Sur le bout de la glotte

 

 

L’Institut cul­turel aimait tra­vailler avec moi. Depuis quelques mois, du moins. J’en étais vague­ment inter­loqué mais plutôt heureux. Je le vivais comme une sorte d’élection, presque de pro­mo­tion. Un jour, la respon­s­able m’avait enten­du dans un débat sur la lit­téra­ture hon­groise, et elle s’était rap­pelé mon exis­tence, qu’elle avait oubliée sept ou huit ans plus tôt alors que j’avais déjà passé une tête dans des débats de l’Institut cul­turel. Depuis quelques mois, j’y avais passé tout le corps, on aurait presque dit que j’y pas­sais ma vie. Dis­ons que j’y suis revenu trois, qua­tre fois, en un temps record. Une coqueluche.

Je ne suis pas spé­cial­iste de la langue de l’Institut. J’en ai chan­té des comptines, traduit quelques poèmes, j’ai fait quelques voy­ages dans le pays, glané quelques diplômes çà et là, à la valeur toute rel­a­tive. Dans ma vraie for­ma­tion ini­tiale, on ne pou­vait pas faire de séjours lin­guis­tiques : lit­téra­ture française, latin, grec.

Quant à mon autre grande pas­sion, c’est la langue et la lit­téra­ture hon­grois­es. Aus­si, ce soir là, je ressen­tais quelque appréhen­sion à présen­ter une soirée avec deux vraies grandes tra­duc­tri­ces pro­fes­sion­nelles de la langue de l’Institut. Mon balu­chon de bon élève ne fai­sait pas con­tre­poids à l’angoisse. Je jetais toutes mes forces dans mon point faible. J’avais lu leur livre avec pas­sion, grif­fon­né les jolis beaux vol­umes au cray­on à papi­er, comme j’aime faire avant les ren­con­tres lit­téraires, recon­nais­sant envers l’existence des points d’exclamation, d’interrogation et surtout des smi­leys pour mar­quer les pas­sages émou­vants, étranges et humoris­tiques. J’avais pris, comme sou­vent, des notes sur de mul­ti­ples feuilles volantes, tel le gamin de L’Argent de poche, prêt à y four­rager comme dans des feuilles d’une salade livide, le jour J, comme si l’angoisse de ne pas trou­ver la ques­tion suiv­ante acti­vait mon cerveau…

C’est bien ain­si que je procé­dais ce soir-là et le débat sem­blait s’être plutôt bien passé. À vrai dire, à côté de la finesse d’analyse des deux tra­duc­tri­ces, j’avais un peu l’impression de jouer l’Appas­sion­a­ta avec des mou­fles mais enfin, de fil en aigu­ille, les choses se sont mis­es en place, le dia­logue a eu lieu entre elles, entre nous et même avec la salle. Les gens du pub­lic sont repar­tis heureux avec leurs livres dédi­cacés. Le mien, con­sacré aus­si à la tra­duc­tion et que l’Institut cul­turel avait pris la peine d’annoncer et pro­pos­er égale­ment à la vente, est resté vierge d’acheteurs : les mod­éra­teurs ne sont pas les auteurs, aux yeux du pub­lic, pas plus que, suiv­ant le proverbe, les con­seilleurs ne sont les payeurs. La sépa­ra­tion des gen­res est ici de l’ordre du dogme, de l’interdit ontologique. On ne fran­chit pas si facile­ment une telle fron­tière. On ne change pas de cas­quette à vue, et la retourn­er reste mau­vais genre. Bref, nous nous achem­i­n­ions douce­ment vers le dîn­er tra­di­tion­nelle­ment offert par l’Institut cul­turel après ces ren­con­tres, ripailles financées par la Cen­trale au nom des « cou­tumes locales » – ah la gas­tronomie française… La troisième mi-temps com­mençait, joviale. Je sen­tais con­fusé­ment que l’occasion m’était don­née de démon­tr­er que je n’avais pas que des mou­fles et des gros sabots, que je pou­vais artic­uler quelques gammes déli­cates en société, pro­duire avec prestance quelques entrechats de conversation.

Tout com­mençait à mer­veille avec quelques gen­tils traits d’esprit vis­i­ble­ment appré­ciés de mes con­sœurs elles aus­si plus déten­dues. For­cé­ment, n’étant pas un spé­cial­iste de la cul­ture ni de la langue de l’Institut, c’est le hon­grois qui est devenu le ter­rain d’exploration favori de la con­ver­sa­tion… D’ailleurs, entre spé­cial­istes d’un domaine on ne par­le pas plus de sa spé­cial­ité que de corde dans la mai­son d’un pen­du. Lors de la troisième mi-temps, la cou­tume locale veut que l’on ne dis­cute jamais de ce que l’on a en com­mun. On ne par­le pas bou­tique. On trou­ve un ter­rain tiers. On s’ouvre à l’autre sur ce qui le dif­féren­cie. Tout allait par­faite­ment bien, je con­tin­u­ais à égren­er quelques bons mots au gré des ques­tions gram­mat­i­cales et lex­i­cales de mes amies, quand soudain, l’une d’elles, tra­duc­trice et écrivaine très impres­sion­nante, me deman­da en plein milieu de ma tirade : « D’ailleurs, com­ment dit-on cerise en hon­grois ? » Comme cela, à brûle-pour­point, sans rai­son, la ques­tion a fusé presque comme un reproche, et je me suis arrêté net de par­ler tout en fix­ant son regard atten­tif. J’ai freiné brusque­ment et ver­sé dans le fos­sé. « C’est…cerise en hon­grois… c’est… non, non, c’est cse…, euh cse quelque chose, euh, je ne sais plus, csecse… oui, non, euh, csecse ».

- Ha ha, c’est csecse alors en hon­grois me ques­tion­na, inter­ro­ga­trice et répro­ba­trice la respon­s­able de l’Institut cul­turel. Alors c’est « tchêtchê », hein ?

- Euh presque, je crois, je…non, c’est…

Décrire l’ambiance de glace qui a com­mencé à étrein­dre et étran­gler le dîn­er, je ne saurais le faire. Tout ce que je dis­ais sem­blait désor­mais sus­pect. Les yeux se plis­sèrent sur l’imposteur. Quoi ? Il traduit du hon­grois et il ne sait pas dire « cerise » ? C’était d’autant plus grave que je venais juste­ment d’expliquer la façon dont j’avais traduit des poèmes slovènes sans con­naître la langue… et que j’avais décou­vert à cette occa­sion le nom­bre des mots slaves présents dans le hon­grois… Impos­ture sur impos­ture, belote et rebe­lote… Mais cerise, à propos… ?

Je tour­nais et retour­nais la ques­tion dans ma tête, tan­dis que nous quit­tions le fro­mage pour la poire. « Mais pour­tant, c’est cse… ». Je m’arrêtais là à chaque fois. Csernye ? Et le cerisi­er csernye­fa ? Non, non je con­fonds ocsi csornye et La Ceri­saie…Ah, les gros yeux noirs des ceris­es… Rien à faire, le mot ne me venait que sous une forme tron­quée… Pour­tant, c’est comme en russe, avais-je essayé d’articuler juste­ment, sauf qu’en russe, c’est… ? C’est quoi ? En alle­mand au moins, me demandais-je à part moi, je le sais… Mais le mot ne me venait pas davan­tage… Cher­ry en revanche me trot­ti­nait, trot­tait, que dis-je galopait dans la tête avec un son de grelot inso­lent, cher­ry cher­ry cher­ry cher­ryCher­ry, je ne t’aime pas, cher­ry je ne t’adore pas… Je pré­tex­tais alors minable­ment, dans une incise, que ces derniers temps je n’avais pas beau­coup traduit du hon­grois et tâchais, de toutes les forces de mon amer­tume hébétée, de ter­min­er la soirée à la manière d’un match de foot­ball raté – avec le vis­age impas­si­ble du joueur qui a mis son pénal­ty au-dessus de la cage à la 75e minute et con­tin­ue à jouer au bal­lon, il le faut bien puisque le coach ne veut pas le sor­tir, mais qui pour­suit en fuyant tout éclat, par pur acquit de con­science, pour dis­suad­er du lyn­chage par la sobriété de sa mécanique mus­cu­laire, la banal­ité de ses con­trôles et de ses con­tres, la sueur de son ros­tre incliné.

Pour l’allemand, c’est le lende­main seule­ment, dans l’après-midi, que Kirsche m’est revenu, remon­té comme un petit soleil rouge du fond de ma mémoire, et surtout bien classé comme sur un livre d’image à côté de sa sœur et qua­si homonyme l’Église, Kirche, elle-même se déroulant aus­sitôt en chapelet avec Küche et Kinder… Il était temps qu’un cliché vienne à ma rescousse…

Mais en hon­grois, dans ma langue chérie, la cerise restait blo­quée au seuil du cerveau, démesurée pour franchir mes synaps­es. J’ai donc fini par pren­dre le dic­tio­n­naire. Et j’ai vu : cseresznye. La honte m’est à nou­veau tombée dessus comme une visière. Des stryges me croas­saient aux oreilles men­tales « Csecse, csecse » avec des ricane­ments de mou­ettes, ce qui dans leur langue sig­ni­fie (car bien sûr je par­le stryge) : « Gros crétin ! ». J’essayais de me san­gler dans une excuse quel­conque, de toutes les forces de ma mau­vaise foi. Ma mémoire s’en mêlait. Le rythme et les rimes mer­veilleux de la rime « csecse/becse » du célèbre poème « Pour mon anniver­saire » d’Attila József, tour­naient et retour­naient dans ma tête, comme des castag­nettes con­so­la­tri­ces – l’inverse de celles du rêve du Ver­ti­go d’Hitchcock :

Harminck­ét éves let­tem én –

meglepetés e költemény

csecse

becse

 

Années, voici ma 32ème

Ma sur­prise ? C’est ce poème

le beau

bibelot

 

Tout le poème joue sur un même procédé – un mot coupé en deux qui rime avec lui-même (« csecse/becse »), ce que je n’ai pas réus­si à ren­dre totale­ment avec « le beau / bibelot ». Y a‑t-il un terme savant pour décrire ces rimes intérieures tirées d’un seul et même voca­ble ? Comme il doit être beau, ce terme, cet ana­co­luthodiplose qui manque à mon vocab­u­laire… Peut-être ressem­ble-il, comme si sou­vent, à ce qu’il décrit, telle l’anapeste deux brèves une longue, tel le spondée deux longues, tel le dactyle une longue deux brèves, telle l’ïambe une brève une longue, tel le trochée une longue une brève ? Ah l’anapeste de Budapest… Voilà que je dérive sur le Danube… Cha­cun com­prend bien pourquoi je ne sais pas dire « cerise » : qui trop dérive mal retient… Si je pou­vais au moins m’attacher à une branche du fraisi­er sor­tant de son feuil­lage, « az eper­fa lom­b­ja » (« le feuil­lage du fraisi­er ») de mon cher Kemény, l’un des rares poèmes du H muet (A néma H) que je n’ai pas traduits… Et si c’était pour cela que je ne savais plus dire cerise ? À cause de la fraise ?… Non, non… J’essaye vrai­ment de me rac­crocher à toutes les branch­es de salut que j’entrevois au bord ou au fil de l’eau, même des fruits qui n’en ont pas (c’est le cas des « baies de la terre », les Erd­beere, les frais­es qu’on écume au ras du sol) :

Aux branch­es

Aux planch­es

 

Csecs, tss tss…

Est-ce qu’il y aurait des mots autorimes (appelons-les ain­si) en français qui me per­me­t­traient au moins de ren­dre csecse­mecse à défaut d’avoir retrou­vé cseresznye au dîn­er de l’Institut culturel ?

Beau Brim-

bori­on

Cela ferait une sorte de rime de début de ligne entre beau et –bo… Pas très ortho­doxe du point de vue sonore, il faut bien le recon­naître. Voilà qui plairait à l’ami Vinclair.

Ah je pour­rais ten­ter un jeu de mot :

Joli

Fichet

Mais out­re que cela ne rime pas, à aucun moment le poète hon­grois ne qual­i­fi­ait son col­ifichet, c’est moi qui ai, pour la rime, intro­duit l’idée d’un « beau bibelot », et me voilà qui avance de liane en liane dans l’inexactitude…

Ah, mais en voici un, plus que par­fait, plus qu’une autorime, une auto-holorime :

Jou

jou.

Trop court hélas…

Faut-il dire :

Un chou

Jou­jou

Ou mieux :

Un jou-

Jou chou.

Peut-être, oui, mais c’est une sat­is­fac­tion qui n’a rien d’un fruit rouge bien rond en bouche… Une com­pen­sa­tion peut-être, bien que « jou­jou » ne rende que de bien loin « csecse »… Faute de gri­ottes se con­tenterait-on de jou­joux-choux, petit clin d’œil au Bled de jadis à la clef ? Par­lons-en des gri­ottes – quand j’ai cher­ché « cerise » dans mon dic­tio­n­naire en ligne, il m’a aus­si don­né « gri­otte », que je con­nais­sais bien sûr (bien sûr, bien sûr) : meg­gy. Un mot amu­sant parce que c’est un homonyme presque par­fait de « megy », « il (ou elle) va ». Au fond, un csecse­mecse, à sa manière, en tout cas par asso­ci­a­tion, par des­ti­na­tion si l’on veut, un « megymeg­gy » (et vogue la gri­otte). En tout cas, ce soir-là, je n’ai pas non plus pen­sé aux gri­ottes… C’était cerise ? néant, cerise ? cse quelque chose, cerise ? néant, cerise ? cse cse, cerise ? csernye, cerise ? non ça c’est les yeux noirs, cerise ? cse cse ? cerise ? bê bê. Voici pour mon encéphalo­gramme entre la poire et le fromage.

Plein des gens, je le sais, s’en seraient bien mieux sor­tis que moi. Ceux qui ne per­dent pas leurs moyens devant une ques­tion embar­ras­sante, qu’ils savent élud­er avec une assur­ance tou­jours agré­men­tée d’un soupçon de dédain.

Voici leur méthode.

Ver­sion pri­maire : je n’ai pas enten­du et je change de sujet.

Ver­sion péremp­toire : « Non, non (voire « t’t’ », bruit de la langue sur le palais), les noms de fruits ne sont pas les plus significatifs ! ».

Ver­sion plus sophis­tiquée : « Non, avec ceris­es juste­ment ça ne colle pas, mais avec fram­boise oui ! » Et de dérouler…

De fait, out­re tout ce à quoi mon cerveau était occupé (la langue de l’Institut cul­turel, mes mou­fles sur le piano, la troisième mi-temps…), je pen­sais très fort au mot mál­na, fram­boise, par­ent du mali­na des langues slaves. En somme, ce n’était pas la cerise sur le gâteau ni l’arbre qui cache la forêt mais la fram­boise qui cachait la griotte…

Je ne fais claire­ment pas par­tie de ces élus de l’habileté sociale qui se sor­tent de tous les mau­vais pas par un salto arrière bien pro­pre. Au con­traire, j’appelle à moi les phares comme un acteur les feux de la rampe, je me mets bien en face d’eux, je fais frein­er le véhicule et l’on décou­vre que le respon­s­able de l’accident n’est même pas un beau cerf, mais un petit lapin.

Com­ment un tra­duc­teur du hon­grois ne sait-il pas com­ment on dit cerise ?

Com­ment peut-on être persan ?

Ah voilà encore une cita­tion sal­va­trice… Qu’insinuent les pages ros­es de mon incon­scient qui s’insinuent à chaque dif­fi­culté ? Que tout cela serait à iro­nis­er, que ces dames n’ont pas de ques­tions de hon­grois à me pos­er, qu’elles n’ont pas de leçon de maîtrise de la langue à me don­ner, qu’un dîn­er n’est pas un grand oral… Peut-être, mais enfin… Con­nais­sez-vous un seul tra­duc­teur chevron­né d’une langue qui ne sache pas dire un mot aus­si courant et, loin d’avouer vrai­ment le trou de mémoire bête, se met à bégayer ?

Mau­dit csecs (mamel­on, lolo – évidem­ment le « csecse » de « csecse/becse » veut dire « son lolo » mais c’est une fausse piste géniale­ment créée par le poème en coupant le mot en deux… quelqu’un pour­rait tou­jours s’amuser à traduire : « bibe/lolo »), affreux csec­sen (Tchétchène), csec­semő, autre mot qui m’est venu tout de suite après… Le nour­ris­son ! Mes­dames, par­don­nez-moi, mais tout de même : je ne sais pas dire « cerise » mais je sais dire « nour­ris­son » qui lui ressemble !

Cela n’a aucune impor­tance, me répon­drez-vous, ce qu’il faut, c’est savoir le mot que je vous demande, pas le mot d’à côté, et, plus encore, tous les mots, tous les mots courants en tout cas, au rasoir, comme dis­ent les comé­di­ens. Imag­inez-vous un comé­di­en qui ne saurait pas com­ment par­le Cyrano ?

Et qui au lieu de :

C’est queuqu’ navet géant ou ben queuqu’ mel­on nain…

Dirait… vous m’avez compris… »

Non, mon erreur n’est pas que queuqu’queues de ceris­es. Hélas, c’est bien le fruit de mon incom­pé­tence. Ou bien ? Hour­rah ! Serait-ce celui de mon incon­scient ? Serait-ce la faute à Rousseau et à son « idylle des ceris­es », ou à D. H. Lawrence et la superbe scène de Sons and lovers que je don­nais à traduire à mes étu­di­ants anglais ? Serais-je fâché avec le temps, ou juste le teint des ceris­es ? Ce fruit oublié sera-t-il à jamais mon nez de clown de Chris­t­ian démasqué sur les épaules de Cyra­no… Un Cyra­no qui, comme pour nous tous, s’appelle google… Car n’est-ce pas à force de traduire sur mon ordi­na­teur, à force de véri­fi­er les mots sur les dic­tio­n­naires en ligne que j’ai trans­for­mé ma tête en une pas­soire, en une pastèque pleine d’eau rouge, cerise géante sous son écorce verte ?

Oui, je n’ai pas le choix : il faut remet­tre en cause ma manière de tra­vailler, d’apprendre. Essay­er de com­pren­dre les caus­es de l’impasse.

D’abord, je pour­rais dire que c’est parce que je fais de la ver­sion, pas du thème. Voyez-vous, je recon­nais très facile­ment le mot cerise dans un texte. Facile, c’est cse…cse…csernye…euh cseresznye… mais oui, et cseresznye­fa est encore plus sim­ple –fa voulant dire arbre, il va de soi que c’est bien de cela qu’il s’agit et non d’une con­fu­sion avec nos amis csecs, csec­se­becse, csec­semő (je ne par­le même pas de la csec­semőha­landóság, la mor­tal­ité infan­tile, car nous sommes au pays de Sem­mel­weiss), je laisse de côté csésze (la tasse, on voit bien que l’étymologie arabe est la même qu’en français), à ne pas con­fon­dre avec « cseszés », « le frôle­ment », puis « la baise », allez savoir pourquoi, Csesznek (qui veut dire aus­si « ils sont fou­tus » ou « ils baisent », allez savoir pourquoi) mais qui, avec majus­cule, est un vil­lage hon­grois du côté de Veszprém, cette mag­nifique fusion de « vesprée » et de « suprême »). Pour mémoire, citons aus­si : csetepaté, l’escarmouche, avec lequel on aurait pu aus­si faire un :

csete

paté

Sim­ple asso­nance, mais qui sem­ble démon­tr­er que le hon­grois est plus riche que le français en mots auto­ri­mants (dénom­i­na­tion voi­sine, ren­voy­ant dis­crète­ment à la notion de four autonettoyant).

Mais vais-je vrai­ment me lancer dans la tra­duc­tion de csetepaté sous pré­texte de csec­se­becse ? Je me vois déjà en train de chercher, en vain et vaine­ment, une escar/mouche, une échauf/fourée en miroir… Stop ! Une cerise comme un sens inter­dit. Route barrée.

Alors pourquoi cet oubli ? Eh bien voilà, c’est qu’il y a des mots qui font plus ou moins par­tie de mon vocab­u­laire pas­sif, ou act­if, surtout en France… Voilà une manière bien laide de dire qu’il y a des mots avec qui je ne suis pas encore ami. Je les con­nais, bien sûr, mais ils ne font pas par­tie du pre­mier cer­cle. Ils sont du deux­ième ou du troisième, comme les garçons de l’autre classe, de l’autre côté de la cour. Je les con­nais de vue, je les observe du coin de l’œil, je les recon­nais si besoin, mais d’ici à citer leur nom… Je dirais même plus. Les con­naître du coin de l’œil, ne pas savoir leur nom me donne…un cer­tain avan­tage… Je les ai bien repérés mais eux ne le savent pas. Alors, s’ils s’avisent de faire un mau­vais coup, j’aurais, moi, un coup d’avance, je serai déjà prêt à bondir, à par­er, à fuir… Si je les con­nais­sais, si leur nom s’imprimait dans mon cerveau comme tes dents sur les cit­rons amers, ils me ver­raient, puisque je les ver­rais, ils me con­naî­traient puisque je les con­naî­trais, ils s’installeraient dans mon cerveau, ils l’espionneraient, ils me paralyseraient…

Pour moi, pas de tra­duc­tion sans cache-cache. Oui, le mot un peu mal con­nu, aux con­tours encore flous comme un fruit dans le couchant, lorsqu’il reparaît dans un texte reprend toute sa force soudaine, en une épiphanie tri­om­phale – comme le soleil de Baudelaire :

Comme mon­tent au ciel les soleils rajeunis

Après s’être lavés au fond des mers profondes.

 

Oui, j’organise l’amnésie. Je fais le funam­bule, depuis des années, entre l’hypermnésie et les abîmes de l’oubli. Je refuse la maîtrise rationnelle qui ferait de moi, juste­ment, ce tra­duc­teur automa­tique, cette intel­li­gence arti­fi­cielle qui fait si peur à Diane Meur… J’orchestre presque, à cette fin, ma pro­pre igno­rance… Pour pou­voir voir un mot ressur­gir du gouf­fre du néant dans toute sa gloire de mot étranger, appa­raître dans le liq­uide révéla­teur, dans la cham­bre noire de l’omission… Je me refuse de l’apprendre par cœur dans ma cham­bre parisi­enne, ce mot « cerise » que je n’ai jamais encore vrai­ment eu l’occasion d’inscrire dans ma mémoire émo­tion­nelle, là-bas, en Hon­grie, con­traire­ment aux mous­tiques (szúnyo­gok) du vil­lage de Nyúl (« Lsapin »), l’été 1997…

Je sais bien que si je n’étais pas auto­di­dacte, je n’aurai pas de ces trous de mémoire splen­dides, de ces ceris­es wannabe prousti­ennes… Si j’avais fait hon­grois, 1ère, 2ème et même 3ème langue, un curus aux Langues‑O, que sais-je… Mais le hon­grois n’est pas pour moi une langue de l’école, je ne veux pas devenir inter­prète à la Com­mis­sion européenne, je ne cher­chais pas un job… C’est la langue du poème, une langue O, si vous voulez, mais dans un tout autre sens, celui d’un œuf d’autruche mys­térieux, d’un « mont ana­logue » à la coque, d’une mar­quise de Kleist, d’un œil au beurre blanc sur le monde, langue de vide et de ver­tige, pas une glotte rouge comme une gri­otte… Dia­ble, me direz-vous, que la mau­vaise foi est bavarde ! Ce type ne pou­vait-il sim­ple­ment avaler des listes de vocab­u­laire, comme tout le monde ? Et vous aurez rai­son… Et pour­tant… Et pour­tant, elle tourne assez rond, ma théorie de la cerise, mon anam­nèse pla­toni­ci­enne du lex­ique : appren­dre, c’est se ressou­venir, c’est-à-dire oubli­er sans cesse, pour mieux se retrou­ver, mon enfant…

Et c’est aus­si pour cela que j’aime traduire.

Guil­laume Métay­er, A, comme Babel, Tra­duc­tion poé­tique, éd. La Rumeur libre, sep­tem­bre 2020, 96p.

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Guillaume Métayer

Né à Paris en 1972, Guil­laume Métay­er est chercheur au CNRS, tra­duc­teur et poète. À côté de poèmes (notam­ment Libre jeu, Car­ac­tères, 2017, pré­face de Michel Deguy), et d’essais cri­tiques (tels que Niet­zsche et Voltaire, Flam­mar­i­on, 2011 ; ou, sur la tra­duc­tion, A comme Babel, pré­face de Marc de Lau­nay, La Rumeur libre, 2020), il traduit du hon­grois, tant les poètes et écrivains con­tem­po­rains (István Kemény, Kriszti­na Tóth…) que mod­ernes et roman­tiques (Gyu­la Krúdy, Atti­la József, Sán­dor Pető­fi…), ain­si que de l’allemand (Poèmes com­plets de Niet­zsche, Les Belles let­tres, 2019 ; Kaf­ka ; poésie con­tem­po­raine autrichi­enne) et du slovène (Aleš Šte­ger). Il est mem­bre du comité de rédac­tion des revues Po&Sie et Place de la Sor­bonne et ani­me un ate­lier d’écri­t­ure poé­tique à Sor­bonne université.