Fleurs d’orage, Claudine Bertrand, édi­tions Henry.

 

Le recueil s’ouvre sur l’alliance de la parole avec le monde et sur le désir pour «  le poète aveugle », Roland Giguère, qui a choi­si le sui­cide et au sou­ve­nir duquel Claudine Bertrand dédie son texte, de retour­ner au limon. Pour ce faire se déploie, dès les pre­mières pages, une iso­to­pie de la liqui­di­té. L’eau, sous toutes ses formes, est ici un élé­ment rédemp­teur et per­met à l’errant de trou­ver son iden­ti­té. La nar­ra­trice, en union avec son inter­lo­cu­teur, se méta­mor­phose et trouve sa défi­ni­tion : «  je suis médi­ter­ra­née ».

Au sein de cet uni­vers «  cobalt » et  «  indi­go  » «  les «  fleurs d’orages  » dans un vers épo­nyme et la «  cou­leur fraîche sur dalles chaudes  » s’associent au champ lexi­cal du bleu.

Le livre for­mé, avec har­mo­nie, de qua­trains aux vers courts et com­po­sé de quatre volets avance comme autant de vagues qui se déposent sur le sable du repos défi­ni­tif. La pre­mière par­tie se clôt sur la révé­la­tion que l’eau et les mots sont une même et unique  chose : «  l’eau des psaumes  » où l’on va savoir si le poète ( des­ti­na­taire ou nar­ra­teur ? ), dans un «  éden métis­sé  », pour­ra trou­ver le salut.

Le second volet, après une allu­sion au tsu­na­mi et à la fuite, s’achève sur une pro­fes­sion opti­miste du poète dis­pa­ru qui a écrit :

 

«   Nous ne crai­gnons pas
les pro­fon­deurs

si nous pou­vons
remon­ter plus haut  »

 

A l’ouverture de la par­tie sui­vante, c’est une langue aux accents homé­riques qui s’offre au lec­teur avec, comme cadre encore, les élé­ments marins et comme moyens, des épi­thètes et expan­sions diverses dignes des grands textes :

 

«  l’orpheline éter­ni­té  »

«  abî­més de bleu
les nuages satu­rés  »

«  l’indéchiffrable ailleurs  »  

 

Et au milieu de la mer qui «  ensor­celle  » et qui grise : l’espoir. A noter, éga­le­ment, mal­gré tout un lexique funèbre, ces deux vers remar­quables :

 

«  jamais plus le siècle
ne pira­te­ra ton verbe  »

 

Puis la musique, «  cette alchi­mie  », semble bien la clé dans «  le lamen­to d’un art sacré ».

Le volet quatre réitère ces iso­to­pies. L’eau, sous l’aspect, cette fois, de la glace et les cou­leurs éga­le­ment, accom­pagnent l’hommage au peintre :

 

« Revoir les pay­sages
de Sisley loin­tains

en bor­dure du Loing
des péniches évo­luent  » 

 

Assonances et alli­té­ra­tions y rem­plissent leur rôle synes­thé­sique et l’art de Claudine Bertrand – à la fois, dans son sens et sa forme – nous comble :

 

« Moulin près du pont
un jeu lim­pide

de teintes ciel de lit
par­fois mauve fauve

L'insolence de la cigale
cet été-là stri­dence
l'orgie la com­plainte
que l'on délecte »

 

Enfin, nous dit «  celle qui sait  », le poète, sour­cier et vision­naire, choi­sit, dans un siècle rava­gé, de remon­ter le fleuve.

Avec l’expérience, l’écriture de la poète s’est par­faite. Elle est deve­nue ici magique, met­tant le doigt, avec ce sen­ti­ment d’évidence propre à la poé­sie, sur la beau­té du monde.

 

*

 

Temps qui ins­talle les miroirs, Nicole Brossard, édi­tions du Noroît.

 

Dès le poème d’entrée s’expriment le pou­voir des mots, leur inci­dence sur l’être et le corps puis vient un constat d’expérience, celui que «  trop de bruit sous la langue trot d’effroi  ».

Tercet après ter­cet, au moyen d’une langue qui cir­cule, épu­rée, la maî­trise du temps, la peur et la mort sont expri­mées d’une manière opti­miste qui tutoie le lyrisme :

 

« on peut faci­le­ment frô­ler la mort  »

« cédilles ou vir­gules affa­mées de sens  »

« nou­velle peur dans l’imaginaire  »

 

Alors la nar­ra­trice, auda­cieuse, n’hésite pas à désar­ti­cu­ler la phrase, nomi­na­li­sant des pro­po­si­tions, pour par­ler de ses «  para­doxes  » et pour intro­duire le pro­saïque : «  l’amertume sous forme d’asperges  » ain­si que le fami­lier : «  now la vie  ». Vie, d’ailleurs, impar­faite : «  laine tirée lacet défait » même si « on vit rap­pro­ché du ciel  ».

Mais c’est dans la joie, «  aux sources de ten­dresse  », que se trouve la solu­tion : «  tu devras deve­nir ton propre temps  ».

Dans la der­nière par­tie de cet opus le lan­gage se ferme et offre son mys­tère en même temps que la poète affirme une iden­ti­té qui reste à décryp­ter : «  je suis par­fois sept jours /​ une chute une lame d’eau…une inven­tion /​ une ana­lo­gie ». Puis elle insiste sur l’aspect obs­cur de ses actes et de ceux de ses pairs : « dans l’abstrait nous mon­trons nos tatouages  ».

Les mots, pour reve­nir au début, ont pris ici véri­ta­ble­ment le pou­voir. Ainsi peut l’emporter le jeu sur le signi­fiant : « chaos caro­tide  » puisque le sens va en s’effritant. Et s’il y a joie «  pro­di­gieuse  », elle se trouve dans «  l’obsession des mots  » cette fois encore.

 

*

 

 

La Main de la main, Laura Vasquez, Cheyne édi­teur.

 

Comme «  La forme de mon ventre  », celui du pre­mier des quatre cha­pitres, le titre du recueil, par sa mise en abyme, est mar­qué par la pos­ses­sion qu’évoque encore l’incipit : «  Le pre­mier matin du ma vie » . Dès le début, la réa­li­té, et, à l’intérieur d’elle, la nature puis le corps lui- même sont des prises de conscience fortes jusqu’à la chute du pre­mier cha­pitre qui se clôt sur l’hiver dévo­rant : «  Ta bouche tremble pour le der­nier hiver  ».

Un dia­logue s’instaure sans attendre entre un «  je  »  et un «  tu  »  sous forme d’un échange où l’offrande, dans la sim­pli­ci­té, est reine : «  Je t’apporte du miel  ».

 

Cette dou­ceur du texte est ren­for­cée par la musique d’une poé­sie qui chante grâce aux mètres variés, aux strophes de dif­fé­rentes lon­gueurs, aux inter­ro­ga­tions ou aux excla­ma­tions et à des pro­cé­dés comme l’anaphore. Ainsi, dans sa séman­tique riche, le mot «  comme  » :

 

«  Comme les choses invi­sibles  »

«  Comme je suis seule !  »

 

Et au mitan de l’opus, un poème auto­nome : huit vers dans les­quels lec­ture et écri­ture sont sources d’élan. La voix s’y exprime au moyen d’un énon­cé per­for­ma­tif dans des adu­na­ta sur­réels qui montrent l’audace de la poète-démiurge :

 

«  Que le soleil s’en aille au milieu du ciel et qu’il reste
en place des mois et des mois et des années, des siècles.  »

«  Alors les sol­dats lui jettent des pierres
et rien ne bouge
jamais. »

 

A l’issu du deuxième cha­pitre, l’auteure défi­nit son iden­ti­té par des mots où la parole d’un moi en quête de l’aimé n’hésite pas à se faire lyrique.

La par­tie sui­vante s’ouvre sur la lita­nie du « défi­gu­ré », « celui qui s’endort », auquel s’identifie la nar­ra­trice pro­téi­forme avant même d’arriver à se défi­nir, elle et les autres :

 

«  mon visage est trop mince »

«  notre peau est si tendre  » 

 

Alors inter­vient une forme de récit où les pierres ont un rôle, où la gorge se fend, où « les fenêtres de la mai­son se ferment » pour que puissent com­men­cer les his­toires et les choses.

 

*

 

 

 

 

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France Burghelle Rey

France Burghelle Rey est née à Paris, a ensei­gné les Lettres clas­siques et vit actuel­le­ment à Paris où elle écrit et pra­tique la cri­tique lit­té­raire. Elle est membre de l'Association des Amis de Jean Cocteau et du P.E.N. Club fran­çais. Plus de cent textes parus dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies ain­si que plus de cent notes cri­tiques ( Nouvelle Quinzaine lit­té­raire, Poezibao, Europe, Place de la Sorbonne, CCP, Recours au poème, Temporel etc.). Elle a écrit une quin­zaine de recueils dont Lyre en double paru aux édi­tions Interventions à Haute voix en 2010 puis chez La Porte Révolution en 2013 sui­vi de Comme un cha­pitre d'Histoire en 2014 et de Révolution II en 2016. Le Chant de l'enfance (Un prix Blaise Cendrars adultes) a été publié aux édi­tions du Cygne en juillet 2015, Petite antho­lo­gie, ( Confiance, Patiences et Les Tesselles du jour ) chez Unicité en 2017 et Après la foudre chez Bleu d'encre en 2018. Les textes sui­vants aug­men­tés de L'Enfant et le dra­peau (à paraître chez Vagamundo), nais­sance rédemp­trice d'un "ange" dans un monde en désolation,veulent expri­mer l'expression d'une néces­saire pré­sence au monde en souf­france. Elle com­mence en 2018 un récit poé­tique de genre hybride sur la "mai­son" et la joie qui va paraître en 2021 aux édi­tions Z4 sous le titre La Maison loin de la mer. L'un des ses romans, le pre­mier, L'Aventure, est publié aux Éditions Unicité au prin­temps 2018 Nouveaux textes inédits : Instantanés puis Jardin, je me sou­viens. Parution aux édi­tions Unicité en 2020 de Lieu en trois temps sui­vi de L'Un contre l'autre : Gegenüber, en finale natio­nale du prix Max-Pol Fouchet 2010 Elle a col­la­bo­ré avec des peintres (Georges Badin) et la gra­veur Hélène Baumel pour un cer­tain nombre de livres d'artistes. http://​france​.bur​ghel​le​rey​.over​-blog​.com/# : Un blog de 30.000 pages de vues bio-biblio­gra­phie com­plète sur ce blog.