” La poésie, c’est le bruit que fait le monde quand je par­le ” 1)

 

” le poème n’ex­iste pas, seule existe la trace qu’il en reste ” 2)

 

Pour le lecteur, surtout s’il est lui-même écrivain, l’es­sai de Jacques Ancet est un livre com­plet, une bible dans laque­lle, avec une mémoire chronologique par­faite de son tra­vail, celui-ci évoque tout ce que l’on peut atten­dre comme expéri­ences poé­tiques, comme influ­ences orales et écrites ou comme aven­tures édi­to­ri­ales. C’est l’ou­vrage que chaque poète ne peut que souhaiter réalis­er un jour.

Après le ” flot ver­bal “, de nou­veaux écrits nais­sent qui, au-delà du ton baro­quisant, sous l’in­flu­ence sans doute des tra­duc­tions espag­noles, vont plus loin. C’est le moment aus­si, après les réc­its d’une grand-mère et la lec­ture de Giono, pour ” d’autres lec­tures essen­tielles ” : Jac­cot­tet, Paz ou Niet­zsche, et pour la décou­verte du fait que la poésie est à la fois ” quête de racines ” et plongée dans l’i­ci et le maintenant.

Plus tard se font les ren­con­tres, dans des domaines dif­férents, de Rít­sos, de Meschon­nic — Jacques Ancet par­le à son pro­pos de ” familles de pen­sée ” — sans oubli­er celle de Faulkn­er qui inau­gure la lec­ture des “grands romanciers du ” boom ” his­pano-améri­cains” liée à l’ex­péri­ence d’une ” énergie, à la force du lan­gage “. Au réc­it de cette expéri­ence s’a­joute celui de beau­coup d’autres, de celles de toute une vie d’écrivain tel que, dès les pre­miers textes, ” la dépos­ses­sion du moi “. Evo­ca­tion égale­ment du désir de réc­on­cili­er le lan­gage et le monde tout en dénonçant l’il­lu­sion référen­tielle. La nature du réel et le sens de l’écri­t­ure sont autant de ques­tions qui se posent en plus. Au départ de la réflex­ion l’écri­t­ure est ressen­tie comme ” instants tou­jours renais­sants ” et ” recom­mence­ment per­pétuel “. La struc­ture répéti­tive va s’im­pos­er dans l’ensem­ble de l’œu­vre du poète, elle va être ” com­posante essen­tielle ” de son écriture.

Les expéri­ences musi­cales, leurs influ­ences, avec par exem­ple ” la décou­verte boulever­sante ” de Schu­bert et l’as­sur­ance qu’il y a dans la rela­tion amoureuse une dimen­sion méta­physique sont des élé­ments impor­tants pour la recherche du poète.

Pri­mor­dial est aus­si le tra­vail de la forme dont sont décrites ici minu­tieuse­ment les dif­férentes étapes comme celui des longs ver­sets à la Claudel qui font con­traste à des suites de poèmes courts. C’est ain­si que sont sans cesse évo­qués les prob­lèmes de struc­ture, de typogra­phie et le rôle du rythme lié au choix de la ver­si­fi­ca­tion. Les livres s’en­chaî­nent dans le ” tra­vail d’ex­plo­ration de formes fix­es “. Après des débuts ” dom­inés par le vers pair ” vien­dra celle des formes fix­es impaires avec, par exem­ple, la com­po­si­tion de dizains hep­ta­syl­labiques qui font suite à la tra­duc­tion de saint Jean de la Croix. A not­er une explo­ration aus­si de l’en­néa­syl­labe, un tra­vail ” quelque peu obses­sion­nel ” du chiffre 9, puis plus tard du 13 et, pour finir, du 8. Ces formes per­me­t­tent au poète de se repos­er de ” l’ef­fort d’écri­t­ure des pros­es précé­dentes que l’ab­sence de con­traintes rendaient plus dif­fi­ciles à écrire “.

Davan­tage lié au fond on trou­ve exprimée ici la déci­sion de faire réap­pa­raître le ” je” jusqu’à faire naître une voix ” silen­cieuse, intime et anonyme, qui est tous et per­son­ne “. Enfin une réflex­ion sur la ” poéti­sa­tion ” et, à l’op­posé, une ” prosaï­sa­tion “, per­met à l’écrivain d’ap­pro­fondir son entreprise.

Celui-ci va loin dans l’analyse en ten­tant de définir au plus près le genre lit­téraire de ses écrits : roman, poème ou les deux à la fois, émet­tant des hypothès­es sur leurs dif­férences. Il n’ou­blie pas d’évo­quer, par ailleurs, pour le bon­heur du lecteur, son sen­ti­ment d’être con­duit par le texte : ” à aucun moment je n’eus le sen­ti­ment de le maîtris­er ni même de l’ori­en­ter ” ou ses dif­fi­cultés dans la recherche de titres qui, enfin, s’imposent.

Des cir­con­stances comme, notam­ment, les encour­age­ments ou les réti­cences des édi­teurs l’amè­nent à opér­er sur ses écrits des mod­i­fi­ca­tions et amélio­ra­tions. Les allu­sions au monde de l’édi­tion sont récur­rentes tout au long de l’es­sai avec le réc­it chronologique de la ren­con­tre d’édi­teurs bien­veil­lants ou en dif­fi­culté. Quand un livre erre de mai­son en mai­son, peut même sur­venir ” une véri­ta­ble tra­ver­sée du désert “. L’aven­ture numérique se présente par­fois comme une solu­tion” sans que pour autant soit remise en cause … l’hégé­monie du livre “.

L’es­sai s’achève par quelques brèves réflex­ions; celle qui suit résume en peu de mots le tra­vail involon­taire de Jacques Ancet : ” les mots les plus sim­ples, le vocab­u­laire min­i­mum, je n’ai pas choisi non plus. Mal­gré moi, j’écris con­tre. Con­tre les pos­tures, con­tre l’im­age pour l’im­age, la poéti­sa­tion, la belle littérature…”.

Pour les pas­sion­nés du genre la leçon du poète se mon­tre édi­fi­ante jusqu’aux dernières lignes.

 

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1) (apho­risme man­u­scrit, p.70)

2) Ode au recom­mence­ment, J. Ancet, p.60

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France Burghelle Rey

France Burghelle Rey est née à Paris, a enseigné les Let­tres clas­siques et vit actuelle­ment à Paris où elle écrit et pra­tique la cri­tique lit­téraire. Elle est mem­bre de l’As­so­ci­a­tion des Amis de Jean Cocteau et du P.E.N. Club français. Plus de cent textes parus dans de nom­breuses revues et antholo­gies ain­si que plus de cent notes cri­tiques ( Nou­velle Quin­zaine lit­téraire, Poez­ibao, Europe, Place de la Sor­bonne, CCP, Recours au poème, Tem­porel etc.). Elle a écrit une quin­zaine de recueils dont Lyre en dou­ble paru aux édi­tions Inter­ven­tions à Haute voix en 2010 puis chez La Porte Révo­lu­tion en 2013 suivi de Comme un chapitre d’His­toire en 2014 et de Révo­lu­tion II en 2016. Le Chant de l’en­fance (Un prix Blaise Cen­drars adultes) a été pub­lié aux édi­tions du Cygne en juil­let 2015, Petite antholo­gie, ( Con­fi­ance, Patiences et Les Tes­selles du jour ) chez Unic­ité en 2017 et Après la foudre chez Bleu d’en­cre en 2018. Les textes suiv­ants aug­men­tés de L’En­fant et le dra­peau (à paraître chez Vaga­mun­do), nais­sance rédemptrice d’un “ange” dans un monde en désolation,veulent exprimer l’ex­pres­sion d’une néces­saire présence au monde en souf­france. Elle com­mence en 2018 un réc­it poé­tique de genre hybride sur la “mai­son” et la joie qui va paraître en 2021 aux édi­tions Z4 sous le titre La Mai­son loin de la mer. L’un des ses romans, le pre­mier, L’Aven­ture, est pub­lié aux Édi­tions Unic­ité au print­emps 2018 Nou­veaux textes inédits : Instan­ta­nés puis Jardin, je me sou­viens. Paru­tion aux édi­tions Unic­ité en 2020 de Lieu en trois temps suivi de L’Un con­tre l’autre : Gegenüber, en finale nationale du prix Max-Pol Fouchet 2010 Elle a col­laboré avec des pein­tres (Georges Badin) et la graveur Hélène Baumel pour un cer­tain nom­bre de livres d’artistes. http://france.burghellerey.over-blog.com/# : Un blog de 30.000 pages de vues bio-bib­li­ogra­phie com­plète sur ce blog.