> De mots… à vous (10) : Lucie TAIEB, La Retenue

De mots… à vous (10) : Lucie TAIEB, La Retenue

Par | 2018-01-30T22:53:04+00:00 8 février 2016|Catégories : Critiques|

 

La rete­nue, par Lucie Taïeb : mémoire en mou­ve­ment

 

La rete­nue, prose poé­tique dense de Lucie Taïeb, s’ouvre sur l’érotisme de corps suants qui exultent d’être en vie, et nous entraîne du soleil d’août à l’obscurité de l’absence devan­çant le forage : « C’est l’obscur qui me pré­cède », puisque la lumière est impuis­sante face à la mort. Le lec­teur est très vite hap­pé par le cœur de La rete­nue, où se pro­nonce une nuit qui mange peu à peu un corps et son visage : « Un corps aimé et bien­tôt putres­cent », « ne res­tent que les lèvres », qui cherchent « le creux où dire ». Perte d’un être cher ? Nous vient à l’esprit le magni­fique recueil de Jacques Roubaud, Quelque chose noir, et ses mots « Quand je me réveille, il fait noir : tou­jours. /​ Dans les cen­taines de matins noirs je me suis réfu­gié. » (Jacques Roubaud, Quelque chose noir). Au cœur de la nuit de La rete­nue la ques­tion de « com­bien ? » se pose, « com­bien de grains com­bien de gouttes », « de souffle de vie com­bien de /​ sang » : com­bien de temps nous reste-t-il ? D’un couple auquel on sous­trait une per­sonne il reste, selon le degré de sym­biose, une per­sonne, une demi-per­sonne, ou plus per­sonne, rien que les mots et « la force inex­tin­guible de ton amour » – des mots aus­si.

Ici, la mémoire est mou­ve­ment, ou en mou­ve­ment. L’on passe de corps nus au sein de l’üppig (« un mot, vert, et quel contraste », « se dit, en alle­mand, d’une végé­ta­tion luxu­riante », nous pré­cise l’auteur, poète-tra­duc­trice, pour qui la vie et la joie d’être en vie me semblent pas­ser par la langue : « Un goût de sang dans la bouche ou dans la bouche une autre langue ou dans la bouche un autre goût ») – touf­fu à l’extrême, acca­blant, étouf­fant et pha­go­cy­taire, anti­ci­pant donc la dis­pa­ri­tion – à un lieu d’effeuillage qui se gomme de lui-même : écho tex­tuel aux corps nus avant leur effeuillement/​chute, et leur enlèvement/​disparition. Quand l’impensable se pro­duit, « Tu imploses, soit tu t’effondres », « la suite des jours dégrin­gole », le « pro­jet » – « pour chaque jour du mois d’août : une pho­to, une note, un sou­ve­nir. tous les ans recom­men­cer » – est bru­ta­le­ment sus­pen­du, et le vert s’est chan­gé en noir : celui des pho­to­gra­phies de Francesca Woodman, évo­quée dans le livre. L’absence épais­sit l’attente illu­soire jusqu’à la rendre irres­pi­rable, et l’air ne peut être ins­pi­ré qu’au moment où les bouches enfantent des mots, qui recouvrent et écrivent une peau, laquelle, plus tou­chée désor­mais, doit deve­nir cette sur­face d’écriture pour ne pas s’évanouir. Un corps écrit, un visage écrit, une peau écrite : ah si deve­nir texte pou­vait pré­ser­ver de l’effacement défi­ni­tif ! La per­sonne qui dit « je » tente de rete­nir les ins­tants en les dénom­brant, mais se rend compte que l’incomptable lui échap­pe­ra tou­jours et que la sous­trac­tion, « et je retiens un », per­met peut-être de ne gar­der que l’essentiel, qui, tout compte fait, n’est peut-être que soi, et encore, si tant est que les mots d’absence qu’on laisse der­rière soi peuvent pas­ser pour soi, et si l’on ne s’évertue pas à « déchi­rer la feuille sur laquelle je me suis écrite ».

« Cette voi­ture cette moi­teur ce jar­din cette pis­cine ce ciel ouvert cette clô­ture », « ce sen­ti­ment très vif cette ivresse cette exci­ta­tion cette exal­ta­tion exul­ter expi­rer cet épui­se­ment de rêve cette tor­peur » : dans ce mor­cel­le­ment des sou­ve­nirs, qui les détache de la réa­li­té et les relie/​les réduit à l’émotion qu’ils sus­citent, l’emploi ana­pho­rique du démons­tra­tif per­met de peser les mots, et d’instaurer une dis­tance entre l’être d’un côté et les objets et sen­ti­ments dési­gnés de l’autre, tout en magni­fiant ces der­niers. Les mots sui­vants en par­ti­cu­lier, en alle­mand dans le texte (l’auteur tra­duit notam­ment de cette langue), « die­ser tag erin­nert sich an dich und sagt », le sou­lignent bien : ce n’est pas toi qui te sou­viens du jour et qui en parles mais le jour qui se sou­vient de toi et qui dit… Ainsi, c’est de l’ordre des corps « qui ne se touchent pas », mal­gré le concret, le tan­gible, des images par­ta­gées. Dans cette déter­mi­na­tion, il y a aus­si mou­ve­ment, car il y a pour­suite et tra­çage dans ces démons­tra­tifs, comme s’il s’agissait d’une danse impro­vi­sée de corps et d’objets se déro­bant l’un à l’autre. Ici il me faut citer cette phrase de l’écrivain amé­ri­cain James Salter, dans un entre­tien accor­dé à The Paris Review : « I’m moved by wri­ting » – que je tra­duis à la fois par « l’écriture m’émeut » et « l’écriture me meut », me met en mou­ve­ment. Mais reve­nons à cette dis­tance entre le nar­ra­teur et le nom, qui rap­pelle que Lucie Taïeb est lin­guiste, et res­pec­tueuse des outils de la langue (et je pense encore une fois à Jacques Roubaud, et à ce que le nom est pour lui, dans Quelque chose noir, « trace irré­duc­tible » qui « ne se sup­prime pas »).

Avec habi­le­té, Lucie Taïeb file les sou­ve­nirs et les fait défi­ler, tout en les effi­lo­chant – la langue créée qui les porte se défait au fur et à mesure qu’elle s’élabore dans l’historique des per­cep­tions dres­sé par l’auteur : « Je ne retiens pas les noms, dont les lettres se mélangent, je ne retiens pas les /​ voix qui ne vibrent que d’elles-mêmes, j’efface aus­si tout /​ caresse de la sur­face de ma peau et j’efface tous les bai­sers », « je ne retiens pas les visages dont je n’ai jamais /​ vu l’envers », « j’effeuille ain­si mon moi comme une mar­gue­rite et réduit son centre en miettes jaunes ». « Tout dis­pa­raît, tout sauf ce qui a été écrit », a dit James Salter en août 2014 au micro de France Culture. En exergue à son roman Et rien d’autre – dont le titre anglais, All That Is, pivote autour du démons­tra­tif that – l’on trouve ces mots : « Il arrive un moment où vous savez que tout n’est que rêve, que seules les choses qu’a su pré­ser­ver l’écriture ont des chances d’être vraies ».

Vivre après la dis­pa­ri­tion, c’est vivre décen­tré, en veille, effa­cé, ten­té par le vide, et peu à peu réduit à l’aphasie, à moins de savoir sai­sir les signes d’une langue nou­velle qui expri­me­ra ce que celle que l’on a trop usée en la frot­tant au néant n’est plus capable de faire. « Ceux qui s’éveillent et parlent des langues incon­nues /​ c’est la seule manière de par­ve­nir à par­ler », dit Lucie Taïeb dans La rete­nue, un livre réflé­chi, concen­tré, bou­le­ver­sant.

 

Tel Aviv, décembre 2015.

 

mm

Sabine Huynh

Sabine Huynh est née à Saïgon en 1972 et a gran­di à Lyon, avant de par­tir vivre en Angleterre, aux États-Unis, en Israël et au Canada. Elle vit aujourd’hui à Tel Aviv. Après avoir été pro­fes­seur de langues et de lit­té­ra­ture fran­çaise, et avoir fait des études en sciences de l’éducation et en lit­té­ra­ture et lin­guis­tique anglaises, un doc­to­rat en lin­guis­tique à l’Université Hébraïque de Jérusalem (où elle a ensei­gné de 2002 à 2008), et un post-doc­to­rat en socio­lin­guis­tique à l’Université d’Ottawa, elle décide de se consa­crer entiè­re­ment à l’écriture (en anglais et en fran­çais) et à la tra­duc­tion lit­té­raire (prin­ci­pa­le­ment de l’anglais, l’hébreu et l’italien vers le fran­çais ; et poé­sie et textes en rap­port avec la Shoah – elle a tra­duit six livres, dont Des liens invi­sibles, ten­du /​ Taut, invi­sible threads, de Dara Barnat, publié en 2014 par Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion Ailleur(s)). Son tra­vail a été publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est co-auteure de l’anthologie poé­tique pas d’ici, pas d’ailleurs (avec Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire et Andrée Lacelle, édi­tions Voix d’encre, 2012). 2013 voit la paru­tion de son roman La Mer et l’enfant (Galaade édi­tions), de son recueil de poèmes Les Colibris à recu­lons (contri­bu­tion gra­phique : Christine Delbecq, Eds. Voix d’encre), d’un recueil de poèmes écrit à quatre mains avec Roselyne Sibille, La Migration des papillons (Eds. La Porte), et du récit En taxi dans Jérusalem (édi­tions publie​.net, avec des pho­to­gra­phies d’Anne Collongues). En 2014 paraissent Tel Aviv/​ville infirme/​corps infi­ni, (édi­tions Voltije, poé­sie, avec des pein­tures d’André Jolivet. Texte seul repu­blié en 2014 aux édi­tions La Porte), et Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg (Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion L’Atelier du poème). En 2015 les édi­tions E-frac­tions publient son jour­nal La Sirène à la pou­belle, et les édi­tions Æncrages and Co. son recueil de poèmes Kvar lo (avec des encres de Caroline François-Rubino).

Collaboratrice régu­lière de la revue Recours au poème, (rubriques Chroniques – De mots à vous –, Essais et Revue des revues), elle contri­bue aus­si ou a contri­bué régu­liè­re­ment à la revue de poé­sie contem­po­raine Terre à ciel (diri­gée par Cécile Guivarch), à la revue de poé­sie et cri­tique lit­té­raire Terres de femmes (diri­gée par Angèle Paoli), à la revue inter­na­tio­nale de tra­duc­tion poé­tique TraduzioneTradizione (diri­gée par Claudia Azzola), à la revue de créa­tion lit­té­raire numé­rique d’ici là (diri­gée par Pierre Ménard), au jour­nal Jerusalem Post, et à la revue d’art contem­po­rain Inferno, pour laquelle elle s’occupait de la rubrique « Carnets de Tel Aviv », en tant que cor­res­pon­dante étran­gère (arts et spec­tacles).

Son site : presque dire

Sommaires