Claudine Bohi, L’Enfant de neige

Par |2020-04-09T20:19:35+02:00 6 avril 2020|Catégories : Claudine Bohi, Critiques|

Le dernier recueil de Clau­dine Bohi, lau­réate en 2019 du Prix Mal­lar­mé, est illus­tré  par sept mag­nifiques pein­tures aéri­ennes d’Anne Slacik dont la cou­ver­ture elle-même. Le blanc, mêlé à des vari­a­tions de bleu et de vert, y est celui des nuages mais aus­si de la neige.

Un texte lim­i­naire annonce dans ce sens : « Entr­er dans la neige / aller au blanc… » et ouvre un pro­logue, «  La Porte de la neige ». Puis mys­tère, incon­nu et para­doxe définis­sent l’incipit comme une accroche pour la lecture :

 

Il y a dans la neige
un trou

une porte de brume
où ce qui brille est une absence

on ne sait de qui

cette absence est du monde
la chose la plus ignorée

la mieux partagée
pourtant

 

Clau­dine Bohi, L’Enfant de neige, 
L’herbe qui trem­ble, 2020.

Le réc­it d’une absence com­mence et la langue elle-même, par « cette hési­ta­tion des mots », en témoigne. Il s’agit d’avancer dès le pre­mier volet qui s’intitule « Les mots sont des pas sur la neige ». L’exergue de Serge Pey définit cette voca­tion dont la nature et ses habi­tants sont les adju­vants : « sous chaque let­tre / une musique du grand infi­ni / nous appelle ».

La neige, ce sont des traces, c’est un léger bruit ; une mer­veille, dans le silence de la nuit, qui « atténue la men­ace » et de son blanc naît l’infini. L’enfant qui naît va faire naître, lui aus­si, un lan­gage. Met­tre au monde et créer, pour la poète, sont intime­ment liés.

Les mots appa­rais­sent comme des flo­cons com­posant des vers brefs au rythme léger et au cœur d’un espace qui se veut sou­vent aéré :

 

la nuit est tombée
de ce côté du sens

d’un coup se lève
une blancheur interne

le temps a défait ses lacets
s’échappe de lui-même

 

Après des vari­a­tions sur les mêmes motifs qui ont apporté le calme, un deux­ième volet, au titre éponyme, s’ouvre sur l’in-fans silen­cieux à qui juste­ment la neige ressem­ble. Comme celui-ci qui « marche vers son nom » et vers la parole, la nar­ra­trice s’en va vers le pays des mots où se trou­ve « un puits / où chercher la langue » mal­gré glisse­ments et déra­pages et à l’aide de la main.

Il y a aus­si le regard de l’enfant qui, bien­tôt, va « informer les mots ». Le pre­mier regard qui doit être tou­jours celui de la poète. Il s’agit alors d’hésiter peut-être mais surtout de redessin­er le monde nou­velle­ment perçu en recom­mençant sans cesse la parole car

 

entre ton corps
et tes mots
un pont
tou­jours est à reconstruire 

 

Des images déli­cates ponctuent un texte qui se cherche à la fois dans la douceur et la douleur : l’oeil de l’enfant est une « plage incon­nue », la parole est « un col­lier de chair ». On peut lire égale­ment la « four­rure des mots ».

Puis, après une clô­ture sur l’attente de « quelqu’un », le troisième volet s’ouvre sur un espace-temps pour une nou­velle vari­a­tion nom­mée « Secret de la neige ». En effet il y a avant le blanc, il y a les «autres blancheurs» et tou­jours « l’étonnement » devant cette magie indéfiniss­able. La neige n’est-elle pas syn­onyme de con­fi­ance, d’identité enfin trou­vée avec ce blanc qui « réconcilie…/ qui réu­nit ». Elle fait bouger le coeur, elle fait vivre et apporte la joie. L’anaphore « il neige » tombe alors har­monieuse­ment sur la page comme un flo­con pour cha­cun qui a juste­ment sa «  part de flo­con » selon les mots du dernier titre et ceux de l’incipit :

 

il neige

on cherche la merveille

il neige

quelqu’un dans ton corps
s’envole

c’est ta part de flocon

 

La part des mots aus­si, peut-on dire, sur la neige de la page qui est du « silence par­lé ». Tout se mêle : l’enfant, sa nais­sance, celle du lan­gage, le blanc, avant et entre les mots, qui « recule / vers sa  pro­pre lumière ».

 

Présentation de l’auteur

Claudine Bohi

Clau­dine Bohi est une poétesse française. Elle est chargée de cours en lit­téra­ture com­parée à Paris IV-Sor­bonne et enseigne au lycée Voltaire. Lau­réate du Prix Paul-Ver­laine en 1998 pour ‘Ata­lante, ta course’, elle fig­ure dans un cer­tain nom­bre d’an­tholo­gies dont ‘L’Ero­tisme dans la poésie fémi­nine’, de Pierre Béarn (Pau­vert, 1993) et ‘L’an­tholo­gie de la poésie éro­tique’, de Pierre Per­ret (Nil, 1995).

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France Burghelle Rey

France Burghelle Rey est née à Paris, a enseigné les Let­tres clas­siques et vit actuelle­ment à Paris où elle écrit et pra­tique la cri­tique lit­téraire. Elle est mem­bre de l’As­so­ci­a­tion des Amis de Jean Cocteau et du P.E.N. Club français. Plus de cent textes parus dans de nom­breuses revues et antholo­gies ain­si que plus de cent notes cri­tiques ( Nou­velle Quin­zaine lit­téraire, Poez­ibao, Europe, Place de la Sor­bonne, CCP, Recours au poème, Tem­porel etc.). Elle a écrit une quin­zaine de recueils dont Lyre en dou­ble paru aux édi­tions Inter­ven­tions à Haute voix en 2010 puis chez La Porte Révo­lu­tion en 2013 suivi de Comme un chapitre d’His­toire en 2014 et de Révo­lu­tion II en 2016. Le Chant de l’en­fance (Un prix Blaise Cen­drars adultes) a été pub­lié aux édi­tions du Cygne en juil­let 2015, Petite antholo­gie, ( Con­fi­ance, Patiences et Les Tes­selles du jour ) chez Unic­ité en 2017 et Après la foudre chez Bleu d’en­cre en 2018. Les textes suiv­ants aug­men­tés de L’En­fant et le dra­peau (à paraître chez Vaga­mun­do), nais­sance rédemptrice d’un “ange” dans un monde en désolation,veulent exprimer l’ex­pres­sion d’une néces­saire présence au monde en souf­france. Elle com­mence en 2018 un réc­it poé­tique de genre hybride sur la “mai­son” et la joie qui va paraître en 2021 aux édi­tions Z4 sous le titre La Mai­son loin de la mer. L’un des ses romans, le pre­mier, L’Aven­ture, est pub­lié aux Édi­tions Unic­ité au print­emps 2018 Nou­veaux textes inédits : Instan­ta­nés puis Jardin, je me sou­viens. Paru­tion aux édi­tions Unic­ité en 2020 de Lieu en trois temps suivi de L’Un con­tre l’autre : Gegenüber, en finale nationale du prix Max-Pol Fouchet 2010 Elle a col­laboré avec des pein­tres (Georges Badin) et la graveur Hélène Baumel pour un cer­tain nom­bre de livres d’artistes. http://france.burghellerey.over-blog.com/# : Un blog de 30.000 pages de vues bio-bib­li­ogra­phie com­plète sur ce blog.
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