Mes cicatrices
Jouent
À me faire
Peur.
Le cosmos
Déménage
Dans ma chambre.
Je suis un
Et multiple.
Le dessin de l’auteur en couverture montre un canard (une oie ? sauvage?) qui perd une aile, pas de façon naturaliste, mais comme si un morceau du dessin avait été découpé. Les poèmes du livre parlent assez souvent de Dieu. S’agit-il d’une histoire d’ange (dé)chu ? Ou bien d’un volatile handicapé qui voudrait atteindre les hautes sphères ? Vous vous doutez que le sens de l’humour de notre poète ne s’arrête pas à cette dichotomie.
Bon, c’est vrai que Dieu préside une cosmologie de prime abord assez désespérée : Dieu/ N’a que faire/ Du bruit// Il passe/ Son temps/ A brûler/ Du maïs. Une grave drôlerie qui me fait penser à Max Jacob, un humour qui n’est pas une solution aux impasses de la raison mais fait totalement partie de la fatalité : On signe/ Au bas de la page/ Pour accepter/ Que la vie/ Nous prenne/ Nos années. Fatalité pas doloriste, plutôt une fière résignation : Je nargue/ Les crocodiles/ Trop beaux/ Pour être/ Vrais. On appréciera le retour à la ligne qui nous laisse aussi entendre Trop beaux pour être…
Car cette perte d’aile nous parle du déficit d’existence : Mes blessures/ Ne sont que/ Des jeux/ Vidéos/ Auxquels je rejoue/ Chaque matin. Inaccessible réalité d’un monde rempli de sosies. Plus loin ça parle pour parler. Jusqu’à ne plus savoir qui existe.
Il y a en même temps de belles descentes dans le trivial, sans mépris, une factuelle reconnaissance de notre vraie vie faite de barres chocolatées, de quittances de loyer, de cycles de lavage, etc. Ah, Mickaël Berdugo ne fait pas dans les métaphores doucement exaltées ni dans les sorties de caverne. C’est, comme l’écrivait le critique Jean-Paul2 en 2024 (1), un « univers de bric et de broc ».

Mickaël Berdugo, Perte d’une aile, L’atelier de l’agneau, 2026, 82 pages, 18€.
On lit poème après poème, on est ballotté comme un enfant trop léger dans un manège, regardant en haut, à droite, en bas, plus loin, ciel, flaque, l’ongle coupé, le soleil. Çà et là, des éclats amoureux, sensuels, musicalement vivant(s)… les plus beaux temps de sa vie…
Soudain, voilà une strophe de vie parfaite :
On regarde
Dans l’oeil
D’un être vivant
La joie
D’avoir mangé
Un gâteau sec.
Seconde lecture : ce recueil dresse sans y prétendre une certaine anthropologie, quand on lit par exemple que les livres nous disent des choses que les chiens ne savent pas, et plus loin que les journaux racontent des âneries pour faire vivre les lettres. Ainsi va l’humain, mi prisonnier d’un théâtre, mi accroché aux choses. Simplement une poésie qui déshabille notre regard sur la vie. C’est concret. Concret, matériel (je disais trivial), tactile. Assez paisible, mais jamais relâché, une sorte de vigilance calme. Il n’en faut pas moins pour voir passer à l’improviste la grande Histoire : Les rois/ Accompagnent/ Le corps/ De Napoléon/ Jusqu’à/ La Tour Eiffel.
Mickaël Berdugo danse sur une membrane entre le désir et l’éloignement, entre le réel et le langage, entre le toucher et le virtuel (La vitre respire enfin l’air du temps). Il avance, boitillant, ontologiquement privé de cette aile. Aucun mépris, aucune ironie, on rit sans se moquer, lucide sans détour : qu’est-ce que la poésie sinon rire avec les gens vieux.
Et puisque Dieu nous appelle par fax l’éloignement de la terre et du ciel cesse d’être un problème : sans regretter le vide qu’il y a en moi,
Je repense
Au tout
Qui n’a
Pas de fin.
Je l’aime bien, cette place que ce livre nous fait.
Éric Pistouley
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Note : 1. Au sujet de son précédent livre, Le squelette du joueur, même éditeur.
Présentation de l’auteur
- Mickaël Berdugo, Perte d’une aile - 6 mai 2026
- Jacques Moulin, Corbeline - 21 octobre 2022
- Piet Lincken, Edith Södergran, Å Itinéraire suédois - 20 mars 2022
- Écrits spirituels du Moyen-âge, traduits et présentés par Cédric Giraud, Walter Benjamin, Asja Lācis, Alfred Sohn-Rethel, Sur Naples, Jean-Pierre Vidal, Exercice de l’adieu - 1 mai 2021
- Cesare Pavese, Travailler use, Anne Serre, Au cœur d’un été tout en or - 6 février 2021
- Jean-Luc Maxence, Tout est dit ? - 6 avril 2020
- Benoît Chantre, Le clocher de Tübingen - 26 février 2020
- Trois questions à Jean-Claude Morera, traducteur de Carles Riba - 24 mai 2017
- La collection Folio + collège - 27 avril 2017
- La nouvelle collection Folio Sagesses - 24 mars 2017
- Gille BAUDRY : Sous l’aile du jour - 14 juin 2016
- TRAVERSÉES n°77, septembre 2015 - 16 mai 2016
- Arpa, n°114, octobre 2015 - 8 janvier 2016
- Le viatique (Philippe Jaccottet) - 17 novembre 2015















