Mickaël Berdugo, Perte d’une aile

Par |2026-05-06T10:56:54+02:00 6 mai 2026|Catégories : Critiques, Mickaël Berdugo|

Mes cica­tri­ces
Jouent
À me faire
Peur. 

Le cos­mos
Démé­nage
Dans ma chambre.

Je suis un
Et mul­ti­ple.

Le dessin de l’au­teur en cou­ver­ture mon­tre un canard (une oie ? sauvage?) qui perd une aile, pas de façon nat­u­ral­iste, mais comme si un morceau du dessin avait été découpé. Les poèmes du livre par­lent assez sou­vent de Dieu. S’ag­it-il d’une his­toire d’ange (dé)chu ? Ou bien d’un volatile hand­i­capé qui voudrait attein­dre les hautes sphères ? Vous vous doutez que le sens de l’hu­mour de notre poète ne s’ar­rête pas à cette dichotomie.

Bon, c’est vrai que Dieu pré­side une cos­molo­gie de prime abord assez dés­espérée : Dieu/ N’a que faire/ Du bruit// Il passe/ Son temps/ A brûler/ Du maïs. Une grave drô­lerie qui me fait penser à Max Jacob, un humour qui n’est pas une solu­tion aux impass­es de la rai­son mais fait totale­ment par­tie de la fatal­ité : On signe/ Au bas de la page/ Pour accepter/ Que la vie/ Nous prenne/ Nos années. Fatal­ité pas doloriste, plutôt une fière résig­na­tion : Je nargue/ Les crocodiles/ Trop beaux/ Pour être/ Vrais. On appréciera le retour à la ligne qui nous laisse aus­si enten­dre Trop beaux pour être

Car cette perte d’aile nous par­le du déficit d’ex­is­tence : Mes blessures/ Ne sont que/ Des jeux/ Vidéos/ Aux­quels je rejoue/ Chaque matin. Inac­ces­si­ble réal­ité d’un monde rem­pli de sosies. Plus loin ça par­le pour par­ler. Jusqu’à ne plus savoir qui existe.

Il y a en même temps de belles descentes dans le triv­ial, sans mépris, une factuelle recon­nais­sance de notre vraie vie faite de bar­res choco­latées, de quit­tances de loy­er, de cycles de lavage, etc. Ah, Mick­aël Berdugo ne fait pas dans les métaphores douce­ment exaltées ni dans les sor­ties de cav­erne. C’est, comme l’écrivait le cri­tique Jean-Paul2 en 2024 (1), un « univers de bric et de broc ».

Mick­aël Berdugo, Perte d’une aile, L’ate­lier de l’ag­neau, 2026, 82 pages, 18€.

On lit poème après poème, on est bal­lot­té comme un enfant trop léger dans un manège, regar­dant en haut, à droite, en bas, plus loin, ciel, flaque, l’on­gle coupé, le soleil. Çà et là, des éclats amoureux, sen­suels, musi­cale­ment vivant(s)… les plus beaux temps de sa vie

Soudain, voilà une stro­phe de vie parfaite :

On regarde
Dans l’oeil
D’un être vivant
La joie
D’avoir mangé
Un gâteau sec.

Sec­onde lec­ture : ce recueil dresse sans y pré­ten­dre une cer­taine anthro­polo­gie, quand on lit par exem­ple que les livres nous dis­ent des choses que les chiens ne savent pas, et plus loin que les jour­naux racon­tent des âner­ies pour faire vivre les let­tres. Ain­si va l’hu­main, mi pris­on­nier d’un théâtre, mi accroché aux choses. Sim­ple­ment une poésie qui désha­bille notre regard sur la vie. C’est con­cret. Con­cret, matériel (je dis­ais triv­ial), tac­tile. Assez pais­i­ble, mais jamais relâché, une sorte de vig­i­lance calme. Il n’en faut pas moins pour voir pass­er à l’im­pro­viste la grande His­toire : Les rois/ Accompagnent/ Le corps/ De Napoléon/ Jusqu’à/ La Tour Eif­fel.

Mick­aël Berdugo danse sur une mem­brane entre le désir et l’éloigne­ment, entre le réel et le lan­gage, entre le touch­er et le virtuel (La vit­re respire enfin l’air du temps). Il avance, boit­il­lant, ontologique­ment privé de cette aile. Aucun mépris, aucune ironie, on rit sans se moquer, lucide sans détour : qu’est-ce que la poésie sinon rire avec les gens vieux.

Et puisque Dieu nous appelle par fax l’éloigne­ment de la terre et du ciel cesse d’être un prob­lème : sans regret­ter le vide qu’il y a en moi,

Je repense
Au tout
Qui n’a
Pas de fin.

Je l’aime bien, cette place que ce livre nous fait.

Éric Pis­touley

__________________

Note : 1. Au sujet de son précé­dent livre, Le squelette du joueur, même éditeur.

Présentation de l’auteur

Mickaël Berdugo

Mick­ael Berdugo est un artiste pluridis­ci­plinaire. Son tra­vail con­siste à impro­vis­er, inven­ter et se met­tre en scène pour faire sen­tir poé­tique­ment l’absurdité du monde à tra­vers l’humour. Du rire naît le décalage pro­duit par son tra­vail, tou­jours entre gag et poésie. Cette approche lui per­met de s’adresser à notre incon­scient, de le révéler en provo­quant un lâch­er prise à même de nous faire nous sen­tir comme dans un rêve éveillé. 

Influ­encé par des mou­ve­ments comme le dadaïsme, le sur­réal­isme et fluxus, son approche peut être rat­tachée au bur­lesque. Des artistes comme Robert Fil­liou ou Ghérasim Luca l’ont inspiré. Le pre­mier pour son usage des matéri­aux pau­vres, l’inventivité, l’humour, un art de l’idée. Le sec­ond pour sa poésie sur­réal­iste, son tra­vail sur la langue et sa présence scénique.

Mick­ael Berdugo a une préférence pour le tra­vail des matéri­aux pau­vres, seuls capa­bles de lui per­me­t­tre de con­stru­ire son univers de bric et de broc. Prompt à user de sa présence pour mar­quer le décalage avec sa poésie, il pro­pose une poésie de mots, une poésie du corps, une poésie du pinceau. 

Le spec­ta­teur y ver­ra un humour pince-sans-rire, une invi­ta­tion à la folie des images poétiques.

Bibliographie 

Pub­li­ca­tions

Un ange sur l’é­paule aux édi­tions Fabula.

Nais­sance des nuages aux édi­tions L.

En 2024 Le squelette joueur aux édi­tions de l’Ate­lier de l’agneau.

Actions à faire le nez en l’air aux édi­tions Vroom.

2022 : paru­tion du livre Lunes sous perf aux édi­tions Ni fait Ni à faire.

Juin 2020 : paru­tion d’un livre Les mots saouls aux édi­tions Ni fait Ni à faire.

Appari­tions dans dif­férentes revues 

mutan­tisme, remue.net, tapin2.org, Doc(k)s (2023 et 2022), sitaudis.fr(2017), Cerumen(2016), Traction-brabant(2017), Jour­nal de mes paysages(2016), Chat de Mars(2017), Huelkuerven(2016), Ce qui reste(2016), Paysages écrits(2015), Revue Bizoubiz (2019), « Dehors »(2020), Revue Rrose Sélavy n°4(2020), Archimou(2018), Revue poésie plastique(2020), Revue Météor(2018), Revue Equinoxes(2019), La Chou­ette imprévue(2020), revue Olga(2023).

Plasticien/performeur

Per­for­mance à l’IR­CAM pour le fes­ti­val Extra ! Du cen­tre Pompidou.

Par­tic­i­pa­tion à crush aux Beaux-arts de Paris.

Soirée Doc(k)s aux Pianos à Montreuil.

Per­for­mance pour les édi­tions Ni fait Ni à faire à l’ours et la vieille grille (2025).

Par­tic­i­pa­tion à la nuit de la lec­ture 2024 à L’en­seigne des Oudins (Paris 10 ème).

Par­tic­i­pa­tion aux nuits de la revue Doc(k)s en décem­bre 2023.

Per­for­mance à la galerie Agnès B. à l’oc­ca­sion de la sor­tie de la revue Olga (novem­bre 2023).

Per­for­mances à la librairie EXC dans le cadre de la sor­tie de la revue Olga et pour les edi­tions Ni fait Ni à faire(2023).

Per­for­mance à la Halle Saint-Pierre en 2022.

Per­for­mance au cen­tre cul­turel Suisse en 2021.

Per­for­mance au cen­tre Pom­pi­dou en 2022.

Expo­si­tion à la mediatheque Edmond Ros­tand ( Paris 17e) en 2022.

Le Généra­teur (Gen­til­ly) : plusieurs per­for­mances depuis 2018.

Galerie Maria Lund (Paris) expo­si­tions et per­for­mances depuis 2016.

Galerie Ut pic­tura poe­sis (Paris) 2019.

Fes­ti­val Excen­tric­ités (Besançon) 2018.

Autres performances/expositions : Abra­cad­abar (Paris 19e), Ate­lier Gus­tave (expo­si­tion et per­for­mance 2018), Galerie Imma­nence, Galerie de l’é­cole des Beaux-arts de Ver­sailles, ArToll (Alle­magne, 2015), Par­tic­i­pa­tion à «Une par­tie de cam­pagne » avec la galerie Maria Lund, L’art du lieu(Aubervilliers), La parole errante (Mon­treuil), Expo­si­tion col­lec­tive à l’e­space Pierre Cardin, Fes­ti­val du Film Loupé, Par­tic­i­pa­tion au Lab­o­ra­toire des arts de la per­for­mance 2021 et rési­dence à la galerie Michel Jour­ni­ac 2020 (Paris), Lille – per­for­mance pour le salon de la micro édi­tions (Piñatas, 2020).

Par­tic­i­pa­tions radiophoniques

Radio Cam­pus (2020), radio Bal depuis 2023.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Eric Pistouley

Débuts lit­téraires au Temps qu’il fait : Une poé­tique du livre, un essai qui explore l’instant où, avant d’en lire la pre­mière ligne, on prend un livre dans ses mains. Quand finit l’objet ? Où com­mence le texte ? His­toires de fron­tières, de pas­sages, de chevauche­ment, de jeu entre des ter­ri­toires. Suivi d’un clone de la Religieuse por­tu­gaise, Let­tres de Ré, d’une bluette sous pseu­do et divers­es col­lab­o­ra­tions dont celle depuis bien­tôt dix ans avec la revue Espace(s).

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