> De mots… à vous (6). Ginsberg & Kerouac : de l’importance de s’écrire et de se lire quand on est amis (et accessoirement écrivains)

De mots… à vous (6). Ginsberg & Kerouac : de l’importance de s’écrire et de se lire quand on est amis (et accessoirement écrivains)

Par | 2018-01-30T22:49:35+00:00 24 mai 2015|Catégories : Chroniques|

 

La pre­mière pierre de l’amitié entre les deux hommes, qui se ren­contrent six mois aupa­ra­vant, est posée par Allen Ginsberg : c’est à la pri­son new-yor­kaise du com­té du Bronx en août 1944 que Jack Kerouac lit la lettre que son nou­vel ami lui a envoyée depuis son dor­toir à l’université de Columbia. Malgré leur jeune âge (Ginsberg l’étudiant a dix-huit ans et Kerouac le rebelle vingt-deux), les deux cama­rades se révèlent être des cor­res­pon­dants mûs par une verve et une culture lit­té­raire étour­dis­santes, déjà dignes de leur sta­tut futur de géants de la Beat Generation. Leurs goûts et leurs lec­tures vont bien au-delà de ce qu’on leur avait appris à l’université : ils dis­sertent sur Dante, Stendhal, Yeats – « sa voix est comme une chambre d’échos » écrit Ginsberg –, Shakespeare, Malherbe, Racine – « le Shakespeare fran­çais » dit Kerouac, qui lit « ces temps-ci comme un fou. Il n’y a rien d’autre à faire. C’est une des acti­vi­tés aux­quelles on peut se livrer quand le reste n’est plus inté­res­sant, je veux dire, quand tout le reste ne s’avère plus digne d’intérêt ».

Comme avec pra­ti­que­ment tout ce qui pro­vient des archives Ginsberg, nous devons la lec­ture des lettres échan­gées entre lui et Kerouac à son vieil ami et bio­graphe Bill Morgan, qui, avec l’aide de l’éditeur David Stanford, a réa­li­sé le fabu­leux Jack Kerouac and Allen Ginsberg : The Letters (Viking, 2010). Quant à la tra­duc­tion fran­çaise de soixante-douze de ces deux cents lettres (sur les cen­taines qu’ils s’écrivirent), publiée quatre ans plus tard par Gallimard, nous la devons bien sûr au génial Nicolas Richard, car qui, à part le tra­duc­teur de Woody Allen, Nick Hornby, David Lynch, Richard Powers et Thomas Pynchon (pour ne citer qu’eux) aurait pu venir à bout de tant d’effervescence lin­guis­tique ? Vingt années de cor­res­pon­dance bouillon­nante, truf­fée d’extraits de tra­vaux en cours, de poèmes, de cri­tiques lit­té­raires, échange épis­to­laire gran­diose dans lequel on assiste tris­te­ment au déclin de Kerouac (« C’est trop, trop près de la mort, la vie. », « on peut dis­pa­raître faci­le­ment… être com­plè­te­ment oublié… se décom­po­ser comme une tache dans la sale­té… », Kerouac), et avec joie à l’ascension de Ginsberg (qui, au contraire de son ami qui le déni­grait, a por­té le mou­ve­ment Beat). Dans ces lettres, Ginsberg (peut-être sous l’emprise de sub­stances hal­lu­ci­no­gènes) se révèle sou­vent plus méta­phy­sique et « illu­mi­né » que Kerouac, même si tous deux déploient là une prose épis­to­laire d’une richesse et d’une qua­li­té extra­or­di­naires.

Ces lettres trans­cendent les bio­gra­phies de Ginsberg et Kerouac et sont pro­ba­ble­ment les docu­ments les plus révé­la­teurs de leur ami­tié tumul­tueuse et de leur car­rière lit­té­raire. Leur matu­ri­té intel­lec­tuelle s’y révèle épous­tou­flante : ces deux-là avaient déjà leur voix, ils le savaient, et ils savaient aus­si qu’ils seraient célèbres un jour (même si leurs échanges montrent com­bien ils ron­geaient leur frein). D’ailleurs, Kerouac a écrit, dans une lettre à Lawrence Ferlinghetti, le 25 mai 1961, après avoir « pas­sé ces deux jour­nées à clas­ser d’anciennes lettres […] des cen­taines de vieilles lettres d’Allen, de Burroughs, de Cassady, de quoi te faire pleu­rer […] Un jour « Les Lettres d’Allen Ginsberg à Jack Kerouac » feront pleu­rer l’Amérique », et il avait rai­son.

Même s’il est pos­sible que les lec­teurs pos­sé­dant déjà un bagage Beat viennent à appré­cier ce livre davan­tage que ceux qui en sont dépour­vus (il apporte un éclai­rage impor­tant sur les cir­cons­tances de l’écriture et de la publi­ca­tion de leurs livres), cet ouvrage mythique se lira aus­si bien sans connais­sance préa­lable du mou­ve­ment Beat, tant il est sti­mu­lant intel­lec­tuel­le­ment, mais il demande tout de même d’aimer la lit­té­ra­ture et les dis­cus­sions lit­té­raires. En effet, ces lettres se dévorent comme un roman construit autour des cou­lisses de la Beat Generation (dont elles remettent l’héritage en contexte) et de la vie tré­pi­dante et pleine de rebon­dis­se­ments de ces deux enfants spi­ri­tuels de Walt Whitman que sont Kerouac et Ginsberg, jeunes écri­vains en recherche d’éditeur et de recon­nais­sance, de New York à San Francisco, en pas­sant par Tanger, le Mexique et l’Europe (« Suis pas­sé par Vienne, Munich, semaine à Paris, puis arri­vé ici à Amsterdam, dors par terre chez Gregory. Scènes de dingue en Hollande — c’est une ville extra — tout le monde parle anglais, ils ont des bars pour poètes hips­ters, des bars bop, des maga­zines sur­réa­listes qui publient des poèmes de Gregory et vont faire paraître des cri­tiques de Howl, Route et des trucs de Burroughs y seront publiés », Ginsberg), sans par­ler de toutes sortes de sub­stances intoxi­cantes dont ils étaient friands pour aigui­ser ou émous­ser leurs per­cep­tions, selon leurs besoins créa­tifs du moment. Ces deux amis tota­le­ment affran­chis des codes et des dis­cours socio­cul­tu­rels de l’Amérique de l’époque, avides d’expériences nou­velles, s’offrent, avec intel­li­gence, com­pas­sion et géné­ro­si­té, des conseils de lec­ture, des cri­tiques de leurs tra­vaux res­pec­tifs, des poèmes, et s’épaulent sur la voie dif­fi­cile de la publi­ca­tion (on en apprend beau­coup sur l’industrie du livre aux États-Unis et sur le monde de l’édition d’alors). Ils avaient faim de suc­cès, d’attention, récla­maient d’être recon­nus, y com­pris par l’Establishment de l’époque. « Je suis per­du. Si mon livre ne se vend pas, que puis-je faire ? », écrit Kerouac à son ami, et Ginsberg n’a de cesse de lui répé­ter : « Continue à écrire ».

Leurs dis­cus­sions reflètent éga­le­ment une époque (après-guerre, post-Hiroshima, guerre froide), dont ils prennent le pouls (« la socié­té est une erreur. […] je ne crois pas du tout en cette socié­té. Elle est néfaste. Elle s’effondrera. Il faut que les hommes puissent faire ce qu’ils veulent. », Kerouac), ain­si que les angoisses cau­sées par une socié­té amé­ri­caine sclé­ro­sée (« l’histoire c’est le peuple qui fait ce que ses gou­ver­nants lui disent de faire. La vie c’est ce qui per­met l’émergence des dési­rs, mais pas le droit de les assou­vir. », Kerouac), la lutte de ceux qui, non nor­ma­tifs et « fous » – de la vie et des mots – essaient d’y exis­ter en dépit des stig­mates, et l’incroyable rési­lience cultu­relle de ceux qui n’ont pas cou­lé. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, avec la Beat Generation, pas d’être bat­tu, mais de s’être bat­tu, com­plè­te­ment nu, l’âme mise à nue, pour le droit d’exister et de s’exprimer artis­ti­que­ment et sur­tout tel que l’on est. Ginsberg et Kerouac rêvaient d’un monde pour tous, pour les déca­lés, les reje­tés, les fol­le­ment beaux et les magni­fi­que­ment fous (« Elle a aus­si trou­vé que j’étais « bizarre » parce que je n’avais pas de bou­lot », Kerouac).

Leur alliance créa­tive, qui se ren­force au cours de cette cor­res­pon­dance, allait consti­tuer un pivot autour duquel gra­vi­te­raient tous les écri­vains de la Beat Generation. En entrant par le biais de ces échanges dans la tête de ces deux pro­diges, on assiste à la genèse des stu­pé­fiants Howl et On the road, publiés res­pec­ti­ve­ment en 1955 et 1957. « Dis-lui bien que j’ai endu­ré la pau­vre­té, la mala­die, le deuil et la folie, et que ce roman tient à peu près aus­si debout que moi », dit Kerouac au sujet de Sur la route, que Ginsberg, dans une lettre datée du 12 juin 1952, a cri­ti­qué avec ces mots : « Je ne vois pas com­ment il pour­rait être un jour publié, c’est tel­le­ment per­son­nel, tel­le­ment plein d’une langue sexuelle, tel­le­ment truf­fé de nos réfé­rences mytho­lo­giques locales que je ne sais pas si un édi­teur y com­pren­dra quelque chose ». Il se reprend plus bas en disant que « la langue est géniale, le souffle est génial », mais il rajoute que « c’est fou (pas sim­ple­ment dans le sens ins­pi­ré) mais fou dans le sens décou­su », tout en pro­met­tant de relire le livre et de rédi­ger « une mis­sive de vingt pages repre­nant le texte sec­tion par sec­tion », avant de conlure que « le livre est génial mais fou, pas au bon sens du terme et qu’il doit être, sur le plan esthé­tique et dans l’idée de le faire publier, repris et recons­truit ». Ce à quoi Kerouac lui répond, très bles­sé, le 8 octobre : « Allen Ginsberg, Ceci pour te signa­ler à toi et au reste de la bande ce que je pense de vous. […] Et toi que je croyais mon ami […] Tu crois peut-être que je ne me rends pas compte à quel point tu es jaloux […] Pourquoi espèces de sales petites merdes minables êtes-vous tous les mêmes et l’avez-vous tou­jours été et pour­quoi est-ce que je vous ai écou­tés et pour­quoi a-t-il fal­lu que je fraye avec vous à faire le beau — quinze années de ma vie gâchées avec les fumiers de New York […] J’ai le cœur qui saigne chaque fois que je regarde Sur la route… Je vois bien main­te­nant en quoi c’est génial et pour­quoi vous le détes­tez et ce qu’est le monde… en par­ti­cu­lier toi, Allen Ginsberg, tu es… un incroyant, un misan­thrope […] vous m’avez tous bai­sé […] alors allez mou­rir […] et ne venez plus jamais m’assombrir ». Heureusement, Ginsberg ne se laisse pas décon­te­nan­cer par cette bile, et envoie à son ami l’analyse pro­mise de Sur la route, cou­plée à celle de Docteur Sax, ain­si l’on ne sait pas vrai­ment quel manus­crit il loue, du moins au début de sa longue lettre : « Il me semble qu’avec Sur la route et Sax, […] tu as trou­vé un filon ori­gi­nal dans la méthode d’écriture de la prose — méthode qui certes rap­pelle Joyce mais t’est cepen­dant com­plè­te­ment propre, c’est ta marque de fabrique, ton style […] la cadence orale de ta prose […] l’imagerie lan­ga­gière dont tu uses […] est aus­si de la poé­sie sans pré­ten­tion à la fois ancienne et moderne […] La struc­ture de la réa­li­té et du mythe — le prin­cipe des allers-retours— est un coup de génie […] Ce livre est une véri­table vision, la pre­mière dans la litt’ amé­ri­caine depuis qui sait ? […] Ton livre est effec­ti­ve­ment un sacré défi […] Tu m’as vrai­ment envoyé chier la der­nière fois que j’ai essayé de t’aider — Avec toute mon affec­tion, comme tou­jours. Allen ». Tout cela suf­fit pour ama­douer Kerouac, qui répond un mois plus tard : « Cher Allen, J’ai relu ta lettre à de nom­breuses reprises. C’est très gen­til, tu es très gen­til de com­prendre mon écri­ture. Je me suis sen­ti hono­ré. » Il conclut ain­si : « Ah j’adorerais te voir, peut-être à Noël selon mes pro­jets de voyage. Salue bien toute la bande. Ton ami, Jack » Et ces extraits ne consti­tuent qu’un mince exemple de l’expansivité intel­lec­tuelle et affec­tive qui nous régale en lisant la Correspondance.

Sa force réside éga­le­ment dans le tis­sage : celui du lien de plus en plus ser­ré entre les deux amis, certes, mais aus­si celui des liens for­més entre eux et les lec­teurs, à la fois de leur œuvre et de leurs lettres, cour­rier qui se lit sans effort, se dévore lit­té­ra­le­ment, tout comme les des­ti­na­taires les dévo­raient sans doute. Tout lec­teur d’une lettre n’en devient-il pas le des­ti­na­taire second ? De par leur qua­li­té lit­té­raire incom­pa­rable, ces lettres, qui font par­tie inté­grante de l’œuvre de leurs auteurs, repré­sentent une immense contri­bu­tion à la lit­té­ra­ture amé­ri­caine, tant elles vibrent d’intelligence, de vie, de folie, de poé­sie. En les lisant, nous emprun­tons avec émo­tion les ponts qu’ils ont bâtis, entre eux, mais aus­si entre eux et le monde. Nous deve­nons tour à tour l’un et l’autre, gagnés par leur fougue, leur enthou­siasme débor­dant pour la vie et pour tout ce qui est en rap­port avec l’écriture.

Lire ce volume est une joie, car il ne contient que des lettres « idéales » : les per­son­na­li­tés de Ginsberg et de Kerouac y sont tel­le­ment expo­sées qu’on a tout sim­ple­ment l’impression qu’ils sont en train de se cha­mailler à nos côtés. Leur com­pa­gnie vivante nous est offerte par ces lettres, cha­cune écrite comme s’il s’agissait de la der­nière fois qu’ils s’écriraient, comme si son auteur allait dis­pa­raître le len­de­main. Les sobri­quets qu’ils se ren­voient révèlent le lien très fort qui les unit, le plai­sir qu’ils ont à s’écrire, à se taqui­ner, leur humour…  Ginsberg appelle Kerouac « singe », « M’sieur Krerouch »… Kerouac l’appelle en retour « jeune singe », « petit », « chi­nois », « pédale cos­mique », « Gillette »… Ginsberg signe lui-même ses lettres « Grebsnig », ou « ton pot de colle », « ton sem­blable »… Cette fenêtre ouverte sur leur ami­tié nous élec­tri­fie, nous émeut et réchauffe nos cœurs désa­bu­sés. Tout n’est pas per­du quand il reste encore tant d’humanité… mais en reste-t-il vrai­ment ? Ces deux hommes sont par­tis… C’est pour­quoi la publi­ca­tion de leur cor­res­pon­dance est un évé­ne­ment majeur : il célèbre les rela­tions humaines, la cha­leur de l’amitié, une cer­taine immor­ta­li­té par ailleurs, qu’on aime­rait croire que les mots per­mettent (« l’esprit sans cor­po­ra­li­té », selon Emily Dickinson : « A let­ter always see­med to me like immor­ta­li­ty because it is the mind alone without cor­po­real friend »).

L’on com­prend à la lec­ture com­bien leurs échanges leur étaient néces­saires, com­bien leur confiance en leurs capa­ci­tés créa­trices en dépen­daient, ain­si que leur ami­tié, puisque la cor­res­pon­dance joue le rôle cru­cial de pas­se­relle, abo­lis­sant la dis­tance phy­sique entre les corps : elle se déroule comme la route qui mène d’un ami à l’autre et les per­met de se retrou­ver. « Cher Jack, N’ai pas arrê­té de me dire qu’il fal­lait que je te réponde vite énorme lettre amour char­mante fleurs au ventre » (Ginsberg). L’estime et l’amitié entre eux tenait sans conteste au fil épis­to­laire épais qu’ils dérou­laient, comme dans le cas de la plu­part des rela­tions à dis­tance d’ailleurs. Leurs échanges consti­tuaient une conver­sa­tion inin­ter­rom­pue, abo­lis­sant la dis­tance et le temps. « Ne vois-tu pas que nous souf­frons tous les deux ? Si, bien sûr, tu le vois. C’est le socle réel de notre « ami­tié ». La connais­sance secrète de nos pro­fon­deurs réci­proques », écrit Ginsberg.

En anglais il existe une expres­sion hyper­bo­lique pour dire qu’on ne peut abso­lu­ment pas faire quelque chose, qu’on n’en a ni la pos­si­bi­li­té, ni la capa­ci­té, qu’on y est très mau­vais, incom­pé­tent : « I can’t (verbe) to save my life », « je ne peux pas (verbe) pour sau­ver ma vie ». Dans le cas de Ginsberg et de Kerouac, il s’agissait bien de cela, de s’écrire pour se sau­ver, se main­te­nir en vie, gar­der le souffle, et s’ils n’avaient pu le faire, il y aurait eu mort d’homme, car mort d’une rela­tion, d’une ami­tié, et de toute inven­ti­vi­té, créa­tion ; extinc­tion de la flamme, nuit noire. De nos jours, il est rare et regret­table que le feu des rela­tions qui comptent soit suf­fi­sam­ment nour­ri par les épan­che­ments épis­to­laires néces­saires. Malgré l’étendue des moyens de com­mu­ni­ca­tion que nous avons créés, nous vivons sou­vent qua­si­ment dans la nuit en ce qui concerne nos rela­tions avec les autres, nous y voyons si peu clair que nous nous en ren­dons à peine compte. De nos jours, en plus du télé­gramme des débuts, l’on dis­pose d’appareils élec­tro­niques per­met­tant à la fois de s’écrire plus sou­vent (donc logi­que­ment davan­tage) et plus vite. Or, mal­gré ces faci­li­tés d’échange, on par­tage à la fois plus sou­vent et moins, du point de vue du conte­nu, de la quan­ti­té, et de la qua­li­té. La géné­ro­si­té n’est plus qu’une peau de cha­grin, et avec elle, notre parole. Le « don­ner sans comp­ter » fait par­tie du temps où l’on s’écrivait des lettres, temps durant lequel on pou­vait consa­crer une jour­née entière voire plus à s’occuper de sa cor­res­pon­dance. Avec la lettre, on va plus loin que la com­mu­ni­ca­tion simple de faits, que son mode uti­li­taire, puisqu’elle par­ti­cipe au res­ser­re­ment des liens intimes. « Je t’écrirai bien­tôt de nou­veau. M’aimeras-tu tou­jours ? » (Ginsberg).

Ainsi, lire ce volume est jouis­sif, car on y retrouve la lettre en tant que cadeau fait à l’ami : le don de soi à l’ami ; et bien sûr la lettre devient un miroir dans lequel le moi idéal est reflé­té, avec ses goûts, sa per­son­na­li­té, ses humeurs. Il s’agit d’un moi recons­truit, selon la façon dont on veut qu’on nous per­çoive à un moment don­né, selon l’image qu’on sou­haite don­ner de soi. Ces lettres sont donc des images de Ginsberg et de Kerouac, créées par eux-même : ils se pré­sentent de la façon dont ils vou­laient être per­çus, et aimés ou détes­tés, par l’autre. Elles par­ti­cipent à un jeu de séduc­tion, et le lec­teur est entraî­né dans la ronde. « Mon moi véri­table, à savoir sim­ple­ment l’homme-enfant dingue que je suis », écrit Kerouac ; quant à Ginsberg, il se défi­nit par exemple comme étant « une pédale cos­mique, c’est vrai ; si seule­ment tu savais dans quelle exis­tence iso­lée cela m’exile en com­pa­rai­son de la vision rela­ti­ve­ment saine que tu as de l’univers. »

L’on découvre un Kerouac para­noïaque, têtu, soupe au lait, cyclo­thy­mique, aimant beau­coup les enfants, la terre, le plein air, les ani­maux, cœur d’artichaut aus­si (« Je pense que les femmes sont des déesses splen­dides »), et un Ginsberg obsé­dé par le sexe et la poé­sie, féru de psy­cha­na­lyse, très seul, ne s’aimant point, et dou­tant constam­ment de son tra­vail (« Ma poé­sie, j’en suis inti­me­ment convain­cu, ne donne rien – n’a rien don­né. »). Ces deux galé­riens du plai­sir et de l’écriture avaient en com­mun l’hyperactivité, la géné­ro­si­té, l’accoutumance à la drogue, et, bien sûr, le génie lit­té­raire. Kerouac, pro­té­gé de Robert Giroux, consi­dé­rait Ginsberg comme son petit frère juif, comme un écri­vain juif avant que d’être amé­ri­cain, ce qui bles­sait son ami pour qui il était tel­le­ment impor­tant d’être inté­gré, « assi­mi­lé » à la socié­té amé­ri­caine, en tant que poète homo­sexuel. Aussi débri­dé que Ginsberg pou­vait paraître dans cette socié­té figée, il ne l’était pas suf­fi­sam­ment aux yeux de Kerouac, qui lui écrit en 1948 : « Sois fou, pour une fois ». Leurs lettres remettent les pen­dules à l’heure et brisent les idées reçues que l’on pou­vait avoir à leur sujet. Esprits indé­pen­dants, ils l’étaient, mais sans pour être tota­le­ment libres de contraintes : « Je ne suis pas logé à meilleure enseigne que toi, je ne fais pas non plus ce que j’ai envie de faire. » (Kerouac). Leur vie était sou­vent pénible et labo­rieuse, même s’ils arri­vaient à vivre avec ce que leur rap­por­taient leurs emplois inter­mit­tents puis leurs livres, ils étaient loin de rou­ler sur l’or : « Si je deviens riche, nous serons tous sau­vés et l’emporterons sur l’ampleur de la nuit, la rouge, rouge nuit. » (Kerouac).

Ces échanges épis­to­laires jubi­la­toires nous rap­pellent que d’une part la cor­res­pon­dance est un talent (lire les lettres écrites par Virginia Woolf, Vita Sackville-West, Marina Tsvetaïeva, etc.), et que d’autre part elle fait par­tie de la pro­duc­tion lit­té­raire des écri­vains, reflé­tant, si elle est réus­sie (mais en géné­ral ceux qui aiment écrire des lettres les écrivent bien), leur viva­ci­té d’esprit, leur talent d’observation, leur humour, leur faci­li­té d’expression, d’argumentation, de cla­ri­fi­ca­tion, bref, une élo­quence tout à fait contraire à la vacui­té, à l’apathie, ou à la paresse intel­lec­tuelles. N’oublions pas, non plus, que ces lettres ne repré­sen­taient qu’une petite par­tie de la cor­res­pon­dance que les deux amis entre­te­naient avec leur cercle d’écrivains (Neal Cassady, William Burroughs, Gregory Corso, Lucien Carr, Peter Orlvosky, Gary Snyder, etc.). L’on peut s’imaginer, vu l’énergie que leur lec­ture injecte en nous, celle qui ani­mait les épis­to­liers eux-mêmes, dont l’ivresse dio­ny­siaque et la fran­chise brute secoue chaque phrase. Chapeau bas encore une fois à Nicolas Richard pour sa tra­duc­tion de ces lettres tota­le­ment exal­tantes.

 

 

Source de la pho­to de Ginsberg et Kerouac, 1959 : New York Times

Sur Ginsberg, on lira ce très beau livre de Sabine Huynh : Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg
 

Un livre impor­tant, à lire abso­lu­ment si ce n'est déjà fait. 

 

 

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Sabine Huynh

Sabine Huynh est née à Saïgon en 1972 et a gran­di à Lyon, avant de par­tir vivre en Angleterre, aux États-Unis, en Israël et au Canada. Elle vit aujourd’hui à Tel Aviv. Après avoir été pro­fes­seur de langues et de lit­té­ra­ture fran­çaise, et avoir fait des études en sciences de l’éducation et en lit­té­ra­ture et lin­guis­tique anglaises, un doc­to­rat en lin­guis­tique à l’Université Hébraïque de Jérusalem (où elle a ensei­gné de 2002 à 2008), et un post-doc­to­rat en socio­lin­guis­tique à l’Université d’Ottawa, elle décide de se consa­crer entiè­re­ment à l’écriture (en anglais et en fran­çais) et à la tra­duc­tion lit­té­raire (prin­ci­pa­le­ment de l’anglais, l’hébreu et l’italien vers le fran­çais ; et poé­sie et textes en rap­port avec la Shoah – elle a tra­duit six livres, dont Des liens invi­sibles, ten­du /​ Taut, invi­sible threads, de Dara Barnat, publié en 2014 par Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion Ailleur(s)). Son tra­vail a été publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est co-auteure de l’anthologie poé­tique pas d’ici, pas d’ailleurs (avec Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire et Andrée Lacelle, édi­tions Voix d’encre, 2012). 2013 voit la paru­tion de son roman La Mer et l’enfant (Galaade édi­tions), de son recueil de poèmes Les Colibris à recu­lons (contri­bu­tion gra­phique : Christine Delbecq, Eds. Voix d’encre), d’un recueil de poèmes écrit à quatre mains avec Roselyne Sibille, La Migration des papillons (Eds. La Porte), et du récit En taxi dans Jérusalem (édi­tions publie​.net, avec des pho­to­gra­phies d’Anne Collongues). En 2014 paraissent Tel Aviv/​ville infirme/​corps infi­ni, (édi­tions Voltije, poé­sie, avec des pein­tures d’André Jolivet. Texte seul repu­blié en 2014 aux édi­tions La Porte), et Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg (Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion L’Atelier du poème). En 2015 les édi­tions E-frac­tions publient son jour­nal La Sirène à la pou­belle, et les édi­tions Æncrages and Co. son recueil de poèmes Kvar lo (avec des encres de Caroline François-Rubino).

Collaboratrice régu­lière de la revue Recours au poème, (rubriques Chroniques – De mots à vous –, Essais et Revue des revues), elle contri­bue aus­si ou a contri­bué régu­liè­re­ment à la revue de poé­sie contem­po­raine Terre à ciel (diri­gée par Cécile Guivarch), à la revue de poé­sie et cri­tique lit­té­raire Terres de femmes (diri­gée par Angèle Paoli), à la revue inter­na­tio­nale de tra­duc­tion poé­tique TraduzioneTradizione (diri­gée par Claudia Azzola), à la revue de créa­tion lit­té­raire numé­rique d’ici là (diri­gée par Pierre Ménard), au jour­nal Jerusalem Post, et à la revue d’art contem­po­rain Inferno, pour laquelle elle s’occupait de la rubrique « Carnets de Tel Aviv », en tant que cor­res­pon­dante étran­gère (arts et spec­tacles).

Son site : presque dire

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