> De mots… à vous (2)

De mots… à vous (2)

Par | 2018-01-30T22:47:59+00:00 15 juillet 2013|Catégories : Chroniques|

L’Appel muet : poésie de la résilience

 

Dans le pre­mier poème de L’Appel muet (édi­tions La Porte, 2012), Roselyne Sibille demande de « regar­der autour du hublot de ta mémoire ». D’emblée, on se demande pour­quoi, et la lec­ture est por­tée par le mys­tère entou­rant « ta mémoire » (qui est tu ?) : un mys­tère tu dans le recueil, mais dont on sent la ter­rible gra­vi­té. Ce pre­mier poème, « On aurait aimé croire au mot tou­jours », annonce le ton du livre : quelque chose s’est ter­mi­né, quelqu’un est par­ti, et l’écriture est deve­nue impos­sible. La poète va donc cher­cher dans la nature – cen­sée veiller sur l’ordre des choses (un leurre ? Pour trom­per quoi/​qui ?) – la conso­la­tion à une absence lan­ci­nante. Les textes de L’Appel muet sont d’une beau­té lumi­neuse, mais de cette lumi­no­si­té qui heurte les yeux : celle, vio­lente, entre deux orages.

 

            Des branches noires
            cal­li­gra­phient leur mys­tère sur le ciel

 

L’Appel muet n’est pas ano­din, tout en nour­ris­sant le désir de l’être, si l’on prend l’adjectif dans son sens médi­cal : ses poèmes tentent de dis­til­ler l’opium qui cal­me­ra momen­ta­né­ment la dou­leur des « mys­tères », tour­ments contre les­quels se débat la poète. Sont évo­qués « le désordre », « les ombres », « la Nuit », « les brumes », « leurs cris », « l’invisible », « les ver­tiges », « le brouillard », « les lèvres muettes »… Quelqu’un s’est tu qui a empor­té la pos­si­bi­li­té de dire avec lui, et les mains creuses de la poète, dénuées de mots, ne par­viennent plus qu’à tra­cer du « noir sur vide ». Elle répète alors, appa­rem­ment vain­cue : « Je n’écris pas », « je n’écrirai pas », « je n’ai pas écrit ».

           

            Quand s’enchevêtrent les mys­tères
            que je ne sais plus rien
            je vais cher­cher
            les sen­teurs d’herbe dans le vent

 

Parfois l’écriture va cher­cher si loin que la suivre nous égare, et on en perd la mémoire, la parole. Pour la retrou­ver, Roselyne Sibille s’accroche de toutes ses forces à ce qui pal­pite encore de vie, dans une recherche de paix et d’abri qui s’apparente à un désir de fuite : fuir cette réa­li­té où « tout est vrai­ment vrai », aspi­rer à un lieu où « tout est illu­sion ».

 

Pour aller plus loin
j'ai sui­vi le sen­tier du Rien

 

S’efforcer, même ados­sée à la nuit la plus pro­fonde, d’aller de l’avant, vers la lumière, tan­dis que « le désordre s’évapore vers la trans­pa­rence du jour ». Vouloir éta­blir sa demeure « dans la poudre de soleil », « à l’estompe des brumes », pour conju­rer ces « branches noires ».

 

Des mil­liers de fines feuilles fré­mis­santes
écrivent sur le ciel blanc
le mou­ve­ment natu­rel du monde

 

L’Appel muet est une implo­ra­tion adres­sée aux cieux. « Le ciel est vie », tan­dis que dans la terre, « les arbres sont enra­ci­nés entre tes épaules ». Supplier, pour que le monde, gelé, déré­glé, soit « relan­cé », comme on remon­te­rait une hor­loge qui se serait arrê­tée. Se pro­té­ger contre soi-même, en s’armant de soleil, d’été, de lumière « avant que Nuit ne s’en vienne », et ce Nuit majus­cule est for­cé­ment inte­nable. 

 

Sur la page indif­fé­rente du ciel
les oiseaux vir­gulent
effacent le blanc

 

L’Appel muet dit magni­fi­que­ment la marche « comme un reflet dis­per­sé dans le jour », et la lutte inces­sante entre cette Nuit et ce jour (qui point mal­gré tout), entre les étoiles et la rosée, le silence et la poé­sie. Roselyne Sibille, rési­liente, a choi­si la poé­sie, « ano­dine », sans pour autant obli­té­rer « les ombres des yeux fer­més » : le réel. 

 

Tel Aviv, 18 mai 2013

www​.sabi​ne​huynh​.com

http://​rose​ly​ne​si​bille​.fr/

mm

Sabine Huynh

Sabine Huynh est née à Saïgon en 1972 et a gran­di à Lyon, avant de par­tir vivre en Angleterre, aux États-Unis, en Israël et au Canada. Elle vit aujourd’hui à Tel Aviv. Après avoir été pro­fes­seur de langues et de lit­té­ra­ture fran­çaise, et avoir fait des études en sciences de l’éducation et en lit­té­ra­ture et lin­guis­tique anglaises, un doc­to­rat en lin­guis­tique à l’Université Hébraïque de Jérusalem (où elle a ensei­gné de 2002 à 2008), et un post-doc­to­rat en socio­lin­guis­tique à l’Université d’Ottawa, elle décide de se consa­crer entiè­re­ment à l’écriture (en anglais et en fran­çais) et à la tra­duc­tion lit­té­raire (prin­ci­pa­le­ment de l’anglais, l’hébreu et l’italien vers le fran­çais ; et poé­sie et textes en rap­port avec la Shoah – elle a tra­duit six livres, dont Des liens invi­sibles, ten­du /​ Taut, invi­sible threads, de Dara Barnat, publié en 2014 par Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion Ailleur(s)). Son tra­vail a été publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est co-auteure de l’anthologie poé­tique pas d’ici, pas d’ailleurs (avec Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire et Andrée Lacelle, édi­tions Voix d’encre, 2012). 2013 voit la paru­tion de son roman La Mer et l’enfant (Galaade édi­tions), de son recueil de poèmes Les Colibris à recu­lons (contri­bu­tion gra­phique : Christine Delbecq, Eds. Voix d’encre), d’un recueil de poèmes écrit à quatre mains avec Roselyne Sibille, La Migration des papillons (Eds. La Porte), et du récit En taxi dans Jérusalem (édi­tions publie​.net, avec des pho­to­gra­phies d’Anne Collongues). En 2014 paraissent Tel Aviv/​ville infirme/​corps infi­ni, (édi­tions Voltije, poé­sie, avec des pein­tures d’André Jolivet. Texte seul repu­blié en 2014 aux édi­tions La Porte), et Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg (Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion L’Atelier du poème). En 2015 les édi­tions E-frac­tions publient son jour­nal La Sirène à la pou­belle, et les édi­tions Æncrages and Co. son recueil de poèmes Kvar lo (avec des encres de Caroline François-Rubino).

Collaboratrice régu­lière de la revue Recours au poème, (rubriques Chroniques – De mots à vous –, Essais et Revue des revues), elle contri­bue aus­si ou a contri­bué régu­liè­re­ment à la revue de poé­sie contem­po­raine Terre à ciel (diri­gée par Cécile Guivarch), à la revue de poé­sie et cri­tique lit­té­raire Terres de femmes (diri­gée par Angèle Paoli), à la revue inter­na­tio­nale de tra­duc­tion poé­tique TraduzioneTradizione (diri­gée par Claudia Azzola), à la revue de créa­tion lit­té­raire numé­rique d’ici là (diri­gée par Pierre Ménard), au jour­nal Jerusalem Post, et à la revue d’art contem­po­rain Inferno, pour laquelle elle s’occupait de la rubrique « Carnets de Tel Aviv », en tant que cor­res­pon­dante étran­gère (arts et spec­tacles).

Son site : presque dire