Poète plus que con­fir­mé, prési­dent 13 ans durant de la Mai­son de poésie de Poitiers, Jean-Claude Mar­tin n’en est pas, sous ses airs tran­quilles, à ses pre­mières armes, loin de là. Après de nom­breux recueils chez Tara­buste, au Dé bleu, chez Cheyne, pour ne citer que ces maisons, son tout dernier opus paraît à la Rumeur libre.

Il s’agit de près de cent pages de poèmes en prose, la mar­que de fab­rique de l’auteur, jadis lau­réat du Prix Louis-Guil­laume, célébrant ce genre, pour Ciel de miel et d’orties (Tara­buste, 2000, puis des suites pub­liées en 2011). Ces textes sans titres mais classés par leur incip­it sont organ­isés comme un minu­tieux livre d’heures con­sacré à la nuit et au jour, suiv­is pas à pas, scrupuleuse­ment, par le poète, un ensem­ble scan­dé en qua­tre grands mou­ve­ments pro­gres­sifs puis cir­cu­laires (après « Au com­mence­ment était… la nuit », on lit « Que la lumière soie (si pos­si­ble) », « Vint hélas la journée » et pour – ne pas – con­clure « La fin ou… le début ? »).

Cette com­po­si­tion annu­laire est d’ailleurs habile­ment annon­cée dès le pre­mier poème, « Nuit noire », qui décrit un enfer­me­ment ini­tial, la clô­ture du cri étouf­fé dans le cadre du poème en prose qui appa­raît d’emblée comme la minia­ture d’un paysag­iste poé­tique (« Vous êtes entré dans la couleur du tableau », p. 11). Jean-Claude Mar­tin saura, plus tard, joli­ment trans­former la jux­ta­po­si­tion des toiles, les murs chargés des expo­si­tions d’autrefois, en un seul ciel plu­vieux : « Et puis tous les tableaux se sont mis à se ressem­bler. Qu’on aime ou pas, on est bien obligé d’en subir l’arrêt : il pleut » (p. 54).

Jean-Claude Mar­tin, Les Yeux du ciel, La rumeur libre édi­tions, 2025, 20 € 70.

Le rythme est vite lancé, en une suc­ces­sion de vignettes atten­tives, per­son­nelles, ten­dres et sou­vent humoris­tiques. L’auteur oscille sans cesse entre la nou­veauté et la naïveté tou­jours main­tenue de son regard poé­tique et une défi­ance ironique sans acri­monie vis-à-vis du lan­gage, dont les coups de force sont déjoués, à répéti­tion, par des jeux de mots : « Le som­bre n’a aucun charme (deman­dez aux bateaux) » (p. 12) ; « Le jour point ? De jour, point » (p. 24) ; s’il s’agit de goûter la volup­té de se ren­dormir, il songe, lui aus­si, à se faire réveiller et note, cum gra­no salis, « comme s’y essaie Mon­taigne » (p. 14). Autre inter­cesseur, Ver­laine, qui vient rel­a­tivis­er le sort de ce vrai-faux pris­on­nier d’un quo­ti­di­en répéti­tif : « le ciel est par-dessus le moi » (p. 45). Poly­sémie déployée (« mau­vais coup. À tous les sens du terme », p. 31) et parono­mase assumée font florès, et ce qui pour­rait peut-être paraître facile tombe juste, que ce soit l’appariement de « palombe » avec « pas l’ombre » (p. 69) ou l’espoir du « soleil » au sein même du « som­meil », tant cette façon de rester au ras des mots ressem­ble à l’autodérision au ras de soi de ce sujet lyrique aus­si sim­ple que sensible.

Les syllepses qu’offrent les calem­bours per­me­t­tent des asso­ci­a­tions, de poème en poème, voire de ligne en ligne, qui cir­cu­lent mal­gré une prédilec­tion cer­taine pour les phras­es cour­tes, voire nom­i­nales, une forme de style coupé en plein poème en prose : « Le matin pique. Comme une barbe mal rasée » lit-on d’abord, puis le poète écrit « j’ai encore droit à quelques aigu­illes » (p. 32). Le temps de l’horloge appa­raît ain­si en anamor­phose sur le vis­age du mal rasé, non sans rap­pel du poème lim­i­naire d’un autre recueil, Vies pat­inées (« Les gens ont sur la peau de petites aigu­illes à pointe fine dont ils se ser­vent pour faire mal », Les car­nets du Dessert de Lune, 2016, p. 13). Cette acupunc­ture plus blessante que guéris­seuse rap­pelle la présence obsé­dante d’horribles cauchemars dans ce texte (« Une dic­tature ensoleil­lée », p. 34), angoisse récur­rente d’être livré aux mon­stres de la nuit (ou du jour, que l’on pense au Saint Sébastien de la p. 83) qui explique la préférence résolue, face au rêve, du poète pour la « rêver­ie » éveil­lée, qui, elle, a « la douceur des rêves accom­plis » (p. 16).

L’apho­risme fleu­rit aus­si, comme de juste éty­mologique, dans ces car­rés d’hori­zon. Par petites touch­es, par tout un jeu de repen­tirs et de retouch­es, Jean-Claude Mar­tin jette des sen­tences qui en dis­ent long sur sa voca­tion poé­tique et sur l’être de lan­gage qu’est l’humain : « La langue existe pour nous con­sol­er d’être nés » (p. 26), qui sonne comme une réponse poé­tique à Cio­ran. Il ne s’arrête pour­tant jamais à la pompe de la maxime mais la déjoue tou­jours dans le dés­abuse­ment et l’interlocution avec le lecteur. Ici, par exem­ple, il ajoute, comme sat­is­fait de peu, une phrase de tous les jours : « C’est déjà beau­coup ». De même, après un très beau poème sur un jour pâle comme un enfant malade, qui peut faire penser à la mort du Dauphin chez Alphonse Daudet, il con­fesse : « On ver­ra bien » (p. 38), entre le triv­ial de la locu­tion figée et la sug­ges­tion, dans un recueil aus­si visuel, qu’il faudrait savoir la recharg­er de tout son sens, ce qui n’est pas la moin­dre tâche des poètes.

Ce geste de retombée lyrique voulue est au ser­vice d’une vision du monde allégée par une humil­ité sincère, sans pose, un sens aigu du dérisoire et des pro­por­tions (« Le ciel n’est pas fait pour nous », p. 22). L’une de ces maximes, reprise dans deux poèmes suc­ces­sifs, « Aucune lumière ne devrait être insen­si­ble » fait aus­si, tou­jours via le jeu de mots, la jonc­tion entre sur­face pho­tographique et impres­sionnabil­ité lyrique. Le poète nous fait partager cette dra­maturgie de la sim­plic­ité, l’attente du jour dans un car­reau de fenêtre comme dans ses car­rés de prose, entre leçon de ténèbres et hymne à la lumière (superbe « d’aucun gibier. Sauf de la lumière », p. 29), ce regard sur l’extérieur est aus­si une forme de l’introspection, le tra­vail d’une lucid­ité, volon­tiers gouailleuse : « Tu n’es qu’un par­fait pigeon de tes songes » (p. 29), un tan­gage d’ambivalences réal­isé avec tou­jours beau­coup de doigté.

L’observateur des phénomènes ter­restres et célestes les plus évi­dents et les moins aperçus, par excel­lence ter­ri­toires de poésie, compte les instants et prête atten­tion, via le temps qu’il fait, au temps qui passe. Il n’est pas que cli­ma­to­logue et météoro­logue mais un hor­loger léger, quoique inqui­et. Para­phras­ant Épi­cure, il lui répond ain­si, avec toute la justesse d’une objec­tion poé­tique à une démon­stra­tion philosophique : « (Puisque j’ai peur d’être vivant dans cette mort) » (p. 12) : c’est bien dans les par­en­thès­es, on le sait, que l’on range le plus essen­tiel… Rien de con­fort­able donc dans cet exer­ci­ce d’observation. Par­fois on croise un ciel bleu à couper les doigts (p. 27). Surtout, un crime rôde, le sang sou­vent coule, on voit pass­er plus d’une fois comme des échos au « soleil cou coupé » d’Apollinaire, dans telle allu­sion au « doc­teur Guil­lotin » (p. 28), au « couperet » du jour (p. 31). Et la nuit rev­enue relance le cycle de l’angoisse…

Et ain­si, de poème après poème, on embrasse tout un cycle de vie et caresse tout un nuanci­er du temps qui passe, et d’émotions, comme une ten­ta­tive de lire dans le ciel, un effort de div­ina­tion dans un car­reau de prose.

Présentation de l’auteur

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Guillaume Métayer

Né à Paris en 1972, Guil­laume Métay­er est chercheur au CNRS, tra­duc­teur et poète. À côté de poèmes (notam­ment Libre jeu, Car­ac­tères, 2017, pré­face de Michel Deguy), et d’essais cri­tiques (tels que Niet­zsche et Voltaire, Flam­mar­i­on, 2011 ; ou, sur la tra­duc­tion, A comme Babel, pré­face de Marc de Lau­nay, La Rumeur libre, 2020), il traduit du hon­grois, tant les poètes et écrivains con­tem­po­rains (István Kemény, Kriszti­na Tóth…) que mod­ernes et roman­tiques (Gyu­la Krúdy, Atti­la József, Sán­dor Pető­fi…), ain­si que de l’allemand (Poèmes com­plets de Niet­zsche, Les Belles let­tres, 2019 ; Kaf­ka ; poésie con­tem­po­raine autrichi­enne) et du slovène (Aleš Šte­ger). Il est mem­bre du comité de rédac­tion des revues Po&Sie et Place de la Sor­bonne et ani­me un ate­lier d’écri­t­ure poé­tique à Sor­bonne université.
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