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Jacques Ancet : Les Livres et la vie

Par |2018-01-22T22:54:34+00:00 29 mai 2016|Catégories : Critiques|

 

" La poé­sie, c'est le bruit que fait le monde quand je parle " 1)

 

" le poème n'existe pas, seule existe la trace qu'il en reste " 2)

 

Pour le lec­teur, sur­tout s'il est lui-même écri­vain, l'essai de Jacques Ancet est un livre com­plet, une bible dans laquelle, avec une mémoire chro­no­lo­gique par­faite de son tra­vail, celui-ci évoque tout ce que l'on peut attendre comme expé­riences poé­tiques, comme influences orales et écrites ou comme aven­tures édi­to­riales. C'est l'ouvrage que chaque poète ne peut que sou­hai­ter réa­li­ser un jour.

Après le " flot ver­bal ", de nou­veaux écrits naissent qui, au-delà du ton baro­qui­sant, sous l'influence sans doute des tra­duc­tions espa­gnoles, vont plus loin. C'est le moment aus­si, après les récits d'une grand-mère et la lec­ture de Giono, pour " d'autres lec­tures essen­tielles " : Jaccottet, Paz ou Nietzsche, et pour la décou­verte du fait que la poé­sie est à la fois " quête de racines " et plon­gée dans l'ici et le main­te­nant.

Plus tard se font les ren­contres, dans des domaines dif­fé­rents, de Rítsos, de Meschonnic – Jacques Ancet parle à son pro­pos de " familles de pen­sée " – sans oublier celle de Faulkner qui inau­gure la lec­ture des "grands roman­ciers du " boom " his­pa­no-amé­ri­cains" liée à l'expérience d'une " éner­gie, à la force du lan­gage ". Au récit de cette expé­rience s'ajoute celui de beau­coup d'autres, de celles de toute une vie d'écrivain tel que, dès les pre­miers textes, " la dépos­ses­sion du moi ". Evocation éga­le­ment du désir de récon­ci­lier le lan­gage et le monde tout en dénon­çant l'illusion réfé­ren­tielle. La nature du réel et le sens de l'écriture sont autant de ques­tions qui se posent en plus. Au départ de la réflexion l'écriture est res­sen­tie comme " ins­tants tou­jours renais­sants " et " recom­men­ce­ment per­pé­tuel ". La struc­ture répé­ti­tive va s'imposer dans l'ensemble de l'œuvre du poète, elle va être " com­po­sante essen­tielle " de son écri­ture.

Les expé­riences musi­cales, leurs influences, avec par exemple " la décou­verte bou­le­ver­sante " de Schubert et l'assurance qu'il y a dans la rela­tion amou­reuse une dimen­sion méta­phy­sique sont des élé­ments impor­tants pour la recherche du poète.

Primordial est aus­si le tra­vail de la forme dont sont décrites ici minu­tieu­se­ment les dif­fé­rentes étapes comme celui des longs ver­sets à la Claudel qui font contraste à des suites de poèmes courts. C'est ain­si que sont sans cesse évo­qués les pro­blèmes de struc­ture, de typo­gra­phie et le rôle du rythme lié au choix de la ver­si­fi­ca­tion. Les livres s'enchaînent dans le " tra­vail d'exploration de formes fixes ". Après des débuts " domi­nés par le vers pair " vien­dra celle des formes fixes impaires avec, par exemple, la com­po­si­tion de dizains hep­ta­syl­la­biques qui font suite à la tra­duc­tion de saint Jean de la Croix. A noter une explo­ra­tion aus­si de l'ennéasyllabe, un tra­vail " quelque peu obses­sion­nel " du chiffre 9, puis plus tard du 13 et, pour finir, du 8. Ces formes per­mettent au poète de se repo­ser de " l'effort d'écriture des proses pré­cé­dentes que l'absence de contraintes ren­daient plus dif­fi­ciles à écrire ".

Davantage lié au fond on trouve expri­mée ici la déci­sion de faire réap­pa­raître le " je" jusqu'à faire naître une voix " silen­cieuse, intime et ano­nyme, qui est tous et per­sonne ". Enfin une réflexion sur la " poé­ti­sa­tion " et, à l'opposé, une " pro­saï­sa­tion ", per­met à l'écrivain d'approfondir son entre­prise.

Celui-ci va loin dans l'analyse en ten­tant de défi­nir au plus près le genre lit­té­raire de ses écrits : roman, poème ou les deux à la fois, émet­tant des hypo­thèses sur leurs dif­fé­rences. Il n'oublie pas d'évoquer, par ailleurs, pour le bon­heur du lec­teur, son sen­ti­ment d'être conduit par le texte : " à aucun moment je n'eus le sen­ti­ment de le maî­tri­ser ni même de l'orienter " ou ses dif­fi­cul­tés dans la recherche de titres qui, enfin, s'imposent.

Des cir­cons­tances comme, notam­ment, les encou­ra­ge­ments ou les réti­cences des édi­teurs l'amènent à opé­rer sur ses écrits des modi­fi­ca­tions et amé­lio­ra­tions. Les allu­sions au monde de l'édition sont récur­rentes tout au long de l'essai avec le récit chro­no­lo­gique de la ren­contre d'éditeurs bien­veillants ou en dif­fi­cul­té. Quand un livre erre de mai­son en mai­son, peut même sur­ve­nir " une véri­table tra­ver­sée du désert ". L'aventure numé­rique se pré­sente par­fois comme une solu­tion" sans que pour autant soit remise en cause … l'hégémonie du livre ".

L'essai s'achève par quelques brèves réflexions ; celle qui suit résume en peu de mots le tra­vail invo­lon­taire de Jacques Ancet : " les mots les plus simples, le voca­bu­laire mini­mum, je n'ai pas choi­si non plus. Malgré moi, j'écris contre. Contre les pos­tures, contre l'image pour l'image, la poé­ti­sa­tion, la belle lit­té­ra­ture…".

Pour les pas­sion­nés du genre la leçon du poète se montre édi­fiante jusqu'aux der­nières lignes.

 

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1) (apho­risme manus­crit, p.70)

2) Ode au recom­men­ce­ment, J. Ancet, p.60

mm

France Burghelle Rey

France Burghelle Rey enseigne les lettres clas­siques. Elle est membre de l’Association des Amis de Jean Cocteau, du P.E.N. Club fran­çais.

La poé­sie semble bien son mode pri­vi­lé­gié d’expression car elle a tou­jours recher­ché la conci­sion et l’ellipse à la limite du silence.
Mais le besoin impé­ra­tif de musique, règle d’or, à son sens, de l’émotion poé­tique, explique la rédac­tion récente de ver­sets dans deux recueils inédits, Les Tesselles du jour et Patiences.

Textes parus et à paraître dans une ving­taine de revues.

Elle a écrit une dizaine de recueils dont 4 sont publiés chez Encres Vives, coll. Encres Blanches : Odyssée en double, La Fiancée du silence, L’Orpailleur, Le Bûcher du phé­nix, Lyre en double aux édi­tions Interventions à Haute voix, 2010 et Révolution chez La Porte,2013. Pour un texte du Chant de l’enfance, inédit, elle a obte­nu le prix Blaise Cendrars et pour L’Un contre l’autre, Gegenüber, a été fina­liste du prix Max-Pol Fouchet.

Elle col­la­bore avec des peintres et notam­ment avec Georges Badin pour des livres d’artistes.
http://​france​.bur​ghel​le​rey​.over​-blog​.com/#

Notes cri­tiques dans de nom­breuses revues comme Place de la Sorbonne, Lieux d’être, Cahiers du Sens, Terres de Femmes, Trace de poète, Littérales, Diérèse

Notes cri­tiques de France Burghelle Rey :

  • Cahiers du Sens :
    • Livre à deux Voix, Georges Badin, Aencrages & Co
    • Lointitude, Patricia Laranco
    • Conférence poé­tique au François Coppée dans le cadre des mer­cre­dis du poète : Sonnets de lieux mêlés, Laurent Desvoux
    • Le Grand silence, Gérard Pfister
  • Revue Diptyque :
    • L’Amour de M. Duras
  • Terres de femmes :
    • Un jour en équi­libre, Stella Vinitchi Radulescu, édi­tions du Cygne
  • Lieux d’être n° 52-53 :
    • Passant de la lumière, Béatrice Bonhomme-Villani, L’Arrière-Pays, 2008, 7 € 50
    • Journal aux yeux fer­més, Stella Vinitchi Radulescu
    • Naissances d’argile, Joëlle Pagès-Pindon, Frisson esthé­tique
    • Ce qui reste après l’oubli, Alain Duault
  • Lieux d’être : ( prin­temps 2011 ) :
    • La Neuvaine d’amour, Bruno Doucey, édi­tions de l’Amandier
  • Revue Place de la Sorbonne n°2 :
    • Le Silence des mots, Joëlle Gardes, édi­tions de l’Amandier
  • Site place de la Sorbonne :
    • L’eau trem­blante des sai­sons, Joëlle Gardes, édi­tions de l’Amandier
    • Rouge assoif­fée, antho­lo­gie de Claudine Bertrand, édi­tions Typo ( à paraître )
  • Diérèse n°62 :
    • Ode au recom­men­ce­ment, Jacques Ancet
  • Phoenix :
    • S’il existe un pays, Bruno Doucey
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