Jean-Pierre Vidal, Fille du chemin

Par |2024-03-06T18:09:42+01:00 6 mars 2024|Catégories : Critiques, Jean-Pierre Vidal|

Avant de par­ler du nou­veau texte de Jean-Pierre Vidal il con­vient d’évoquer son livre précé­dent, un recueil égale­ment pub­lié aux édi­tions Le Silence qui roule de Marie Alloy ; il s’y passe déjà une ren­con­tre, celle entre le vent et la couleur qui ont en com­mun la puis­sance. Ils sont tout un monde sous la dic­tée duquel le poète écrit.

Dans ce nou­veau livre en par­tie en prose, la ren­con­tre est celle de deux êtres vivants et, avant tout, il faut à pro­pos de celui-ci laiss­er l’auteur par­ler lui-même. Il a eu l’occasion de dire :

J’aime beau­coup les grands poèmes nar­rat­ifs ital­iens, par exem­ple La Cham­bre de Bertoluc­ci, cer­tains poèmes de Mario Luzi, en prose (Trames) ou en vers, et je con­sid­ère bien des réc­its d’An­dré Dhô­tel comme des poèmes. Textes inclass­ables… Prose poé­tique, oui, je l’e­spère. Après tout c’est au lecteur de le dire. 

 

Jean-Pierre Vidal, Fille du chemin, édi­tions le Silence qui roule, 2024.

Cer­taines con­sta­tions faites ici con­duiront à affirmer qu’il s’agit bien de poésie et que cet ouvrage est bien aus­si un recueil.

L’opus est placé sous l’égide de Robert Marteau, le poète des son­nets dont on lit cette cita­tion : « …Intense virid­ité de l’amour inaccompli… »

La déli­catesse de l’incipit liée à un échange inat­ten­du dans le plaisir de la marche est à elle-même en effet d’ordre poé­tique ; l’économie de mots dans ce con­stat en est une de plus :

 l’autre était là, sim­ple­ment, et c’était bien… et il en était ain­si depuis toujours…nous allions de concert. 

S’engage ensuite une analyse très fine — avec son champ lex­i­cal abstrait de sen­ti­ments — de cette com­pag­nie réciproque dont « l’inflexion » des voix rap­pelle celle des poètes.

La nuit inno­cente que passent ensem­ble le nar­ra­teur et la femme donne lieu à une aus­si belle déf­i­ni­tion que le style du reste de ces pages de « prose » : « alors que…nous était per­cep­ti­ble l’irréductible et belle dis­tance entre les vivants du monde », longue péri­ode qui s’achève par « un fris­son du corps dans la nuit » ; ce partage supérieur entre écart et prox­im­ité des corps — « se repaître du monde… dans la bien­heureuse prox­im­ité d’un autre mor­tel plutôt que dans l’isolement amer » est ici mag­nifié et par­ticipe de « l’ordre du monde ».

Les pages suiv­antes sont d’une pureté sans égale. La nudité décrite, les « corps intè­gres » ne sont « ni proies, ni pré­da­teurs ». « Avec le monde comme jardin » on peut à coup sûr par­ler de prose poé­tique et le lecteur se réjouit d’avancer vers d’autres décou­vertes ani­mées par « l’énergie divine ».

Le corps « comme part du paysage », le vis­age « comme un livre qui a la légèreté d’une feuille » : déli­cates nota­tions pour un « absolu » anonyme et éphémère qui ter­mine cette pre­mière par­tie éponyme du titre. Le désir finale­ment n’y aura été que celui du chemin et du rythme de la marche. Ni l’é­mo­tion ni « la cul­ture » ni même « la pen­sée » n’en par­a­sitent les instants. Seul ain­si comptent « le pas­sage » et l’imag­i­naire face à une réal­ité où la lib­erté de cha­cun est restée vive. Les trois poèmes qui suiv­ent inti­t­ulés Dans la cham­bre nue prou­vent bien quel genre d’écrivain Jean-Pierre Vidal mon­tre qu’il est depuis l’in­cip­it. Un poète qui apporte un souf­fle nou­veau avec tou­jours une den­telle de mots : « C’est par vagues la sou­ve­nance de toi ».

Puis vien­nent des pages dont les titres sont Présente et préservée et Si l’autre se donne et qui sont con­sacrées à des para­graphes ayant la même force que des ver­sets. On y retrou­ve le thème de la pureté de la ren­con­tre : « Pas de fauve dans ce livre heureux » et la ques­tion de savoir si le « réc­it » est com­mun entre deux êtres reliés par l’imaginaire d’une rela­tion restée désir. La réflex­ion, mono­logue intérieur ponc­tué de ques­tions, se fait incan­ta­toire et ramène l’auteur à la ques­tion de l’écriture :

 

Ecrire, c’est souf­fler sur le feu frêle ou puis­sant que le monde nous pro­pose. Se pré­par­er à le voir, ce feu d’un vis­age, ce regard, d’une courbe, d’une voix.

Et dans cette vision libre et pure, sans pas­sion, mais dans « une con­fi­ance absolue… qui leur donne un sen­ti­ment d’éternité » ils ne se per­dent pas, ils se trouvent.

Il n’y a plus un homme et une femme mais deux êtres humains ce qui réjouit le narrateur :

 Je nage dans cette mer­veille que m’offre l’accord obtenu sans mots par l’acte de chacun.

A part un pas­sage de nou­veau en prose l’opus s’achève sur trois pages poé­tiques ; on retien­dra, pour finir, de celles-ci une stro­phe qui résume la ren­con­tre et son présent idéal :

L’un et l’autre sim­ple­ment là
Où ils sont
Ni ensem­ble ni séparés
Là au même moment
Sans attente et sans promesse

 

Présentation de l’auteur

Jean-Pierre Vidal

Jean Pierre Vidal est un poète français qui a vécu à Lyon. Il a col­laboré à de nom­breuses revues : Ver­so, Aires, Faire part, Théodore Bal­moral, Chef-lieu, La Nou­velle Revue française, Sud, Recueil, Arpa, La Sape, Le Paresseux, Écri­t­ure… 

© Wikipedia, Jean Pierre Vidal, 2014.

Alen­tour de Philippe Jac­cot­tet, numéro spé­cial pré­paré par André Ughet­to et Jean Pierre Vidal, Sud, 19891

Philippe Jac­cot­tet Pages retrou­vées — Inédits — Entre­tiens — Dossier cri­tique — Bib­li­ogra­phie, Pay­ot Lau­sanne, 19892.

Feu d’épines, Le Temps qu’il fait, 19933.

La Fin de l’at­tente, Le Temps qu’il fait, 19954.

Du Corps à la ligne, avec des estam­pes de Marie Alloy, Le Silence qui roule, 20005.

Vie sans orig­ine, avec des estam­pes de Marie Alloy, Les Pas per­dus, 2003.

Thanks, avec des estam­pes de Marie Alloy, Le Silence qui roule, 20106.

Gravier du songe, avec des estam­pes de Marie Alloy, Le Silence qui roule, 2011.

Le Jardin aux trois secrets, avec des estam­pes de Marie Alloy, Le Silence qui roule, 2015.

Exer­ci­ce de l’adieu, Le Silence qui roule, 2018.

Pas­sage des embel­lies, image de Marie Alloy, Arfuyen, 2020.

Philippe Jac­cot­tet, Une trans­ac­tion secrète : lec­tures de poésie, Gal­li­mard, 1987

Philippe Jac­cot­tet, Écrits pour papi­er jour­nal : chroniques 1951–1970, textes réu­nis et présen­tés par Jean-Pierre Vidal, Gal­li­mard, 19947

Philippe Jacot­tet, Tout n’est pas dit : bil­lets pour La Béroche, 1956–1964, Cognac, le Temps qu’il fait, 19

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Chronique du veilleur (41) : Jean-Pierre Vidal

« Elans, inter­rup­tions », le titre de la cinquième par­tie du nou­veau livre de Jean-Pierre Vidal pour­rait être une bonne entrée pour par­ler de Pas­sage des embel­lies, œuvre d’une richesse sur­prenante, voire heureuse­ment décon­cer­tante. Il […]

Jean Pierre Vidal, Le vent la couleur

Objets d’une pub­li­ca­tion ini­tiale aux édi­tions Le Temps qu’il fait, ces poèmes ont longtemps patien­té sous le bois­seau de l’indifférence avant que Marie Alloy, éditrice avisée, ne les met­tent à nou­veau en lumière. […]

Jean Pierre Vidal, Le vent la couleur

Objets d’une pub­li­ca­tion ini­tiale aux édi­tions Le Temps qu’il fait, ces poèmes ont longtemps patien­té sous le bois­seau de l’indifférence avant que Marie Alloy, éditrice avisée, ne les met­tent à nou­veau en lumière. […]

Jean-Pierre Vidal, Fille du chemin

Avant de par­ler du nou­veau texte de Jean-Pierre Vidal il con­vient d’évoquer son livre précé­dent, un recueil égale­ment pub­lié aux édi­tions Le Silence qui roule de Marie Alloy ; il s’y passe déjà une […]

image_pdfimage_print
mm

France Burghelle Rey

France Burghelle Rey est née à Paris, a enseigné les Let­tres clas­siques et vit actuelle­ment à Paris où elle écrit et pra­tique la cri­tique lit­téraire. Elle est mem­bre de l’As­so­ci­a­tion des Amis de Jean Cocteau et du P.E.N. Club français. Plus de cent textes parus dans de nom­breuses revues et antholo­gies ain­si que plus de cent notes cri­tiques (Quin­zaines, Poez­ibao, Europe, Place de la Sor­bonne, CCP, Recours au poème, Tem­porel etc.). Elle a écrit une quin­zaine de recueils dont Lyre en dou­ble paru aux édi­tions Inter­ven­tions à Haute voix en 2010 puis chez La Porte Révo­lu­tion en 2013 suivi de Comme un chapitre d’His­toire en 2014 et de Révo­lu­tion II en 2016. Le Chant de l’en­fance (Un prix Blaise Cen­drars adultes) a été pub­lié aux édi­tions du Cygne en juil­let 2015, Petite antholo­gie, (Con­fi­ance, Patiences et Les Tes­selles du jour) chez Unic­ité en 2017 et Après la foudre chez Bleu d’en­cre en 2018. Les textes suiv­ants aug­men­tés de L’En­fant et le dra­peau à paraître chez Vaga­mun­do), nais­sance rédemptrice d’un “ange” dans un monde en déso­la­tion, veu­lent exprimer l’ur­gence d’une néces­saire présence au monde en souf­france. L’un des ses romans, le pre­mier, L’Aven­ture, est pub­lié aux Édi­tions Unic­ité au print­emps 2018. Le sec­ond, Le Roman de Clara est pub­lié aux mêmes édi­tions en sep­tem­bre 2022. Paru­tion aux édi­tions Unic­ité en 2020 de Lieu en trois temps suivi de L’Un con­tre l’autre : Gegenüber, en finale nationale du prix Max-Pol Fouchet 2010 La Mai­son loin de la mer Frag­ments I, édi­tions Douro, juin 2021 Nou­veaux recueils inédits : Instan­ta­nés, Jardin, je me sou­viens et Que la joie revi­enne ! Les Promess­es du Chant (Pré­face de Jacques Ancet) suivi de Les Ver­tiges du désir sont à paraître en 2023 aux édi­tions La Rumeur libre. Raisons secrètes Frag­ments II, Sai­son nou­velle Frag­ments III : inédits, Partages Frag­ments IV : en cours de rédac­tion Quoi qu’il arrive Frag­ments V : en cours de rédac­tion Elle a col­laboré avec des pein­tres (Georges Badin) et la graveur Hélène Baumel pour un cer­tain nom­bre de livres d’artistes. http://france.burghellerey.over-blog.com/# : Un blog de près de 32.000 pages de vues bio-bib­li­ogra­phie com­plète sur ce blog.
Aller en haut