Accueil> Philippe Thireau, Melancholia

Philippe Thireau, Melancholia

Par |2020-02-07T08:40:24+01:00 5 février 2020|Catégories : Critiques, Philippe Thireau|

Ce livre, Melancho­lia, “bile noire” en grec ancien, inau­gure une nouvelle col­lec­tion chez Tinbad, “Tinbad-fic­tion, com­po­sée de textes inclas­sables. Pas du roman, pas de la poé­sie mais une prose ente les deux : ce qu’on appe­lait du “texte” dans les années 70.

L’exergue tra­hit le sujet de l’histoire, lais­sant la place au “com­ment” : Melancholia narre la fin de l’histoire (sans je)  de deux belles âmes – la fille vio­lette et le sol­dat – enga­gées dans un der­nier dia­logue à dis­tance.” Les titres annon­ce­ront de même ce dont il sera ques­tion dans les quatre sous-par­ties.

Dès les pre­mières lignes une sorte de cou­rant de conscience le gar­çon, fau­ché par une rafale dans un oued sec en Algérie, ” parle “, dans l’ultime seconde de sa vie, à sa fian­cée res­tée en France, négli­geant le pro­nom per­son­nel sujet ( “te raconte cette his­toire” ), use de répé­ti­tions comme dans une comp­tine de chan­sons d’autrefois qui illustre les sou­ve­nirs d’enfance ( “nous jouions dans la grange” ) et plante les deux thèmes prin­ci­paux de l’opus, l’amour et la guerre : ” Les jeunes gens font font font la guerre en riant “.

Philippe Thireau, Melancholia
édi­tions Tinbad, 2019, 11,50€.

Ces répé­ti­tions, dans la phrase mais aus­si de la phrase dans le livre jusqu’à la toute fin, désta­bi­lisent, d’après le pré­fa­cier, Gilbert Bourson, le pathos et font chan­ter le texte qui peut être clas­sé comme poème et même comme épo­pée.

L’absence de ponc­tua­tion même forte, en dehors de quelques paren­thèses, confère aux pages de cette ago­nie un rythme incan­ta­toire tout en rap­prochant pré­sent et pas­sé dans une sem­blable souf­france.

Les élé­ments, la faune et la flore accom­pagnent la mort pro­chaine. Comme des adju­vants, comme une extrême-onc­tion poé­tique : “l’oiseau venu de nulle part pla­nant au-des­sus du corps éten­dait un voile de nuit sur les yeux bleus il pas­sait et reve­nait. L’auteur sait éga­le­ment se faire peintre en décri­vant super­be­ment les myo­so­tis des col­lines ou les pierres de sa “cam­pagne fran­çaise”.

Mais le réa­lisme est bien pré­sent éga­le­ment, rap­pe­lant la cruelle véri­té des faits : “les che­veux mêlaient leur par­fum rance à celui des chairs décom­po­sées”, et n’hésite pas à se mêler à la pré­sence mytho­lo­gique des “anges ser­viables” et du “char d’Hélios”.  

Répond aux mots du mou­rant la lettre impro­bable de la fian­cée res­tée en métro­pole et qui pressent un drame. On peut dire que Philippe Thireau pra­tique une forme d’esthétique de la sur­prise car les paroles se font sou­dain plus crues, plus rudes, que ce soit pour par­ler de sexe ou du corps en géné­ral : “la glue colle mes pau­pières obture mes oreilles serre l’anus…” ou même de la vie : trem­ble­ment fris­son­ne­ment sou­bre­saut spasme sur­saut tres­saille­ment etc…”.

Délires peut-être de l’agonisant, iden­ti­fi­ca­tion cer­taine de l’auteur, dra­ma­turge par ailleurs (il plan­te­ra plus loin une scène de théâtre), à l’homme et à la femme qu’il met en scène. Il y a, dans tous les cas, res­pect du pacte de lec­ture quand Philippe Thireau cite un extrait du jour­nal intime de cette der­nière et qu’il écrit plus loin en majus­cules “Pour­sui­vons mon­sei­gneur” c’est d’ailleurs bien elle qui parle du sub­stan­tif épo­nyme, en har­mo­nie avec la cou­leur vio­lette de ses vête­ments, lorsqu’elle dit : “la melan­cho­lia essaie de me gran­dir me déplie sous la bour­rasque…” et qui ajoute, de façon cré­dible pour le lec­teur : “te sou­viens-tu avoir lu avec moi un mince livre de tem­pête de grosses vagues tueuses ce Typhon de Conrad…”. Elle qui semble bien faire son tes­ta­ment, assis­tant à sa propre mort, sans pro­nom per­son­nel aus­si et sur fond d’apocalypse : “à mesure que écris les traces d’encre s’effacent les idées s’envolent meurs à chaque ligne…”. Comme si elle vou­lait pré­ve­nir celui qu’elle aime et l’écarter loin d’un des­tin pareil.

La fin du livre donne la parole à “l’oiseau pla­neur qui, pro­vo­quant un psit­ta­cisme, répète les mots de l’incipit. Après avoir déve­lop­pé la mort pro­chaine de ce corps qui pleure, il conclut, comme dans la forme en boucle du ron­deau, par les mots qui ache­vaient déjà la pre­mière par­tie : “la nuit les étoiles s’allument au-des­sus de ma tête, le grand man­teau noir ( l’oiseau pla­neur )  parle.”  

 

Présentation de l’auteur

Philippe Thireau

Philippe Thireau vit en France. Il est régu­liè­re­ment publié (essais, récits, poé­sie, théâtre… ) depuis 2008.

 

                        BIBLIOGRAPHIE

Je te mas­sa­cre­rai mon coeur, PhB édi­tions, 2019
Le bruit sombre de l’eau, Z4 édi­tions, La dia­go­nale de l’écrivain, 2018
Benjamin Constant et Isabelle de Charrière
, Hôtel de Chine et dépen­dances, Cabédita, 2015
Le Voyageur dis­tant ou Bonjour Stendhal, adieu Beyle, Jacques André édi­teur, 2012
Le Sang de la République, Cêtre, 2008

                         THÉÂTRE

Cut, Z4 édi­tions, 2017
Mortelle faveur et J’entends les chiens, Z4 édi­tions, 2017

                          POÉSIE

Soleil se mire dans l’eau (pho­to­gra­phies Florence Daudé), Z4 édi­tions, 2017
Je te mas­sa­cre­rai mon coeur, PhB édi­tions, 2019
Melancholia, Tinbad, 2020

                          REVUES

Cioran ver­ti­cal (essai) in Les Cahiers de Tinbad n° 3 et 4, Tinbad, 2017
Le cireur de Parquet in Les Cahiers de Tinbad n° 6, Tinbad 2018
En ton sein in FPM n° 18, Éditions Tarmac, 2èmetri­mestre 2018

 

 

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Philippe Thireau, Je te massacrerai mon coeur

Philippe Thireau, Je te mas­sa­cre­rai mon coeur Jamais la poé­sie n’aura été si pré­gnante, car son pou­voir évo­ca­toire, trans­for­ma­teur de l’expérience, est ici décu­plé. Philippe Thireau orga­nise du péri­mètre [...]

Philippe Thireau, Melancholia

Ce livre, Melancholia, "bile noire" en grec ancien, inau­gure une nou­velle col­lec­tion chez Tinbad, "Tinbad-fic­­tion", com­po­sée de textes inclas­sables. Pas du roman, pas de la poé­sie mais une prose ente les deux : ce [...]

Philippe Thireau, Melancholia

Ecrire est une femme, assu­ré­ment. Une femme comme une meur­trière pos­tée au faîte d’un don­jon enfoui dans la brous­saille du pas­sé. Une femme créa­trice du monde. Écrire est une langue mater­nelle. [...]

mm

France Burghelle Rey

France Burghelle Rey est née à Paris, a ensei­gné les Lettres clas­siques et vit actuel­le­ment à Paris où elle écrit et pra­tique la cri­tique lit­té­raire. Elle est membre de l'Association des Amis de Jean Cocteau et du P.E.N. Club fran­çais. Plus de cent textes parus dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies ain­si que plus de cent notes cri­tiques ( Nouvelle Quinzaine lit­té­raire, Poezibao, Europe, Place de la Sorbonne, CCP, Recours au poème, Temporel etc.). Elle a écrit une quin­zaine de recueils dont Lyre en double paru aux édi­tions Interventions à Haute voix en 2010 puis chez La Porte Révolution en 2013 sui­vi de Comme un cha­pitre d'Histoire en 2014 et de Révolution II en 2016. Le Chant de l'enfance (Un prix Blaise Cendrars adultes) a été publié aux édi­tions du Cygne en juillet 2015, Petite antho­lo­gie, ( Confiance, Patiences et Les Tesselles du jour ) chez Unicité en 2017 et Après la foudre chez Bleu d'encre en 2018. Les textes sui­vants aug­men­tés de L'Enfant et le dra­peau (à paraître chez Vagamundo), nais­sance rédemp­trice d'un "ange" dans un monde en désolation,veulent expri­mer l'expression d'une néces­saire pré­sence au monde en souf­france. Elle com­mence en 2018 un récit poé­tique de genre hybride sur la "mai­son" et la joie qui va paraître en 2021 aux édi­tions Z4 sous le titre La Maison loin de la mer. L'un des ses romans, le pre­mier, L'Aventure, est publié aux Éditions Unicité au prin­temps 2018 Nouveaux textes inédits : Instantanés puis Jardin, je me sou­viens. Parution aux édi­tions Unicité en 2020 de Lieu en trois temps sui­vi de L'Un contre l'autre : Gegenüber, en finale natio­nale du prix Max-Pol Fouchet 2010 Elle a col­la­bo­ré avec des peintres (Georges Badin) et la gra­veur Hélène Baumel pour un cer­tain nombre de livres d'artistes. http://​france​.bur​ghel​le​rey​.over​-blog​.com/# : Un blog de 30.000 pages de vues bio-biblio­gra­phie com­plète sur ce blog.