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De mots… à vous (1)

Par |2018-01-30T22:47:59+00:00 16 juin 2013|Catégories : Chroniques|

Les cercles mémo­riaux, ou la quête exis­ten­tielle d’un héros roman­tique sin­gu­lier

 

On entre dans le deuxième roman de David Collin, Les cercles mémo­riaux (L’Escampette Éditions, 2012), comme dans un rêve : dou­ce­ment, les yeux grand ouverts. On y avance comme son héros, vacillant, et par la porte de l’oubli. Elias, d’abord bap­ti­sé « le Naufragé » par le moine qui le recueille à la lisière du désert de Gobi, est un homme qui se réveille sans mémoire et apha­sique – « empê­tré dans les images de son rêve » – d’un long som­meil peu­plé de cau­che­mars. Tourmenté, hébé­té, inadap­té au réel, et avec pour alliés le vieux moine Cheng et la belle Shen-Li, ce mal­heu­reux Desdichado entre­prend de recon­qué­rir un pas­sé occul­té, en s’évadant par le voyage… et le rêve.

Courir de lieu en lieu après une vie introu­vable et une iden­ti­té déro­bée rejoint pro­ba­ble­ment un désir de mort. Quelles épreuves Elias a-t-il donc tra­ver­sées pour en être ren­du là ? Au cœur de ce roman pal­pite un mys­tère dont la clef se trouve peut-être dans les rêves que féconde l’inconscient du héros. Dépourvu de sou­ve­nirs, il lui reste pour­tant son pou­voir d’imagination. Ce roman poé­tique nous rap­pelle que rêver est une force de trans­cen­dance et de créa­tion illi­mi­tée : on rêve pour conju­rer la mort, car la mort serait l’absence non pas de mémoire, mais de rêve(rie)s.

 

« Redeviens un ins­tant le som­nam­bule que tu as été, sois libre et voyant. »

 

Nous sui­vons Elias dans une quête iden­ti­taire laby­rin­thique, une recherche aveugle et par­fois désen­chan­tée d’un ailleurs per­du : « Une sen­sa­tion de flou obs­cur­cis­sait le monde. » Elias est un per­son­nage roman­tique, oui, mais sin­gu­lier, puisqu’il évo­lue dans un no man’s land situé entre l’exaltation du moi et l’absence de sub­jec­ti­vi­té cau­sée par la perte de la mémoire. Celle-ci en fait un être à la fois trans­pa­rent et opaque, miroir du monde qui l’entoure (sa mémoire vide est le récep­tacle de ce qu’il voit), et deve­nant sa per­cep­tion des autres. Elias ne peut s’épancher, il ne peut ni se racon­ter ni s’analyser : il n’a donc rien à obser­ver que le néant, dans lequel il se jette pour­tant, à corps per­du (« perdre le corps de mon corps »). Il nous entraîne dans le ver­tige des espaces qui s’ouvrent à lui – rêve­ries ossia­niques et visions immé­mo­riales, échap­pées favo­ri­sées par le spleen qui l’étreint  –, espaces jalon­nés de repères géo­gra­phiques bien défi­nis (Gobi, Shanghai, Buenos Aires).

 

« Blanc sur blanc, ce qui revient s’efface trop vite. De vagues sou­ve­nirs dans les­quels il m’arrive de cou­ler. /​ Submergée, ma mémoire est un océan de mots sur lequel flottent des mil­liers de bou­teilles sans mes­sage. /​ Le rêve est ma mémoire, le reflet incer­tain d’une autre vie. »

 

Tout comme lui, nous espé­rons que ces lieux, réels et irréels, finissent par le révé­ler à lui-même et par le mettre au monde (cf. les ins­tan­ta­nés pho­to­gra­phiques de Shen-Li, dont les des­crip­tions énig­ma­tiques par­sèment le récit). Ses errances, « au bout des laby­rinthes du som­meil » (Bachelard) et à tra­vers cette ter­ra inco­gni­ta, des­sinent le pay­sage de l’« arrière-pays » dont parle Bonnefoy, un lieu de l’origine.

 

« Et pour­tant là, entre les minus­cules par­ti­cules de sable, le chant éphé­mère. »

 

Ainsi, en par­tant sur les traces de son pas­sé, il tente de ras­sem­bler son moi dis­per­sé et cherche à recons­ti­tuer, à tra­vers le temps et l’espace, une uni­té, ain­si qu’une langue ori­gi­nelle éga­rée. Cet oubli des ori­gines – un rejet ? – n’est pas sans évo­quer les romans de Gabriel García Márquez.

 

« des sédi­ments de vie […] frag­ments vola­tiles, iso­lés les uns des autres »

 

« Sa langue s’inventait à chaque tour­nure de phrase, s’adaptait au che­mi­ne­ment, à l’exploration inté­rieure dans laquelle elle s’aventurait. »

 

La tra­ver­sée du désert comme voyage ini­tia­tique est à la fois une méta­phore de l’amnésie en tant qu’immense soli­tude, mais aus­si en tant que page blanche où tout reste à écrire. En effet, la quête de recon­nais­sance d’Elias – sa demande d’amour, en somme – s’apparente à un che­min d’écriture (exi­geant de lar­guer les amarres : ceci évoque pour moi « l’amnésie du som­meil » dont par­lait Proust) dans lequel l’amnésique invi­sible, à défaut de ne pou­voir écrire sur lui-même, s’écrit, au fur et à mesure que pro­gresse l’intrigue, sur un mode auto­gra­phique, en vivant inten­sé­ment chaque ins­tant pour le gra­ver dans sa mémoire vierge.

Rappelons que l’autographie, de même que le rêve et le thème de la sépa­ra­tion de soi-même, étaient des sujets qui tenaient à cœur à un ami proche de David Collin, l’écrivain et psy­cha­na­lyste J.-B. Pontalis, qui nous a quit­tés récem­ment.

 

« J’étais convain­cu que l’oubli était le plus sûr moyen d’approfondir ma nudi­té inté­rieure, l’élémentaire colonne de souffle qui nous main­tient debout, tan­guant mais debout. »

 

La confu­sion babé­lienne dans laquelle se débat Elias une fois qu’il a retrou­vé l’usage de la parole semble tenir le « vrai lieu » à l’écart, et l’on se demande si son apha­sie du début n’avait pas été pré­fé­rable, l’impossibilité à s’extérioriser ayant l’avantage de pré­ser­ver une cer­taine uni­té ori­gi­nelle.

 

« Encombré de mémoire, au seuil de ce che­min som­nam­bu­lique »

 

« Il se figu­rait ce là-bas en pays loin­tain, véri­table point d’origine ou pas­sé à jamais inac­ces­sible. »

 

Il est évident que le per­son­nage d’Elias, même vidé d’intériorité, est un héros roman­tique d’une grande com­plexi­té, et c’est là, je crois, que tient le tour de force de ce roman, et qui en fait un livre por­tant sur une expé­rience à la fois per­son­nelle et uni­ver­selle (mémoire col­lec­tive).

Avec Les cercles mémo­riaux, Collin signe non seule­ment un roman d’aventure à l’allure de conte fan­tas­tique, digne de Borges (qui, rap­pelle Collin, « pré­fé­rait de loin l’oubli à la mémoire »), mais aus­si un récit pro­fond et phi­lo­so­phique d’une grande poé­sie. Cet éton­nant éloge du rêve, tein­té de lyrisme mélan­co­lique, prône l’importance de se perdre dans nos laby­rinthes de construc­tions oni­riques, pour mieux se (re)trouver.

 

Tel Aviv, 25 avril 2013

 

David Collin, Les cercles mémo­riaux, L’Escampette Éditions, 2012.

http://​www​.david​col​lin​.net/

http://​www​.sabi​ne​huynh​.com/

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Sabine Huynh

Sabine Huynh est née à Saïgon en 1972 et a gran­di à Lyon, avant de par­tir vivre en Angleterre, aux États-Unis, en Israël et au Canada. Elle vit aujourd’hui à Tel Aviv. Après avoir été pro­fes­seur de langues et de lit­té­ra­ture fran­çaise, et avoir fait des études en sciences de l’éducation et en lit­té­ra­ture et lin­guis­tique anglaises, un doc­to­rat en lin­guis­tique à l’Université Hébraïque de Jérusalem (où elle a ensei­gné de 2002 à 2008), et un post-doc­to­rat en socio­lin­guis­tique à l’Université d’Ottawa, elle décide de se consa­crer entiè­re­ment à l’écriture (en anglais et en fran­çais) et à la tra­duc­tion lit­té­raire (prin­ci­pa­le­ment de l’anglais, l’hébreu et l’italien vers le fran­çais ; et poé­sie et textes en rap­port avec la Shoah – elle a tra­duit six livres, dont Des liens invi­sibles, ten­du /​ Taut, invi­sible threads, de Dara Barnat, publié en 2014 par Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion Ailleur(s)). Son tra­vail a été publié dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies.

Elle est co-auteure de l’anthologie poé­tique pas d’ici, pas d’ailleurs (avec Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire et Andrée Lacelle, édi­tions Voix d’encre, 2012). 2013 voit la paru­tion de son roman La Mer et l’enfant (Galaade édi­tions), de son recueil de poèmes Les Colibris à recu­lons (contri­bu­tion gra­phique : Christine Delbecq, Eds. Voix d’encre), d’un recueil de poèmes écrit à quatre mains avec Roselyne Sibille, La Migration des papillons (Eds. La Porte), et du récit En taxi dans Jérusalem (édi­tions publie​.net, avec des pho­to­gra­phies d’Anne Collongues). En 2014 paraissent Tel Aviv/​ville infirme/​corps infi­ni, (édi­tions Voltije, poé­sie, avec des pein­tures d’André Jolivet. Texte seul repu­blié en 2014 aux édi­tions La Porte), et Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg (Recours au poème édi­teurs, col­lec­tion L’Atelier du poème). En 2015 les édi­tions E-frac­tions publient son jour­nal La Sirène à la pou­belle, et les édi­tions Æncrages and Co. son recueil de poèmes Kvar lo (avec des encres de Caroline François-Rubino).

Collaboratrice régu­lière de la revue Recours au poème, (rubriques Chroniques – De mots à vous –, Essais et Revue des revues), elle contri­bue aus­si ou a contri­bué régu­liè­re­ment à la revue de poé­sie contem­po­raine Terre à ciel (diri­gée par Cécile Guivarch), à la revue de poé­sie et cri­tique lit­té­raire Terres de femmes (diri­gée par Angèle Paoli), à la revue inter­na­tio­nale de tra­duc­tion poé­tique TraduzioneTradizione (diri­gée par Claudia Azzola), à la revue de créa­tion lit­té­raire numé­rique d’ici là (diri­gée par Pierre Ménard), au jour­nal Jerusalem Post, et à la revue d’art contem­po­rain Inferno, pour laquelle elle s’occupait de la rubrique « Carnets de Tel Aviv », en tant que cor­res­pon­dante étran­gère (arts et spec­tacles).

Son site : presque dire

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