vous (7). « Dans la peau de la guerre »… et dans la tête du photo-journaliste Don McCullin, avec Chantal Ringuet

Par | 2018-01-30T22:49:34+00:00 25 août 2015|Catégories : Essais|

 

Quand l’écrivaine cana­dienne à l’esprit inci­sif Chantal Ringuet (dont le pre­mier recueil, Le Sang des ruines, avait été remar­qué à sa sor­tie en 2010) se met dans la peau du grand pho­to-jour­na­liste anglais Don McCullin, ou plu­tôt dans sa tête, pour pou­voir ensuite s’adresser à lui dans la pleine conscience des enjeux de son tra­vail, cela donne, en écho aux pho­to­gra­phies qui ont ins­pi­ré la poète, un recueil fort, Under the Skin of War : de frap­pantes adresses directes au pho­to­graphe, conte­nues dans une poé­sie péné­trante et sobre, qui ins­crit l’histoire de celui-ci tout en l’affranchissant de l’Histoire dans laquelle sa conscience s’était engluée.

 

pré­da­teur d’images
voû­té dans le silence
des limbes chro­ma­tiques

ton regard tangue
entre l’abîme et le vol­can

tan­dis que s’impose
l’acoustique du vide

 

Le contre­point des langues fran­çaise (poèmes) et anglaise (frag­ments de prose poé­tique) libère des voix paral­lèles plus ou moins lyriques qui creusent, en dou­ceur mais avec téna­ci­té, la vie et la conscience de Don McCullin, pour expo­ser les dilemnes et les frac­tures qui ont remué celles-ci, notam­ment à cause du sen­ti­ment de culpa­bi­li­té qui l’a pour­sui­vi toute sa car­rière : culpa­bi­li­té d’avoir sur­vé­cu, d’avoir pu quit­ter les lieux de mort qu’il pho­to­gra­phiait ([tu] « implores la grâce /​ devant le tom­beau /​ col­lec­tif  »). L’on peut se deman­der à quelle fin le pho­to­graphe est ain­si cap­tu­ré, mis à nu par la poète. L’on com­prend après avoir fer­mé le livre qu’il s’agissait pour Chantal Ringuet de com­prendre les moti­va­tions et les tour­ments de Don McCullin afin de lui pro­di­guer récon­fort et déli­vrance, à tra­vers leur ver­ba­li­sa­tion, ce pour quoi le pho­to­graphe lui est pro­fon­dé­ment recon­nais­sant (voir le cour­riel de remer­cie­ment qu’il lui adresse, repro­duit à la fin de Under the Skin of War).

 

rage au com­bat
tu rentres anal­pha­bète

le corps bar­bouillé
de la pous­sière des mots
inau­dibles

ton appa­reil sur le poi­trail
tu accu­mules les bribes
de paroles trouées

avant de rejoindre le cam­pe­ment
des apa­trides

 

Les textes de Chantal Ringuet, s’attachant à la cor­po­ra­li­té (« la matière-chair »), nous font res­sen­tir le contact émo­tion­nel avec le sujet tel que Don McCullin le conçoit en tant que pho­to­graphe dont les images – mon­dia­le­ment connues pour leur empa­thie et leur effi­ca­ci­té à expo­ser la misère humaine lais­sée en héri­tage par les guerres – ne lui ôtent jamais sa digni­té, allant même jusqu’à la lui res­ti­tuer (en tout cas cela semble avoir été l’une des moti­va­tions du pho­to­graphe).

 

auréo­lée de fais­ceaux
une méta­phy­sique des ténèbres
se déploie

un ciel démem­bré
dénonce l’irruption des obus
en amont des mirages

quand l’ossature du désert
se brise
lais­ser flot­ter l’image

 

Des concepts abs­traits comme la peur, la détresse, la colère, prennent corps pour s’emparer du lec­teur et le chan­ger en témoin second : une posi­tion néces­saire pour éprou­ver, au for de la conscience, les afflic­tions d’autrui, afin de deve­nir un être humain res­pon­sable dont le devoir est de s’opposer à toutes les formes de guerre. Au pho­to­graphe huma­niste qu’est Don McCullin répond la poé­sie huma­niste et pro­fonde de Chantal Ringuet : à lire.

 

        Informes dra­pe­ries de chair.

Tu sculptes le pré­sent
selon l’angle mort
de ton appa­reil-pho­to.

Une fois la séance ter­mi­née,
tu te demandes
com­ment replier l’étoffe.

 

 

mm

Sabine Huynh

Sabine Huynh est née à Saïgon en 1972 et a gran­di à Lyon, avant de par­tir vivre en Angleterre, aux États-Unis, en Israël et au Canada. Elle vit aujourd’hui à Tel Aviv. Après avoir été pro­fes­seur de langues et de lit­té­ra­ture fran­çaise, et avoir fait des études en sciences de l’éducation et en lit­té­ra­ture et lin­guis­tique anglaises, un doc­to­rat en lin­guis­tique à l’Université Hébraïque de Jérusalem (où elle a ensei­gné de 2002 à 2008), et un post-doc­to­rat en socio­lin­guis­tique à l’Université d’Ottawa, elle décide de se consa­crer entiè­re­ment à l’écriture (en anglais et en fran­çais) et à la tra­duc­tion lit­té­raire (prin­ci­pa­le­ment de l’anglais, l’hébreu et l’italien vers le fran­çais ; et poé­sie et textes en rap­port avec la Shoah – elle a tra­duit six livres, dont Des liens invi­sibles, ten­du /​ Taut, invi­sible threads, de Dara Barnat, publié en 2014 par Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion Ailleur(s)). Son tra­vail a été publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est co-auteure de l’anthologie poé­tique pas d’ici, pas d’ailleurs (avec Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire et Andrée Lacelle, édi­tions Voix d’encre, 2012). 2013 voit la paru­tion de son roman La Mer et l’enfant (Galaade édi­tions), de son recueil de poèmes Les Colibris à recu­lons (contri­bu­tion gra­phique : Christine Delbecq, Eds. Voix d’encre), d’un recueil de poèmes écrit à quatre mains avec Roselyne Sibille, La Migration des papillons (Eds. La Porte), et du récit En taxi dans Jérusalem (édi­tions publie​.net, avec des pho­to­gra­phies d’Anne Collongues). En 2014 paraissent Tel Aviv/​ville infirme/​corps infi­ni, (édi­tions Voltije, poé­sie, avec des pein­tures d’André Jolivet. Texte seul repu­blié en 2014 aux édi­tions La Porte), et Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg (Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion L’Atelier du poème). En 2015 les édi­tions E-frac­tions publient son jour­nal La Sirène à la pou­belle, et les édi­tions Æncrages and Co. son recueil de poèmes Kvar lo (avec des encres de Caroline François-Rubino).

Collaboratrice régu­lière de la revue Recours au poème, (rubriques Chroniques – De mots à vous –, Essais et Revue des revues), elle contri­bue aus­si ou a contri­bué régu­liè­re­ment à la revue de poé­sie contem­po­raine Terre à ciel (diri­gée par Cécile Guivarch), à la revue de poé­sie et cri­tique lit­té­raire Terres de femmes (diri­gée par Angèle Paoli), à la revue inter­na­tio­nale de tra­duc­tion poé­tique TraduzioneTradizione (diri­gée par Claudia Azzola), à la revue de créa­tion lit­té­raire numé­rique d’ici là (diri­gée par Pierre Ménard), au jour­nal Jerusalem Post, et à la revue d’art contem­po­rain Inferno, pour laquelle elle s’occupait de la rubrique « Carnets de Tel Aviv », en tant que cor­res­pon­dante étran­gère (arts et spec­tacles).

Son site : presque dire

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