> La moitié du fourbi, n°1 : “écrire petit”

La moitié du fourbi, n°1 : “écrire petit”

Par | 2018-01-30T22:50:46+00:00 15 mars 2015|Catégories : Revue des revues|

 

La moi­tié du four­bi est une revue nou­velle-née, parue en février 2015, sous le signe thé­ma­tique de l’« écrire petit ». Ses articles consi­tutent des prouesses lit­té­raires à part entière. Connaissant les goûts (sûrs) de son créa­teur en chef, Frédéric Fiolof de son nom de plume noc­turne (il anime l’excellent blog de cri­tique lit­té­raire La marche aux pages), et un peu ceux des membres de son comi­té de rédac­tion (Anthony Poiraudeau, Hélène Gaudy, Zoé Balthus et Romain Verger), l’on s’attendait à un opus de qua­li­té, mais le résul­tat dépasse nos expec­ta­tions. L’on peut être embal­lé, dans une nou­velle revue, par deux ou trois articles, mais que l’ensemble emporte l’adhésion est en géné­ral une chose rare. Ajoutons que le desi­gn de l’ouvrage est sédui­sant, un terme anglais lui va comme un gant : celui de slick (lis­sé, classe, en fran­çais ?).

Applaudissons tout d’abord la cohé­sion épous­tou­flante qui se dégage de cet ensemble : le point fort de La moi­tié du four­bi. La trame d’« écrire petit » est ser­rée, puisque chaque article, chaque être, chaque monde, nous ren­voie à un autre : le des­si­na­teur Nylso ren­voie à Robert Walser qui ren­voie à Max Brod qui ren­voie lui-même à Kafka qui ren­voie à Walter Benjamin qui ren­voie à Uri Orlev, écri­vain res­ca­pé de Bergen-Belsen dont le car­net de poèmes ren­voie à ceux de Monsieur M., qui ren­voient eux-mêmes à Richard Brautigan, auteur cher à Thomas Vinau, inter­viewé ici par Frédéric Fiolof, et ain­si de suite, dans une chaîne de signi­fiants essen­tielle.

Saluons ensuite la pas­sion de ses rédac­teurs pour leur sujet : pas un seul qui ne semble point impli­qué émo­tion­nel­le­ment avec son pro­pos et « pos­sé­dé » par le mys­tère qu’il sonde (celui de Tamán Shud est trou­blant), dans la mesure où ils ont tous mani­fes­te­ment écrit depuis les lieux d’extase et de choc que leurs pas­sions leur ont fait res­sen­tir. On ne peut que leur être recon­nais­sant d’avoir par­ta­gé (en s’effaçant hum­ble­ment der­rière) leurs obses­sions, et de nous les avoir trans­mises. On est d’emblée fas­ci­né, hap­pé, on brûle d’envie d’en lire davan­tage sur les mondes qu’offrent les varia­tions autour de l’« écrire petit » de ce numé­ro : entre autres, celui des loga­rithmes infor­ma­tiques, des Pygmées ou de Michaux, tous ces mondes poé­tiques, qui, sans les exé­gèses de leurs arpen­teurs enfié­vrés, nous res­te­raient illi­sibles. L’expérience de lec­ture qui nous est livrée est intense, jubi­la­toire. Quelle joie en effet que de décou­vrir l’univers incroyable de Nylso, et celui, impi­toyable il faut bien le dire, de Werner Herzog. Et que dire de l’émotion res­sen­tie en se remé­mo­rant les images de celui de Bruno Dumont, dont La Vie de Jésus (vision­né il y a presque vingt ans dans un petit ciné­ma d’art et d’essai de la ban­lieue de Boston). Et celle de che­mi­ner main dans la main avec Anne-Françoise Kavauvea (qui lit Walser depuis l’adolescence) jusqu’à la tombe poten­tielle de l’écrivain suisse.

Quand on lit, on aime quand les sou­ve­nirs et les émo­tions remontent, quand le cœur bat un peu plus vite au détour d’une phrase, on aime sen­tir qu’on est en vie. Les articles de cette pre­mière Moitié du four­bi sont bou­le­ver­sants. Par exemple, les tex­tos échan­gés à New York le matin des atten­tats du 11 sep­tembre 2001 : outre le fait qu’ils nous replongent dans les affres de ce drame, ils nous rap­pellent aus­si que, où que nous soyons, nous sommes tou­jours à un doigt de la catas­trophe, de la tra­gé­die, et que nous ne devons pas oublier que, pour peu que nous en sachions, nous évo­luons peut-être dans des poches de répit exigües, à la fois tem­po­rel­le­ment et spa­tia­le­ment. Conclusion : nous devons nous effor­cer de ne pas oublier de vivre. Il est de notre devoir en tant qu’humain encore en vie, jouis­sant d’un cer­tain confort et de nos facul­tés, et sur­tout béné­fi­ciaires d’un feu qui nous empêche de som­brer, de conti­nuer à par­ta­ger celui-ci pour essayer de contri­buer aux émer­veille­ments.

Vivre, s’émerveiller, équi­vaut, en l’occurence pour une revue de lit­té­ra­ture, à lire et don­ner envie de lire ; ce bon­heur sacré de la lec­ture qui pousse vers d’autres lec­tures. Ainsi, cette géné­reuse « moi­tié » de four­bi (ô com­bien bien­ve­nue en ces jours sombres de notre huma­ni­té) est salu­taire, car elle titille et réveille, rap­pe­lant que toute bonne lit­té­ra­ture est tis­sée d’appels à la vie, ou d’appels d’air, dis­til­la­trice et pro­vo­ca­trice de pas­sions. Fourbi lit­té­raire qui ramène à nos propres four­bis de livres, d’écrits, créant des pas­se­relles entre nous et les hori­zons sal­va­teurs poten­tiels, des liens signi­fi­ca­tifs entre les humains. Bravo à toute l’équipe et aux contri­bu­teurs, longue vie à La moi­tié du four­bi.

 

La moi­tié du four­bi
22, rue Pablo Picasso
93000 Bobigny
revue@​lamoitiedufourbi.​org

 

Sabine Huynh a publié Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg chez Recours au Poème édi­teurs

 

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Sabine Huynh

Sabine Huynh est née à Saïgon en 1972 et a gran­di à Lyon, avant de par­tir vivre en Angleterre, aux États-Unis, en Israël et au Canada. Elle vit aujourd’hui à Tel Aviv. Après avoir été pro­fes­seur de langues et de lit­té­ra­ture fran­çaise, et avoir fait des études en sciences de l’éducation et en lit­té­ra­ture et lin­guis­tique anglaises, un doc­to­rat en lin­guis­tique à l’Université Hébraïque de Jérusalem (où elle a ensei­gné de 2002 à 2008), et un post-doc­to­rat en socio­lin­guis­tique à l’Université d’Ottawa, elle décide de se consa­crer entiè­re­ment à l’écriture (en anglais et en fran­çais) et à la tra­duc­tion lit­té­raire (prin­ci­pa­le­ment de l’anglais, l’hébreu et l’italien vers le fran­çais ; et poé­sie et textes en rap­port avec la Shoah – elle a tra­duit six livres, dont Des liens invi­sibles, ten­du /​ Taut, invi­sible threads, de Dara Barnat, publié en 2014 par Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion Ailleur(s)). Son tra­vail a été publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est co-auteure de l’anthologie poé­tique pas d’ici, pas d’ailleurs (avec Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire et Andrée Lacelle, édi­tions Voix d’encre, 2012). 2013 voit la paru­tion de son roman La Mer et l’enfant (Galaade édi­tions), de son recueil de poèmes Les Colibris à recu­lons (contri­bu­tion gra­phique : Christine Delbecq, Eds. Voix d’encre), d’un recueil de poèmes écrit à quatre mains avec Roselyne Sibille, La Migration des papillons (Eds. La Porte), et du récit En taxi dans Jérusalem (édi­tions publie​.net, avec des pho­to­gra­phies d’Anne Collongues). En 2014 paraissent Tel Aviv/​ville infirme/​corps infi­ni, (édi­tions Voltije, poé­sie, avec des pein­tures d’André Jolivet. Texte seul repu­blié en 2014 aux édi­tions La Porte), et Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg (Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion L’Atelier du poème). En 2015 les édi­tions E-frac­tions publient son jour­nal La Sirène à la pou­belle, et les édi­tions Æncrages and Co. son recueil de poèmes Kvar lo (avec des encres de Caroline François-Rubino).

Collaboratrice régu­lière de la revue Recours au poème, (rubriques Chroniques – De mots à vous –, Essais et Revue des revues), elle contri­bue aus­si ou a contri­bué régu­liè­re­ment à la revue de poé­sie contem­po­raine Terre à ciel (diri­gée par Cécile Guivarch), à la revue de poé­sie et cri­tique lit­té­raire Terres de femmes (diri­gée par Angèle Paoli), à la revue inter­na­tio­nale de tra­duc­tion poé­tique TraduzioneTradizione (diri­gée par Claudia Azzola), à la revue de créa­tion lit­té­raire numé­rique d’ici là (diri­gée par Pierre Ménard), au jour­nal Jerusalem Post, et à la revue d’art contem­po­rain Inferno, pour laquelle elle s’occupait de la rubrique « Carnets de Tel Aviv », en tant que cor­res­pon­dante étran­gère (arts et spec­tacles).

Son site : presque dire

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