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De mots… à vous (5)

Par | 2018-01-30T22:53:18+00:00 26 avril 2014|Catégories : Blog|

Hadassa Tal, Dans un fracas de plumes

 

Qu’aurais-tu fait de moi si j’étais venue oiseau : de cette inter­ro­ga­tion poé­tique Hadassa Tal a tiré le titre ori­gi­nal en hébreu de son recueil, « Lou bati tsi­por » (édi­tions HaKibboutz HaMeouhad, 2010). Le titre du recueil publié en fran­çais aux édi­tions Bruno Doucey en 2014 est « Dans un fra­cas de plumes », extrait de ce doux sizain :

 

Dans un fra­cas
de plumes
la ber­ge­ro­nette
se baigne à nou­veau
dans le lait
de mon enfance
 

Le mou­ve­ment est musi­cal (ce qui est tou­jours le cas avec la poé­sie de Hadassa Tal), les syl­labes rebon­dissent en cadence, un bon­heur prous­tien d’appel rouge et mys­té­rieux nous trans­porte.
 

Le recueil s’ouvre sur la confes­sion d’une immo­bi­li­té (« des jours que je suis assise là ») qui n’attend que d’être trou­blée, colo­rée, par l’apparition de l’oiseau. Des jours qu’elle est assise là, et qu’elle observe aus­si silen­cieu­se­ment qu’un oiseau les va-et-vient des vola­tiles qui lui rendent visite. « Où est-il quand il n’est pas », celui qui garde les secrets de l’au-delà. Attendre son retour et lais­ser son regard péné­trer les oiseaux peints par le père qui n’est plus : merle, tour­te­relle, oriole, alouette, cou­cou, mésange, cor­beau, fau­vette, oie, chauve-sou­ris, paon, mouette, huppe, grue, cygne, hiron­delle, et bien sûr le coli­bri… Retourner à la genèse de ces tableaux, à ces heures de l’enfance qui s’étiraient dans la quié­tude et la fas­ci­na­tion. « Papa est déjà dans son ate­lier, pen­ché, il peint. J’ai six ans ».
 

Si j’étais venue oiseau… Ces mots sont poé­tiques en fran­çais, mais en hébreu – « lou bati tsi­por » – ils sont poi­gnants : ils expriment un vœu irréa­li­sable, un regret pro­fond pour ce qui n’a pas été, n’a pu être, ne sera pas. Rachel (Bluwstein) la poète nous avait tant émus avec ses vers sur l’enfant dési­ré : « Ben lou haya li /​ yeled katan /​ shror tal­ta­lim vena­von » (« si j’avais eu un fils /​ un petit enfant /​ boucles noires et sagesse »). Qu’aurais-tu fait de moi si j’étais venue oiseau, Hadassa Tal demande à son père qui n’est plus là pour lui répondre. On entend un appel de méta­mor­phose aus­si puis­sant qu’un désir de vie. On pense aux Pléiades sau­vées grâce à leur trans­for­ma­tion en colombes, au prince du conte res­té oiseau bleu sept années durant. D’ailleurs, Dans un fra­cas de plumes se décline en sept par­ties… Si j’étais venue oiseau et La par­ti­tion inté­rieure encadrent les ensembles Bleu, Jaune, Rouge, Noir, Blanc. Des poèmes cou­leur de nos­tal­gie, de menace, d’incandescence, de nuit et de lune.
 

Il y a cette chan­son tra­di­tion­nelle pour enfants en alle­mand, Wenn ich ein Vöglein wär, « si j’étais un petit oiseau », à l’air assez connu, sol sol sol si la sol, si si si ré do si… On se dit que si Hadassa Tal avait des ailes, elle s’en ser­vi­rait pour voler vers son père. La chan­son dit qu’elle n’en a pas, qu’elle reste ici, qu’elle est loin de lui, mais tout près aus­si, en rêve ; qu’elle s’adresse à lui, qu’il lui a offert son cœur.
 

Dans un fra­cas de plumes : les mou­ve­ments de l’oiseau sont dépeints en même temps qu’ils peignent l’élan, l’insoumission, le sus­pens entre le monde sau­vage et le monde civi­li­sé. « La ligne de jonc­tion est la ligne de rup­ture ». Économie du verbe et du geste font de ce recueil un vrai bijou.
 

Un coli­bri
enflamme
les ombres bleues en secret
ne siffle qu’une fois
et sombre
à la ren­verse
devant moi
 

Ce qui se déploie est sou­ve­nir de cha­grin, dia­logue de feu, lutte contre la nuit, cri de soli­tude immo­bi­li­sant les ailes, mais aus­si conso­la­tion, renais­sance, au sein de « la par­ti­tion inté­rieure », écrite avec des mots. Le retour de l’oiseau inau­gure celui de la voix retrou­vée après s’être impré­gnée des cou­leurs du père tant aimé : « En chan­tant pour moi-même, je suis née ».
 

En chaque oiseau est sau­ve­gar­dé un mor­ceau de ciel
À chaque ins­tant de l’inlassable vol
 

« C’est l’écriture inté­rieure. De là je suis née » : de là elle renaît, en obser­vant les oiseaux ; l’oiseau peint, figé dans son vol, et celui qui s’affaire dans son jar­din. Leur pré­sence est vive. La com­prendre pour l’aimer, davan­tage ; « cela a deman­dé une vie entière ».
 

Ensuite, un tor­rent d’oiseaux s’est déver­sé, abon­dant, débor­dant. Un vent a bous­cu­lé les toiles, les arbres se sont envo­lés, on a enten­du le mur­mure des feuilles qui tour­noyaient.
 

Les cou­leurs des oiseaux dis­til­lent en la poète une poé­sie pic­tu­rale, et son regard pénètre au plus pro­fond des créa­tures, expo­sant leur essence de lumière, dépo­sant sur notre palais le goût du vol. De cette poly­pho­nie se dégage une voix amou­reuse, éton­née, un trille qui roule et fait fré­mir – « Colibri –  ce nom-là est atta­ché à moi telle une cloche », écla­tant coli­bri, ta plume trace dans le ciel notre rai­son de vivre.
 

Tel Aviv, mars 2014

 

Dans un fra­cas de plumes, Hadassa Tal, poèmes tra­duits de l’hébreu par Eglal Errera

 (édi­tions Bruno Doucey, 2014)

mm

Sabine Huynh

Sabine Huynh est née à Saïgon en 1972 et a gran­di à Lyon, avant de par­tir vivre en Angleterre, aux États-Unis, en Israël et au Canada. Elle vit aujourd’hui à Tel Aviv. Après avoir été pro­fes­seur de langues et de lit­té­ra­ture fran­çaise, et avoir fait des études en sciences de l’éducation et en lit­té­ra­ture et lin­guis­tique anglaises, un doc­to­rat en lin­guis­tique à l’Université Hébraïque de Jérusalem (où elle a ensei­gné de 2002 à 2008), et un post-doc­to­rat en socio­lin­guis­tique à l’Université d’Ottawa, elle décide de se consa­crer entiè­re­ment à l’écriture (en anglais et en fran­çais) et à la tra­duc­tion lit­té­raire (prin­ci­pa­le­ment de l’anglais, l’hébreu et l’italien vers le fran­çais ; et poé­sie et textes en rap­port avec la Shoah – elle a tra­duit six livres, dont Des liens invi­sibles, ten­du /​ Taut, invi­sible threads, de Dara Barnat, publié en 2014 par Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion Ailleur(s)). Son tra­vail a été publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est co-auteure de l’anthologie poé­tique pas d’ici, pas d’ailleurs (avec Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire et Andrée Lacelle, édi­tions Voix d’encre, 2012). 2013 voit la paru­tion de son roman La Mer et l’enfant (Galaade édi­tions), de son recueil de poèmes Les Colibris à recu­lons (contri­bu­tion gra­phique : Christine Delbecq, Eds. Voix d’encre), d’un recueil de poèmes écrit à quatre mains avec Roselyne Sibille, La Migration des papillons (Eds. La Porte), et du récit En taxi dans Jérusalem (édi­tions publie​.net, avec des pho­to­gra­phies d’Anne Collongues). En 2014 paraissent Tel Aviv/​ville infirme/​corps infi­ni, (édi­tions Voltije, poé­sie, avec des pein­tures d’André Jolivet. Texte seul repu­blié en 2014 aux édi­tions La Porte), et Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg (Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion L’Atelier du poème). En 2015 les édi­tions E-frac­tions publient son jour­nal La Sirène à la pou­belle, et les édi­tions Æncrages and Co. son recueil de poèmes Kvar lo (avec des encres de Caroline François-Rubino).

Collaboratrice régu­lière de la revue Recours au poème, (rubriques Chroniques – De mots à vous –, Essais et Revue des revues), elle contri­bue aus­si ou a contri­bué régu­liè­re­ment à la revue de poé­sie contem­po­raine Terre à ciel (diri­gée par Cécile Guivarch), à la revue de poé­sie et cri­tique lit­té­raire Terres de femmes (diri­gée par Angèle Paoli), à la revue inter­na­tio­nale de tra­duc­tion poé­tique TraduzioneTradizione (diri­gée par Claudia Azzola), à la revue de créa­tion lit­té­raire numé­rique d’ici là (diri­gée par Pierre Ménard), au jour­nal Jerusalem Post, et à la revue d’art contem­po­rain Inferno, pour laquelle elle s’occupait de la rubrique « Carnets de Tel Aviv », en tant que cor­res­pon­dante étran­gère (arts et spec­tacles).

Son site : presque dire

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