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De mots… à vous (4)

Par | 2018-01-30T22:49:35+00:00 13 avril 2014|Catégories : Blog|

De l’autre côté du miroir, avec Angèle Paoli

 

Avec De l'autre côté, Angèle Paoli, grande marcheuse/​penseuse, ins­crit à nou­veau sa poé­sie dans les creux du pay­sage. Pour qui est habi­tué à la lire, ce recueil sur­prend, par ses vers aux pro­po­si­tions brèves et nomi­nales pour la plu­part, son rythme quelque peu bous­cu­lé, frag­men­té, même si l’écriture n’en reste pas moins très tra­vaillée, et tou­jours tel­lu­rique. On sent une recherche d’essentiel ten­dant peut-être vers l’abstraction, et au fur et à mesure que l’on pro­gresse dans la lec­ture, on sai­sit que la forme est plei­ne­ment au ser­vice de la démarche de la poète : décons­truire et recons­truire un monde puis l’écrire, à tra­vers le prisme du jeu avec un miroir aban­don­né au bord d’une route. La des­crip­tion du pay­sage est déli­cate, par touches. Il est vu sous des angles dif­fé­rents selon l’inclinaison de la sur­face de verre poli, que la poète fait bas­cu­ler à sa guise, et le tra­vail ins­tinc­tif et ludique éla­bore, sous nos yeux admi­ra­tifs, une réflexion sur l’altérité et la réa­li­té : « 5 /​ mou­ve­ment de pivot /​ le pay­sage s’inverse /​ la route entre dans le décor ». Je ne peux m’empêcher de pen­ser à Freud et à sa réflexion sur le plai­sir du jeu créa­tif. Au détour d’une route que j’imagine escar­pée, Angèle Paoli joue à faire cha­vi­rer le ciel dans un miroir, rêve, écrit.

 

5

mou­ve­ment de pivot
le pay­sage s’inverse
la route entre dans le décor
asphalte    bande blanche     filent
le talus se rap­proche
fils-de-char­dons   en
sur-lignage

 

La poète se joue du mys­tère du miroir, se joue de la splen­deur immuable du pay­sage, en le ren­ver­sant, et s’évade dans les tableaux qu’elle crée au cours de sa danse avec la plaque de verre. Les dif­fé­rentes incli­nai­sons du miroir sont numé­ro­tées de 0 à 19 (« 0 », comme un miroir ovale), puis la numé­ro­ta­tion se pour­suit en décrois­sant à par­tir du chiffre 12, au sym­bo­lisme puis­sant (signes du zodiaque, tri­bus d’Israël, apôtres…). À sa pre­mière appa­ri­tion, « 12 » est sui­vi du terme « dip­tyque » (qui réap­pa­raît au second « 0 », der­nier poème du recueil), indi­quant que 1 – le miroir, le livre – égale 2 – les deux côtés, du miroir et du livre, qui se cor­res­pondent, ou le devraient… mais nous com­pre­nons que ce nombre intro­duit la dimen­sion du sacré. À sa deuxième appa­ri­tion, il est sui­vi du vers « miroir plan /​ j’/entre ». À par­tir de là, la donne change, avec l’irruption du risque : la poète est pas­sée de l’autre côté, « pour mieux voir /​ elle /​ au-delà /​ der­rière /​ où ? » Elle se cherche sans se trou­ver, et se retrouve gra­duel­le­ment enve­lop­pée du « Noir » inquiet d’une nuit qui s’étale dans le pay­sage. Puis « dis­pa­ri­tion », « miroir vide », avant la chute : « NUIT ».

Comment l’écho silen­cieux d’un pay­sage dont la réa­li­té est démar­quée par les bords d’un miroir peut-il cor­res­pondre à son reflet sonore et illi­mi­té ? Et qu’est-ce qui en fait est illi­mi­té de part et d’autre de cet axe consti­tué par le miroir : l’environnement, ou son reflet ? Qu’est-ce qui nous appar­tient, qu’est-ce qui est autre ? Nous pre­nons l’image dans le miroir pour un réfé­rent clos et limi­té, mais celui-ci ne serait-il pas la réa­li­té telle que nous la per­ce­vons ? Alors que le monde du miroir serait cet espace ouvert, infi­ni, que notre désir d’altérité et de liber­té nous pousse à recher­cher sans trêve ? Telles sont les ques­tions que je me suis posée en lisant De l’autre côté, un beau texte poé­tique à haute teneur phi­lo­so­phique qui pro­pose une réflexion sur la simi­li­tude et la dis­sy­mé­trie, sur l’harmonie et son absence, et sur tout ce qui fait que nous sommes à la fois si dif­fé­rents et si sem­blables : voués que nous le sommes à la mort. Mais la poé­sie, pérenne, immor­ta­lise.

 

12

miroir plan /​ j’/entre
dans le verre   l’occupe
mi-corps /​ je /​ cherche
ne [me] voit pas  la-sans-visage
 

buste /​ incli­né sur fou­lard
bleu   che­veux échap­pés bras
ten­dus   [mon] appa­reil pho­to
cache   seules   [mes] mains
duo d’accord   en écho
 

le pay­sage a dis­pa­ru /​/​ Noir/​/​autour

 

De l’autre côté (Les édi­tions du Petit Pois, coll. Prime Abord, 2013)

 

Tel Aviv, février 2014

 

 

mm

Sabine Huynh

Sabine Huynh est née à Saïgon en 1972 et a gran­di à Lyon, avant de par­tir vivre en Angleterre, aux États-Unis, en Israël et au Canada. Elle vit aujourd’hui à Tel Aviv. Après avoir été pro­fes­seur de langues et de lit­té­ra­ture fran­çaise, et avoir fait des études en sciences de l’éducation et en lit­té­ra­ture et lin­guis­tique anglaises, un doc­to­rat en lin­guis­tique à l’Université Hébraïque de Jérusalem (où elle a ensei­gné de 2002 à 2008), et un post-doc­to­rat en socio­lin­guis­tique à l’Université d’Ottawa, elle décide de se consa­crer entiè­re­ment à l’écriture (en anglais et en fran­çais) et à la tra­duc­tion lit­té­raire (prin­ci­pa­le­ment de l’anglais, l’hébreu et l’italien vers le fran­çais ; et poé­sie et textes en rap­port avec la Shoah – elle a tra­duit six livres, dont Des liens invi­sibles, ten­du /​ Taut, invi­sible threads, de Dara Barnat, publié en 2014 par Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion Ailleur(s)). Son tra­vail a été publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est co-auteure de l’anthologie poé­tique pas d’ici, pas d’ailleurs (avec Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire et Andrée Lacelle, édi­tions Voix d’encre, 2012). 2013 voit la paru­tion de son roman La Mer et l’enfant (Galaade édi­tions), de son recueil de poèmes Les Colibris à recu­lons (contri­bu­tion gra­phique : Christine Delbecq, Eds. Voix d’encre), d’un recueil de poèmes écrit à quatre mains avec Roselyne Sibille, La Migration des papillons (Eds. La Porte), et du récit En taxi dans Jérusalem (édi­tions publie​.net, avec des pho­to­gra­phies d’Anne Collongues). En 2014 paraissent Tel Aviv/​ville infirme/​corps infi­ni, (édi­tions Voltije, poé­sie, avec des pein­tures d’André Jolivet. Texte seul repu­blié en 2014 aux édi­tions La Porte), et Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg (Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion L’Atelier du poème). En 2015 les édi­tions E-frac­tions publient son jour­nal La Sirène à la pou­belle, et les édi­tions Æncrages and Co. son recueil de poèmes Kvar lo (avec des encres de Caroline François-Rubino).

Collaboratrice régu­lière de la revue Recours au poème, (rubriques Chroniques – De mots à vous –, Essais et Revue des revues), elle contri­bue aus­si ou a contri­bué régu­liè­re­ment à la revue de poé­sie contem­po­raine Terre à ciel (diri­gée par Cécile Guivarch), à la revue de poé­sie et cri­tique lit­té­raire Terres de femmes (diri­gée par Angèle Paoli), à la revue inter­na­tio­nale de tra­duc­tion poé­tique TraduzioneTradizione (diri­gée par Claudia Azzola), à la revue de créa­tion lit­té­raire numé­rique d’ici là (diri­gée par Pierre Ménard), au jour­nal Jerusalem Post, et à la revue d’art contem­po­rain Inferno, pour laquelle elle s’occupait de la rubrique « Carnets de Tel Aviv », en tant que cor­res­pon­dante étran­gère (arts et spec­tacles).

Son site : presque dire

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