Sur le bout de la glotte

 

 

L’Institut cultu­rel aimait tra­vailler avec moi. Depuis quelques mois, du moins. J’en étais vague­ment inter­lo­qué mais plu­tôt heu­reux. Je le vivais comme une sorte d’élection, presque de pro­mo­tion. Un jour, la res­pon­sable m’avait enten­du dans un débat sur la lit­té­ra­ture hon­groise, et elle s’était rap­pe­lé mon exis­tence, qu’elle avait oubliée sept ou huit ans plus tôt alors que j’avais déjà pas­sé une tête dans des débats de l’Institut cultu­rel. Depuis quelques mois, j’y avais pas­sé tout le corps, on aurait presque dit que j’y pas­sais ma vie. Disons que j’y suis reve­nu trois, quatre fois, en un temps record. Une coqueluche.

Je ne suis pas spé­cia­liste de la langue de l’Institut. J’en ai chan­té des comp­tines, tra­duit quelques poèmes, j’ai fait quelques voyages dans le pays, gla­né quelques diplômes çà et là, à la valeur toute rela­tive. Dans ma vraie for­ma­tion ini­tiale, on ne pou­vait pas faire de séjours lin­guis­tiques : lit­té­ra­ture fran­çaise, latin, grec.

Quant à mon autre grande pas­sion, c’est la langue et la lit­té­ra­ture hon­groises. Aussi, ce soir là, je res­sen­tais quelque appré­hen­sion à pré­sen­ter une soi­rée avec deux vraies grandes tra­duc­trices pro­fes­sion­nelles de la langue de l’Institut. Mon balu­chon de bon élève ne fai­sait pas contre­poids à l’angoisse. Je jetais toutes mes forces dans mon point faible. J’avais lu leur livre avec pas­sion, grif­fon­né les jolis beaux volumes au crayon à papier, comme j’aime faire avant les ren­contres lit­té­raires, recon­nais­sant envers l’existence des points d’exclamation, d’interrogation et sur­tout des smi­leys pour mar­quer les pas­sages émou­vants, étranges et humo­ris­tiques. J’avais pris, comme sou­vent, des notes sur de mul­tiples feuilles volantes, tel le gamin de L’Argent de poche, prêt à y four­ra­ger comme dans des feuilles d’une salade livide, le jour J, comme si l’angoisse de ne pas trou­ver la ques­tion sui­vante acti­vait mon cerveau…

C’est bien ain­si que je pro­cé­dais ce soir-là et le débat sem­blait s’être plu­tôt bien pas­sé. À vrai dire, à côté de la finesse d’analyse des deux tra­duc­trices, j’avais un peu l’impression de jouer l’Appassionata avec des moufles mais enfin, de fil en aiguille, les choses se sont mises en place, le dia­logue a eu lieu entre elles, entre nous et même avec la salle. Les gens du public sont repar­tis heu­reux avec leurs livres dédi­ca­cés. Le mien, consa­cré aus­si à la tra­duc­tion et que l’Institut cultu­rel avait pris la peine d’annoncer et pro­po­ser éga­le­ment à la vente, est res­té vierge d’acheteurs : les modé­ra­teurs ne sont pas les auteurs, aux yeux du public, pas plus que, sui­vant le pro­verbe, les conseilleurs ne sont les payeurs. La sépa­ra­tion des genres est ici de l’ordre du dogme, de l’interdit onto­lo­gique. On ne fran­chit pas si faci­le­ment une telle fron­tière. On ne change pas de cas­quette à vue, et la retour­ner reste mau­vais genre. Bref, nous nous ache­mi­nions dou­ce­ment vers le dîner tra­di­tion­nel­le­ment offert par l’Institut cultu­rel après ces ren­contres, ripailles finan­cées par la Centrale au nom des « cou­tumes locales » – ah la gas­tro­no­mie fran­çaise… La troi­sième mi-temps com­men­çait, joviale. Je sen­tais confu­sé­ment que l’occasion m’était don­née de démon­trer que je n’avais pas que des moufles et des gros sabots, que je pou­vais arti­cu­ler quelques gammes déli­cates en socié­té, pro­duire avec pres­tance quelques entre­chats de conversation.

Tout com­men­çait à mer­veille avec quelques gen­tils traits d’esprit visi­ble­ment appré­ciés de mes consœurs elles aus­si plus déten­dues. Forcément, n’étant pas un spé­cia­liste de la culture ni de la langue de l’Institut, c’est le hon­grois qui est deve­nu le ter­rain d’exploration favo­ri de la conver­sa­tion… D’ailleurs, entre spé­cia­listes d’un domaine on ne parle pas plus de sa spé­cia­li­té que de corde dans la mai­son d’un pen­du. Lors de la troi­sième mi-temps, la cou­tume locale veut que l’on ne dis­cute jamais de ce que l’on a en com­mun. On ne parle pas bou­tique. On trouve un ter­rain tiers. On s’ouvre à l’autre sur ce qui le dif­fé­ren­cie. Tout allait par­fai­te­ment bien, je conti­nuais à égre­ner quelques bons mots au gré des ques­tions gram­ma­ti­cales et lexi­cales de mes amies, quand sou­dain, l’une d’elles, tra­duc­trice et écri­vaine très impres­sion­nante, me deman­da en plein milieu de ma tirade : « D’ailleurs, com­ment dit-on cerise en hon­grois ? » Comme cela, à brûle-pour­point, sans rai­son, la ques­tion a fusé presque comme un reproche, et je me suis arrê­té net de par­ler tout en fixant son regard atten­tif. J’ai frei­né brus­que­ment et ver­sé dans le fos­sé. « C’est…cerise en hon­grois… c’est… non, non, c’est cse…, euh cse quelque chose, euh, je ne sais plus, csecse… oui, non, euh, csecse ».

– Ha ha, c’est csecse alors en hon­grois me ques­tion­na, inter­ro­ga­trice et répro­ba­trice la res­pon­sable de l’Institut cultu­rel. Alors c’est « tchêt­chê », hein ?

– Euh presque, je crois, je…non, c’est…

Décrire l’ambiance de glace qui a com­men­cé à étreindre et étran­gler le dîner, je ne sau­rais le faire. Tout ce que je disais sem­blait désor­mais sus­pect. Les yeux se plis­sèrent sur l’imposteur. Quoi ? Il tra­duit du hon­grois et il ne sait pas dire « cerise » ? C’était d’autant plus grave que je venais jus­te­ment d’expliquer la façon dont j’avais tra­duit des poèmes slo­vènes sans connaître la langue… et que j’avais décou­vert à cette occa­sion le nombre des mots slaves pré­sents dans le hon­grois… Imposture sur impos­ture, belote et rebe­lote… Mais cerise, à propos… ?

Je tour­nais et retour­nais la ques­tion dans ma tête, tan­dis que nous quit­tions le fro­mage pour la poire. « Mais pour­tant, c’est cse… ». Je m’arrêtais là à chaque fois. Csernye ? Et le ceri­sier cser­nye­fa ? Non, non je confonds ocsi csor­nye et La Cerisaie…Ah, les gros yeux noirs des cerises… Rien à faire, le mot ne me venait que sous une forme tron­quée… Pourtant, c’est comme en russe, avais-je essayé d’articuler jus­te­ment, sauf qu’en russe, c’est… ? C’est quoi ? En alle­mand au moins, me deman­dais-je à part moi, je le sais… Mais le mot ne me venait pas davan­tage… Cherry en revanche me trot­ti­nait, trot­tait, que dis-je galo­pait dans la tête avec un son de gre­lot inso­lent, cher­ry cher­ry cher­ry cher­ryCherry, je ne t’aime pas, cher­ry je ne t’adore pas… Je pré­tex­tais alors mina­ble­ment, dans une incise, que ces der­niers temps je n’avais pas beau­coup tra­duit du hon­grois et tâchais, de toutes les forces de mon amer­tume hébé­tée, de ter­mi­ner la soi­rée à la manière d’un match de foot­ball raté – avec le visage impas­sible du joueur qui a mis son pénal­ty au-des­sus de la cage à la 75e minute et conti­nue à jouer au bal­lon, il le faut bien puisque le coach ne veut pas le sor­tir, mais qui pour­suit en fuyant tout éclat, par pur acquit de conscience, pour dis­sua­der du lyn­chage par la sobrié­té de sa méca­nique mus­cu­laire, la bana­li­té de ses contrôles et de ses contres, la sueur de son rostre incliné.

Pour l’allemand, c’est le len­de­main seule­ment, dans l’après-midi, que Kirsche m’est reve­nu, remon­té comme un petit soleil rouge du fond de ma mémoire, et sur­tout bien clas­sé comme sur un livre d’image à côté de sa sœur et qua­si homo­nyme l’Église, Kirche, elle-même se dérou­lant aus­si­tôt en cha­pe­let avec Küche et Kinder… Il était temps qu’un cli­ché vienne à ma rescousse…

Mais en hon­grois, dans ma langue ché­rie, la cerise res­tait blo­quée au seuil du cer­veau, déme­su­rée pour fran­chir mes synapses. J’ai donc fini par prendre le dic­tion­naire. Et j’ai vu : cse­resz­nye. La honte m’est à nou­veau tom­bée des­sus comme une visière. Des stryges me croas­saient aux oreilles men­tales « Csecse, csecse » avec des rica­ne­ments de mouettes, ce qui dans leur langue signi­fie (car bien sûr je parle stryge) : « Gros cré­tin ! ». J’essayais de me san­gler dans une excuse quel­conque, de toutes les forces de ma mau­vaise foi. Ma mémoire s’en mêlait. Le rythme et les rimes mer­veilleux de la rime « csecse/​becse » du célèbre poème « Pour mon anni­ver­saire » d’Attila József, tour­naient et retour­naient dans ma tête, comme des cas­ta­gnettes conso­la­trices – l’inverse de celles du rêve du Vertigo d’Hitchcock :

Harminckét éves let­tem én –

megle­pe­tés e költemény

csecse

becse

 

Années, voi­ci ma 32ème

Ma sur­prise ? C’est ce poème

le beau

bibe­lot

 

Tout le poème joue sur un même pro­cé­dé – un mot cou­pé en deux qui rime avec lui-même (« csecse/​becse »), ce que je n’ai pas réus­si à rendre tota­le­ment avec « le beau /​ bibe­lot ». Y a-t-il un terme savant pour décrire ces rimes inté­rieures tirées d’un seul et même vocable ? Comme il doit être beau, ce terme, cet ana­co­lu­tho­di­plose qui manque à mon voca­bu­laire… Peut-être res­semble-il, comme si sou­vent, à ce qu’il décrit, telle l’anapeste deux brèves une longue, tel le spon­dée deux longues, tel le dac­tyle une longue deux brèves, telle l’ïambe une brève une longue, tel le tro­chée une longue une brève ? Ah l’anapeste de Budapest… Voilà que je dérive sur le Danube… Chacun com­prend bien pour­quoi je ne sais pas dire « cerise » : qui trop dérive mal retient… Si je pou­vais au moins m’attacher à une branche du frai­sier sor­tant de son feuillage, « az eper­fa lomb­ja » (« le feuillage du frai­sier ») de mon cher Kemény, l’un des rares poèmes du H muet (A néma H) que je n’ai pas tra­duits… Et si c’était pour cela que je ne savais plus dire cerise ? À cause de la fraise ?… Non, non… J’essaye vrai­ment de me rac­cro­cher à toutes les branches de salut que j’entrevois au bord ou au fil de l’eau, même des fruits qui n’en ont pas (c’est le cas des « baies de la terre », les Erdbeere, les fraises qu’on écume au ras du sol) :

Aux branches

Aux planches

 

Csecs, tss tss…

Est-ce qu’il y aurait des mots auto­rimes (appe­lons-les ain­si) en fran­çais qui me per­met­traient au moins de rendre csec­se­mecse à défaut d’avoir retrou­vé cse­resz­nye au dîner de l’Institut culturel ?

Beau Brim-

borion

Cela ferait une sorte de rime de début de ligne entre beau et –bo… Pas très ortho­doxe du point de vue sonore, il faut bien le recon­naître. Voilà qui plai­rait à l’ami Vinclair.

Ah je pour­rais ten­ter un jeu de mot :

Joli

Fichet

Mais outre que cela ne rime pas, à aucun moment le poète hon­grois ne qua­li­fiait son coli­fi­chet, c’est moi qui ai, pour la rime, intro­duit l’idée d’un « beau bibe­lot », et me voi­là qui avance de liane en liane dans l’inexactitude…

Ah, mais en voi­ci un, plus que par­fait, plus qu’une auto­rime, une auto-holorime :

Jou

jou.

Trop court hélas…

Faut-il dire :

Un chou

Joujou

Ou mieux :

Un jou-

Jou chou.

Peut-être, oui, mais c’est une satis­fac­tion qui n’a rien d’un fruit rouge bien rond en bouche… Une com­pen­sa­tion peut-être, bien que « jou­jou » ne rende que de bien loin « csecse »… Faute de griottes se conten­te­rait-on de jou­joux-choux, petit clin d’œil au Bled de jadis à la clef ? Parlons-en des griottes – quand j’ai cher­ché « cerise » dans mon dic­tion­naire en ligne, il m’a aus­si don­né « griotte », que je connais­sais bien sûr (bien sûr, bien sûr) : meg­gy. Un mot amu­sant parce que c’est un homo­nyme presque par­fait de « megy », « il (ou elle) va ». Au fond, un csec­se­mecse, à sa manière, en tout cas par asso­cia­tion, par des­ti­na­tion si l’on veut, un « megy­meg­gy » (et vogue la griotte). En tout cas, ce soir-là, je n’ai pas non plus pen­sé aux griottes… C’était cerise ? néant, cerise ? cse quelque chose, cerise ? néant, cerise ? cse cse, cerise ? cser­nye, cerise ? non ça c’est les yeux noirs, cerise ? cse cse ? cerise ? bê bê. Voici pour mon encé­pha­lo­gramme entre la poire et le fromage.

Plein des gens, je le sais, s’en seraient bien mieux sor­tis que moi. Ceux qui ne perdent pas leurs moyens devant une ques­tion embar­ras­sante, qu’ils savent élu­der avec une assu­rance tou­jours agré­men­tée d’un soup­çon de dédain.

Voici leur méthode.

Version pri­maire : je n’ai pas enten­du et je change de sujet.

Version péremp­toire : « Non, non (voire « t’t’ », bruit de la langue sur le palais), les noms de fruits ne sont pas les plus significatifs ! ».

Version plus sophis­ti­quée : « Non, avec cerises jus­te­ment ça ne colle pas, mais avec fram­boise oui ! » Et de dérouler…

De fait, outre tout ce à quoi mon cer­veau était occu­pé (la langue de l’Institut cultu­rel, mes moufles sur le pia­no, la troi­sième mi-temps…), je pen­sais très fort au mot mál­na, fram­boise, parent du mali­na des langues slaves. En somme, ce n’était pas la cerise sur le gâteau ni l’arbre qui cache la forêt mais la fram­boise qui cachait la griotte…

Je ne fais clai­re­ment pas par­tie de ces élus de l’habileté sociale qui se sortent de tous les mau­vais pas par un sal­to arrière bien propre. Au contraire, j’appelle à moi les phares comme un acteur les feux de la rampe, je me mets bien en face d’eux, je fais frei­ner le véhi­cule et l’on découvre que le res­pon­sable de l’accident n’est même pas un beau cerf, mais un petit lapin.

Comment un tra­duc­teur du hon­grois ne sait-il pas com­ment on dit cerise ?

Comment peut-on être persan ?

Ah voi­là encore une cita­tion sal­va­trice… Qu’insinuent les pages roses de mon incons­cient qui s’insinuent à chaque dif­fi­cul­té ? Que tout cela serait à iro­ni­ser, que ces dames n’ont pas de ques­tions de hon­grois à me poser, qu’elles n’ont pas de leçon de maî­trise de la langue à me don­ner, qu’un dîner n’est pas un grand oral… Peut-être, mais enfin… Connaissez-vous un seul tra­duc­teur che­vron­né d’une langue qui ne sache pas dire un mot aus­si cou­rant et, loin d’avouer vrai­ment le trou de mémoire bête, se met à bégayer ?

Maudit csecs (mame­lon, lolo – évi­dem­ment le « csecse » de « csecse/​becse » veut dire « son lolo » mais c’est une fausse piste génia­le­ment créée par le poème en cou­pant le mot en deux… quelqu’un pour­rait tou­jours s’amuser à tra­duire : « bibe/​lolo »), affreux csec­sen (Tchétchène), csec­semő, autre mot qui m’est venu tout de suite après… Le nour­ris­son ! Mesdames, par­don­nez-moi, mais tout de même : je ne sais pas dire « cerise » mais je sais dire « nour­ris­son » qui lui ressemble !

Cela n’a aucune impor­tance, me répon­drez-vous, ce qu’il faut, c’est savoir le mot que je vous demande, pas le mot d’à côté, et, plus encore, tous les mots, tous les mots cou­rants en tout cas, au rasoir, comme disent les comé­diens. Imaginez-vous un comé­dien qui ne sau­rait pas com­ment parle Cyrano ?

Et qui au lieu de :

C’est queu­qu’ navet géant ou ben queu­qu’ melon nain…

Dirait… vous m’avez compris… »

Non, mon erreur n’est pas que queuqu’queues de cerises. Hélas, c’est bien le fruit de mon incom­pé­tence. Ou bien ? Hourrah ! Serait-ce celui de mon incons­cient ? Serait-ce la faute à Rousseau et à son « idylle des cerises », ou à D. H. Lawrence et la superbe scène de Sons and lovers que je don­nais à tra­duire à mes étu­diants anglais ? Serais-je fâché avec le temps, ou juste le teint des cerises ? Ce fruit oublié sera-t-il à jamais mon nez de clown de Christian démas­qué sur les épaules de Cyrano… Un Cyrano qui, comme pour nous tous, s’appelle google… Car n’est-ce pas à force de tra­duire sur mon ordi­na­teur, à force de véri­fier les mots sur les dic­tion­naires en ligne que j’ai trans­for­mé ma tête en une pas­soire, en une pas­tèque pleine d’eau rouge, cerise géante sous son écorce verte ?

Oui, je n’ai pas le choix : il faut remettre en cause ma manière de tra­vailler, d’apprendre. Essayer de com­prendre les causes de l’impasse.

D’abord, je pour­rais dire que c’est parce que je fais de la ver­sion, pas du thème. Voyez-vous, je recon­nais très faci­le­ment le mot cerise dans un texte. Facile, c’est cse…cse…csernye…euh cse­resz­nye… mais oui, et cse­resz­nye­fa est encore plus simple –fa vou­lant dire arbre, il va de soi que c’est bien de cela qu’il s’agit et non d’une confu­sion avec nos amis csecs, csec­se­becse, csec­semő (je ne parle même pas de la csec­semőha­landóság, la mor­ta­li­té infan­tile, car nous sommes au pays de Semmelweiss), je laisse de côté csésze (la tasse, on voit bien que l’étymologie arabe est la même qu’en fran­çais), à ne pas confondre avec « cses­zés », « le frô­le­ment », puis « la baise », allez savoir pour­quoi, Csesznek (qui veut dire aus­si « ils sont fou­tus » ou « ils baisent », allez savoir pour­quoi) mais qui, avec majus­cule, est un vil­lage hon­grois du côté de Veszprém, cette magni­fique fusion de « ves­prée » et de « suprême »). Pour mémoire, citons aus­si : cse­te­pa­té, l’escarmouche, avec lequel on aurait pu aus­si faire un :

csete

paté

Simple asso­nance, mais qui semble démon­trer que le hon­grois est plus riche que le fran­çais en mots auto­ri­mants (déno­mi­na­tion voi­sine, ren­voyant dis­crè­te­ment à la notion de four autonettoyant).

Mais vais-je vrai­ment me lan­cer dans la tra­duc­tion de cse­te­pa­té sous pré­texte de csec­se­becse ? Je me vois déjà en train de cher­cher, en vain et vai­ne­ment, une escar/​mouche, une échauf/​fourée en miroir… Stop ! Une cerise comme un sens inter­dit. Route barrée.

Alors pour­quoi cet oubli ? Eh bien voi­là, c’est qu’il y a des mots qui font plus ou moins par­tie de mon voca­bu­laire pas­sif, ou actif, sur­tout en France… Voilà une manière bien laide de dire qu’il y a des mots avec qui je ne suis pas encore ami. Je les connais, bien sûr, mais ils ne font pas par­tie du pre­mier cercle. Ils sont du deuxième ou du troi­sième, comme les gar­çons de l’autre classe, de l’autre côté de la cour. Je les connais de vue, je les observe du coin de l’œil, je les recon­nais si besoin, mais d’ici à citer leur nom… Je dirais même plus. Les connaître du coin de l’œil, ne pas savoir leur nom me donne…un cer­tain avan­tage… Je les ai bien repé­rés mais eux ne le savent pas. Alors, s’ils s’avisent de faire un mau­vais coup, j’aurais, moi, un coup d’avance, je serai déjà prêt à bon­dir, à parer, à fuir… Si je les connais­sais, si leur nom s’imprimait dans mon cer­veau comme tes dents sur les citrons amers, ils me ver­raient, puisque je les ver­rais, ils me connaî­traient puisque je les connaî­trais, ils s’installeraient dans mon cer­veau, ils l’espionneraient, ils me paralyseraient…

Pour moi, pas de tra­duc­tion sans cache-cache. Oui, le mot un peu mal connu, aux contours encore flous comme un fruit dans le cou­chant, lorsqu’il repa­raît dans un texte reprend toute sa force sou­daine, en une épi­pha­nie triom­phale – comme le soleil de Baudelaire :

Comme montent au ciel les soleils rajeunis

Après s’être lavés au fond des mers profondes.

 

Oui, j’organise l’amnésie. Je fais le funam­bule, depuis des années, entre l’hypermnésie et les abîmes de l’oubli. Je refuse la maî­trise ration­nelle qui ferait de moi, jus­te­ment, ce tra­duc­teur auto­ma­tique, cette intel­li­gence arti­fi­cielle qui fait si peur à Diane Meur… J’orchestre presque, à cette fin, ma propre igno­rance… Pour pou­voir voir un mot res­sur­gir du gouffre du néant dans toute sa gloire de mot étran­ger, appa­raître dans le liquide révé­la­teur, dans la chambre noire de l’omission… Je me refuse de l’apprendre par cœur dans ma chambre pari­sienne, ce mot « cerise » que je n’ai jamais encore vrai­ment eu l’occasion d’inscrire dans ma mémoire émo­tion­nelle, là-bas, en Hongrie, contrai­re­ment aux mous­tiques (szú­nyo­gok) du vil­lage de Nyúl (« Lsapin »), l’été 1997…

Je sais bien que si je n’étais pas auto­di­dacte, je n’aurai pas de ces trous de mémoire splen­dides, de ces cerises wan­nabe prous­tiennes… Si j’avais fait hon­grois, 1ère, 2ème et même 3ème langue, un curus aux Langues-O, que sais-je… Mais le hon­grois n’est pas pour moi une langue de l’école, je ne veux pas deve­nir inter­prète à la Commission euro­péenne, je ne cher­chais pas un job… C’est la langue du poème, une langue O, si vous vou­lez, mais dans un tout autre sens, celui d’un œuf d’autruche mys­té­rieux, d’un « mont ana­logue » à la coque, d’une mar­quise de Kleist, d’un œil au beurre blanc sur le monde, langue de vide et de ver­tige, pas une glotte rouge comme une griotte… Diable, me direz-vous, que la mau­vaise foi est bavarde ! Ce type ne pou­vait-il sim­ple­ment ava­ler des listes de voca­bu­laire, comme tout le monde ? Et vous aurez rai­son… Et pour­tant… Et pour­tant, elle tourne assez rond, ma théo­rie de la cerise, mon ana­mnèse pla­to­ni­cienne du lexique : apprendre, c’est se res­sou­ve­nir, c’est-à-dire oublier sans cesse, pour mieux se retrou­ver, mon enfant…

Et c’est aus­si pour cela que j’aime traduire.

Guillaume Métayer, A, comme Babel, Traduction poé­tique, éd. La Rumeur libre, sep­tembre 2020, 96p.

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Guillaume Métayer

Né à Paris en 1972, Guillaume Métayer est cher­cheur au CNRS, tra­duc­teur et poète. À côté de poèmes (notam­ment Libre jeu, Caractères, 2017, pré­face de Michel Deguy), et d’essais cri­tiques (tels que Nietzsche et Voltaire, Flammarion, 2011 ; ou, sur la tra­duc­tion, A comme Babel, pré­face de Marc de Launay, La Rumeur libre, 2020), il tra­duit du hon­grois, tant les poètes et écri­vains contem­po­rains (István Kemény, Krisztina Tóth…) que modernes et roman­tiques (Gyula Krúdy, Attila József, Sándor Petőfi…), ain­si que de l’allemand (Poèmes com­plets de Nietzsche, Les Belles lettres, 2019 ; Kafka ; poé­sie contem­po­raine autri­chienne) et du slo­vène (Aleš Šteger). Il est membre du comi­té de rédac­tion des revues Po&Sie et Place de la Sorbonne et anime un ate­lier d'écriture poé­tique à Sorbonne université.