Françoise Clédat, Comme un livre

Par |2026-05-06T10:56:46+02:00 6 mai 2026|Catégories : Critiques, Françoise Clédat|

Un titre qui intrigue. Comme un livre ne serait donc pas un vrai livre ? Faute de quoi alors ? De la dig­nité cen­sée req­uise pour qu’on le lise ? Un tel doute, chaque poète, chaque écrivain.e, peut l’éprouver à un moment don­né. Mais enfin il est là, ce titre, har­di, téméraire, et il dépasse ne serait-ce que de façon min­i­male cette incer­ti­tude. Il s’offre, nu, trem­blant, enfin résolu, assume le comme de ce que Deguy appellerait son des­ti­nal être-comme., cette fatale dis­tance face au grand Réel qui plonge tout poème-écrit dans sa fig­u­ra­tion, ses méta­mor­phoses, son méta. Il déplie ain­si, comme il peut, les urgences qui le sous-ten­dent. Habi­tant ce vrai, cet authen­tique, ce vis­céral qui vibrent au sein de sa déli­cate ‘fab­rique’, comme dirait Ponge. Et cet acte de rel­a­tive, à jamais mou­vante fab­ri­ca­tion, ellip­tique, frag­men­tée, ryth­mique­ment var­iée, com­posée de petites suites où la métrique, la struc­ture strophique, le mode énon­ci­atif ne cessent de se muer – cet acte s’avère vite d’une per­ti­nence des plus dif­fi­cile­ment avouables. Cen­tré comme il est sur la réal­ité de la mal­adie, de la mort, du suicide.

De la plus haute et affec­tante com­pul­siv­ité sont donc les préoc­cu­pa­tions, les anx­iétés, tout comme les désirs et espoirs résidu­els, des neuf suites de Comme un livre, la pre­mière inti­t­ulée Est-ce le ciel, la dernière Si corps m’appartient. Tout obéit à l’impératif du ‘creusez’ du poème-épigraphe lim­i­naire de Henein (7) : écrire devient exca­va­tion, fouille­ment, plongée dans la mémoire comme dans le quoi et le pourquoi, la logique même de ce qui a été, fait, vécu, tout comme ce que con­stitue le poïein éner­gisant le livre, le comme de ce livre en cours. Si ceci entraîne des médi­ta­tions poé­tiques sur la vie et l’œuvre de cer­taines femmes, ‘jeunes mortes / Mes devanceuses rad­i­cales’, écrit Françoise Clé­dat (108), offrant même des notes sur Sonia Araquis­tain, Ana Mandi­eta et Francesca Wood­man, trois artistes qui se sont sui­cidées, et Gilles Deleuze, lui aus­si défen­estré, et sou­vent cité ici ; si de telles médi­ta­tions poussent à deman­der ‘Que vaut l’action oiseau / si comme en mourir ne s’y env­ol­er pas / Que vaut l’action mourir / si comme en vivre ne s’y jeter pas ?’ (114), on com­prend à quel point la com­plex­ité de l’action de frôler, caress­er la ten­ta­tion du sui­cide tout comme celle d’une mort douce où vivre, ‘con­naître et vouloir / La splen­deur de l’évènement’, ces derniers mots en italique venant, sem­ble-t-il de Deleuze, exig­erait une con­science trans­for­ma­trice de sa présence au monde. Maints vers, pour­tant, témoignent d’une telle méta­mor­phose de per­spec­tive. Ce ‘vouloir’ depuis ‘l’incompréhension’, depuis ‘l’impuissance’ (20), par exem­ple. Ou un sen­ti­ment de cette ‘inten­sité de la présence / Que con­fère / la prox­im­ité de l’absence’ (27).

Françoise Clé­dat. Comme un livre. Tara­buste, 2025. 125 pages. 15 euros.

Ou ce qui pousse à ‘S’en remet­tre / à l’immortalité du vivre / Sus­pendre / le tra­vail d’adaptation à la fin de soi’ (37). Certes ce que Françoise Clé­dat appelle ‘l’apprentisssage d’un art de dis­pari­tion’ (33) s’avère un énorme défi, quo­ti­di­en, implaca­ble, et le désir d’être étreinte’ et d’‘étreindre’ est lourd d’ambiguïté (41), les ten­sions de la ‘soli­tude’ et de l’‘effusion’ à jamais pesant sur le cœur comme l’esprit (49). Mais, têtu, quelque part, vibre ce que le poème nomme un ‘coda de la joie’ (61) ; quelque part per­siste, digne, tou­jours (re)fondateur, un sen­ti­ment de ‘la grâce d’une poésie qui vit au / Présent d’ / Une poésie qui meurt’ (58)’ ; irré­press­ible, quelque part, ce besoin de ‘pra­ti­quer haute la louange / Pour la sauver / Réac­tiv­er / De vieil­lir / Entre ces pages l’offrande’ (84). Défis défiés. Déli­cate­ment, puisant pro­fond dans les frag­iles beautés de l’esprit qu’ose, que sait caress­er la parole poé­tique, obstiné­ment vision­naire. Quelque part. ‘Pos­si­ble transsub­stan­ti­a­tion’, nous dit le poème (81), l’effroi méta­mor­phosé, trans-porté, ici, ou au-delà. Et, peut-être surtout, l’amour s’offrant comme le via­tique de l’odyssée qui reste à vivre, ‘toute la place pour lui main­tenant’ (96). Même si reste la ques­tion du ‘com­ment don­ner au sur­croît  / réal­ité’ (ibid.).

Un beau recueil, truf­fé de recueille­ment, d’un rassem­ble­ment des pou­voirs du soi devant l’ineffable.

Présentation de l’auteur

Françoise Clédat

Françoise Clé­dat, née le 2 sep­tem­bre 1942 à Ver­sailles, est une poétesse française.

© Crédits pho­tos Ô March­es du Palais Lodève.

Bibliographie 

Poésie

  • Dilu­tion de la lumière, Colomiers, France, Édi­tions Encres Vives, no 257, 2000, 16 p.
  • En tel détail recluse, Colomiers, France, Édi­tions Encres Vives, coll. « Encres blanch­es », 2000, 16 p. (BNF 37209385)
  • La Langue de Méduse. Péren­nité des nymphes , Saint-Benoît-du-Sault, France, Édi­tions Tara­buste, coll. « Doute BAT », 2001, 58 p. (ISBN 2–84587–023‑X)
  • Françoise Clé­dat, « Jardins de la petite morte : recueil lau­réat du Prix de poésie des jardins de Tal­cy », dans La coupure du parc, Paris, Saint-Benoît-du-Sault, Mon­um, Éd. du pat­ri­moine, Tara­buste, , 92 p. (ISBN 2–85822–772–1 et 2–84587–049–3)
  • Jardins de la petite morte, recueil lau­réat du Prix de poésie des jardins de Tal­cy, 2002, in La coupure du parc, Edi­tions Tara­buste et Mon­um, Edi­tions du Pat­ri­moine., 2003, 92 p.
  • La Cham­bre de mon fils. Ma(l)mère , Saint-Benoît-du-Sault, France, Édi­tions Tara­buste, coll. « Doute BAT », 2004, 135 p. (ISBN 2–84587–074–4)
  • Le Gai Nocher, Saint-Benoît-du-Sault, France, Édi­tions Tara­buste, coll. « Doute BAT », 2006, 123 p. (ISBN 2–84587–125–2)
  • EtnaX­ios, Coaraze, France, Édi­tions L’Amourier, coll. « Ex caetera », 2008, 124 p. (ISBN 978–2‑915120–47‑9)
  • Une baie au loin, Saint-Benoît-du-Sault, France, Édi­tions Tara­buste, coll. « Doute BAT », 2009, 126 p. (ISBN 978–2‑84587–192‑2)
  • L’Ange Hyp­nov­el, Limo­ges, France, Édi­tions Dernier Télé­gramme, coll. « Longs cour­ri­ers », 2010, 14 p. (ISBN 978–2‑917136–38‑6)
  • L’Adresse, Saint-Benoît-du-Sault, France, Édi­tions Tara­buste, coll. « Doute BAT », 2010, 158 p. (ISBN 978–2‑84587–195‑3)
  • Petits déporte­ments du moi , Saint-Benoît-du-Sault, France, Édi­tions Tara­buste, coll. « Doute BAT », 2012, 105 p. (ISBN 978–2‑84587–244‑8)
  • Fan­tasque fatrasie (Une sug­ges­tion de défaite), Saint-Benoît-du-Sault, France, Édi­tions Tara­buste, coll. « Doute BAT », 2013, 138 p. (ISBN 978–2‑84587–257‑8)
  • À Ore, Oradour, Croze, France, Le Phare du Cous­seix, 2017, 14 p. (ISBN 979–10–96604–03‑6).
  • Ils s’a­vancèrent vers les villes : désor­dre alphabé­tique, Saint-Benoît-du-Sault, France, Édi­tions Tara­buste, coll. « Doute BAT », 2017, 324 p. (ISBN 978–2‑84587–375‑9)
  • Bel oiseau long cour­ri­er, illus­tra­tions de Gaëlle Pelachaud, Saint-Benoît-du-Sault, France, Édi­tions Tara­buste, coll. “Au revoir les enfants”, 2018, (ISBN 978–2‑84587–388‑9)
  • Riv­ière et Alaskas : lieu com­mun, Saint-Benoît-du-Sault, France, Édi­tions Tara­buste, coll. « Doute BAT », 2019, 107 p. (ISBN 978–2‑84587–426‑8)
  • Mi(n)istère des suf­fo­ca­tions, Saint-Benoît-du-Sault, France, Édi­tions Tara­buste, coll. « Doute BAT », 2020, 147 p. (ISBN 978–2‑84587–516‑6)

Écrits sur l’art

  • Dominique Bail­ly, Sculp­tures paysagères et sculp­tures en ate­lier, 1991–1994: expo­si­tions, textes de Françoise Clé­dat, Claire Nedel­lec, Pas­sages- Cen­tre d’Art Con­tem­po­rain — Troyes, Espace des Arts – Colomiers, Artothèque de Caen, 1994, 44p. (ISBN 2–908516–17–9)
  • Paul-Armand Gette, Paris, Édi­tions du Regard, coll. « Les car­nets de la com­mande publique », 1997, 75 p. (ISBN 2–84105–017–3)
  • Dominique Bail­ly, His­toires de séquoia : expo­si­tion, texte de Françoise Clé­dat, Galerie munic­i­pale de Vit­ry-sur-Seine, -, 40 p. (BNF 44369331)
  • Et pourquoi des artistes dans les temps trou­blés, pré­face du cat­a­logue de la man­i­fes­ta­tion « QuARTiers libres », MJC de La Souter­raine, 2003
  • Hom­mage à toutes les nymphes, Blan­dine Cha­vanne, Françoise Clé­dat, Tene­bria Lupa… [et al.] ; [sous la prési­dence de Paul-Armand Gette], Nantes, France, Éd. Joca seria, 2008, 67 p. (ISBN 978–2‑84809–094‑8)

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Françoise Clédat, Comme un livre

Un titre qui intrigue. Comme un livre ne serait donc pas un vrai livre ? Faute de quoi alors ? De la dig­nité cen­sée req­uise pour qu’on le lise ? Un tel doute, chaque poète, chaque […]

mm

Michael Bishop

Né à Lon­dres, il passe son enfance à Man­ches­ter où il pré­pare une licence d’honneur à l’Université de Man­ches­ter avec un séjour à l’Université de Mont­pel­li­er. Démé­nage au Cana­da, fait une Maîtrise à l’université du Man­i­to­ba avec une thèse sur la psy­cholo­gie du comique chez Sten­dal. Après une année passée à New­cas­tle-on- Tyne, retour au Cana­da, devient lec­tur­er en lit­téra­ture mod­erne et con­tem­po­raine à Dal­housie Uni­ver­si­ty tout en pré­parant une thèse de doc­tor­at (‘L’univers imag­i­naire de Pierre Reverdy’, dir. Roger Car­di­nal, lect. ext. Mal­colm Bowie) de l’Université du Kent à Can­tor­béry. Cor­re­spon­dance et ren­con­tres avec de nom­breux poètes et artistes en France. Se remarie en 1982 avec la bril­lante woman for all sea­sons Colette Rose; famille recom­posée de qua­tre filles. Nom­mé McCul­loch Pro­fes­sor of French and Con­tem­po­rary Stud­ies. De nom­breux livres sur Deguy, Char, Prévert, Titus-Carmel, Du Bouchet, la poésie con­tem­po­raine et celle du 19e siè­cle, l’art français con­tem­po­rain, la poésie fémi­nine con­tem­po­raine; et des tra­duc­tions de nom­breux inédits de poètes contemporain.e.s; des recueils de poésie en anglais et en français. Dernières pub­li­ca­tions : Dystopie et poïein, agnose et recon­nais­sance (Brill); Earth and Mind : Dream­ing, Writ­ing, Being (Brill); La Grande Arbores­cence (NU(e), 81, sur Poe­si­bao); Vérités d’hiver (William Blake & Cie).
[print-me]

Sommaires

Aller en haut