Par le titre de son l’an­tholo­gie, qui rassem­ble quinze recueils pub­liés de 1983 à 2009, Clau­dine Bertrand évoque au féminin amour et  pas­sion et l’ensem­ble des recueils le fait avec une poésie d’une richesse exigeante et dans un véri­ta­ble hom­mage à la langue et aux mots.

Une étude exhaus­tive serait vaine ici. Il suf­fi­ra de priv­ilégi­er quelques aspects de l’œu­vre pour ren­dre compte du génie de l’auteur. 

Dans la pre­mière moitié du recueil la poète alterne l’ex­pres­sion en vers libres et celle en prose avec des textes qui, par­fois brefs, vont jusqu’à se réduire en ver­sets. C’est seule­ment à par­tir du Jardin des ver­tiges ( 2002 ) qu’elle trou­ve sa mise en page et choisit défini­tive­ment une dis­po­si­tion en vers libres, avec son rythme sou­ple et musi­cal et sa con­ci­sion silen­cieuse. Ceux-ci présen­teront, de plus en plus, pour affron­ter la vie et son des­tin, une maîtrise du vocab­u­laire ain­si que la sim­plic­ité d’un style sou­vent lap­idaire et porté à la per­fec­tion, sans com­pro­mis, sans arbi­traire comme dans Autour de l’ob­scur ( 2008 ) : ” Pro­fan­er le fatum / Ce qui lui ressem­ble / Tirage au sort “.

Grâce à un cer­ti­fi­cat de scé­nar­i­sa­tion ciné­matographique l’œil de Clau­dine Bertrand s’est fait caméra au ser­vice d’une écri­t­ure visuelle et dans ses textes lim­i­naires, ceux de Mémory, par exem­ple, chaque cadrage embraye sur le précé­dent et les voix se mul­ti­plient comme des angles de prise de vue. Le lecteur des recueils récents se réjouit alors d’avoir con­fir­ma­tion de son admi­ra­tion pour la poé­tique qui s’ou­vre ici et offre tout son poten­tiel: ” lente déchirure / de cette femme / mise à nue / voir soudain / l’œil de voyante “.

Au départ de la réflex­ion sont déjà con­vo­qués les thèmes de la mémoire et du deuil  récur­rents dans l’ensem­ble de l’œu­vre, avec le ques­tion­nement qui, d’év­i­dence, va de pair.

Pour évo­quer la mort : ” jamais elle ne rever­ra son père et sa mère ” ( La Dernière femme -1991 ), des mots con­crets et choi­sis avec pré­ci­sion se font écho au long des recueils ” ombre “,”  chaos “, ” crânes “, ” os “, ” guerre “, pierre tombale “. Cette dernière don­nera lieu plus tard en 2005, sous le titre Pier­res sauvages, à un mag­nifique développe­ment sur la vie d’une matière dev­enue vivante : ” La pierre crève les yeux du miroir “.

Ain­si se fait la quête con­jointe de l’i­den­tité pour celle qui écrit : ” je suis déjà morte ” ( Nou­velles épipha­nies — 2003 ) ajoutant plus loin : ” Dire je est lourd / surtout quand il fait défaut “.

Point n’est donc besoin de nou­veaux mots, d’un nou­veau lan­gage à décrypter pour celle aus­si qui, même en errant, – ” je perds l’écri­t­ure,”, dit-elle, dans le très bel opus A 2000 années-lumière d’i­ci ( 1999 ) —  a le verbe sim­ple et l’al­liance innée du son et du sens: “depuis le début des temps / je m’ap­pelle Con­stance / mal­gré tout je me sens prête à décoller “.

Et c’est dans la vio­lence qu’il lui a fal­lu vivre et écrire là sa souf­france. Cette même année, Tomber du jour évoque la tor­nade qui détru­it ” maisons, villes et vil­lages ” et s’achève par une ter­ri­ble chute : ” Tombeau des regrets “. Tombera aus­si la pluie en 2004 ( Chute des voyelles ) / à la recherche des pleurs  / Cette souf­france / jusqu’au dernier bat­te­ment du monde “.

Mais la soli­tude à la fois de l’e­sprit et du corps ” en réclu­sion “, comme la recherche de l’i­den­tité de ” l’or­phe­line / en deuil de soi “, trou­vent en l’écri­t­ure le meilleur adju­vant pos­si­ble. Déjà en 1994 dans La Mon­tagne sacrée, avant même le mitan de l’an­tholo­gie, le verbe appa­raît mag­nifié et sem­ble la solu­tion suprême à un des­tin décrit mot à mot ain­si que le fait une den­tel­lière pour for­mer ses jours : ” Une parole / s’en­racine au temps immé­mo­r­i­al / Me délivre d’un secret trop lourd / une voix la plus déchi­rante / Réamorce le divin “.

Dans ” un can­tique de l’âme ” et ” en un poème sym­phonique ” l’écri­t­ure assiste la mémoire par sa présence au monde et pré­pare la poète à l’ac­cès vers la lumière. Celle-ci écrira dans Pier­res sauvages encore : ” un mot à la fenêtre / éclaire le paysage “. Elle qui dis­ait dans sa pre­mière prose : ” Je ne suis qu’une fic­tion ” annonce ain­si la renais­sance, cor­réla­tive aux deuils mul­ti­ples, qu’elle avait d’ailleurs pressen­tie dans une superbe asser­tion : ” je suis une per­pétuelle voyelle dans ce paysage sans lim­ite ” ( La Dernière femme ). Elle ne savait pas alors com­bi­en elle dis­ait vrai et igno­rait qu’une aven­ture de plus de vingt ans s’of­frait à elle.

Avec Le Corps en tête en 2001 le troisième mil­lé­naire s’ou­vre sur une con­stata­tion pos­i­tive : ” Je com­mence à enten­dre ce que je n’en­tendais pas “. Le monde, comme le corps lui-même, sont perçus dans une cer­taine jubi­la­tion. Se con­firme enfin la joie ressen­tie à exprimer son exis­tence par l’écri­t­ure poé­tique. Voici que l’an­née suiv­ante, l’écri­t­ure, au ser­vice de la nature et du cos­mos, reje­tant les métaphores usées au prof­it d’ex­pres­sions orig­i­nales comme celle du ” ciel jon­gleur”, hon­ore le corps et, plus encore, l’être féminin tout entier, lui qui ” enlace le minéral / de bais­ers mali­cieux / sous un ciel ivre ” ( Jardin des ver­tiges ).

L’amour encore y est exalté quand ” Un cœur fuit / sous la ver­rière / de ros­es et de clé­matites ” et qu’il ” se révèle enflam­mé / de toutes lèvres complices “.

Il s’a­gi­ra donc bien d’e­spoir dans Pier­res sauvages car le voyageur, même s’il fuit, ” entend ce vers: ” Voyageur, debout / c’est vers loin / que tu march­es ” et reçoit, par ces mots joyeux, toute la promesse d’un temps-espace offert à sa liberté

Mais néan­moins restent encore des ques­tions qui, dès les pre­miers temps de la réflex­ion, étaient là et l’écri­t­ure est elle-même objet de doute. En effet, Clau­dine Bertrand, à la lire, n’est pas tou­jours cer­taine que ses mots for­ment un poème. La douleur s’ex­as­père dans les derniers recueils quand la mémoire se trou­ve au comble du manque : ” Je ne sais plus mon nom ” et  que son corps est malade au point qu’ elle crie en une belle et émou­vante parono­mase : ” Je n’ai plus de prière / …Je n’ai plus de pier­res / ni de père ” ( Ailleurs en soi — 2006 ) Mais juste après, dans un sur­saut, elle exprime sa déci­sion d’ “extir­p­er le verbe / du ver­biage / du vacarme / pour éloign­er le banal / et ren­dre le mot à  la bouche “. L’ob­jec­tif essen­tiel est donc  tou­jours bien le verbe.

Les mots étaient déjà en 2001 les com­pagnons de la femme renaissante:

 

“Den­telles, satin, tulles mous­se­line  lui font un 

cortège de sonorités sous le palais.

 

Un flux de lumière coule dans le corps de la pensée.”

 

Enfin dans le dernier recueil ( Pas­sion Afrique- 2009 ) le poète se fait le ” passeur ” de cette lumière, la voix ” renonce à se taire ” quand, ” der­rière chaque syl­labe “, est repoussée ” la fron­tière “. On se sou­vient que celle qui s’i­den­ti­fi­ait au E n’a pas hésité, pour faire jouer la musique, à intro­duire dans sa poésie l’anglais ou l’italien.

C’est tout cela, avec la var­iété des moyens, la fidél­ité aux thèmes et l’har­monie d’un cer­tain lyrisme évi­dent mal­gré l’é­conomie des mots, qui fait l’o­rig­i­nal­ité et la valeur de l’an­tholo­gie Rouge assoif­fée de Clau­dine Bertrand.

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France Burghelle Rey

France Burghelle Rey est née à Paris, a enseigné les Let­tres clas­siques et vit actuelle­ment à Paris où elle écrit et pra­tique la cri­tique lit­téraire. Elle est mem­bre de l’As­so­ci­a­tion des Amis de Jean Cocteau et du P.E.N. Club français. Plus de cent textes parus dans de nom­breuses revues et antholo­gies ain­si que plus de cent notes cri­tiques ( Nou­velle Quin­zaine lit­téraire, Poez­ibao, Europe, Place de la Sor­bonne, CCP, Recours au poème, Tem­porel etc.). Elle a écrit une quin­zaine de recueils dont Lyre en dou­ble paru aux édi­tions Inter­ven­tions à Haute voix en 2010 puis chez La Porte Révo­lu­tion en 2013 suivi de Comme un chapitre d’His­toire en 2014 et de Révo­lu­tion II en 2016. Le Chant de l’en­fance (Un prix Blaise Cen­drars adultes) a été pub­lié aux édi­tions du Cygne en juil­let 2015, Petite antholo­gie, ( Con­fi­ance, Patiences et Les Tes­selles du jour ) chez Unic­ité en 2017 et Après la foudre chez Bleu d’en­cre en 2018. Les textes suiv­ants aug­men­tés de L’En­fant et le dra­peau (à paraître chez Vaga­mun­do), nais­sance rédemptrice d’un “ange” dans un monde en désolation,veulent exprimer l’ex­pres­sion d’une néces­saire présence au monde en souf­france. Elle com­mence en 2018 un réc­it poé­tique de genre hybride sur la “mai­son” et la joie qui va paraître en 2021 aux édi­tions Z4 sous le titre La Mai­son loin de la mer. L’un des ses romans, le pre­mier, L’Aven­ture, est pub­lié aux Édi­tions Unic­ité au print­emps 2018 Nou­veaux textes inédits : Instan­ta­nés puis Jardin, je me sou­viens. Paru­tion aux édi­tions Unic­ité en 2020 de Lieu en trois temps suivi de L’Un con­tre l’autre : Gegenüber, en finale nationale du prix Max-Pol Fouchet 2010 Elle a col­laboré avec des pein­tres (Georges Badin) et la graveur Hélène Baumel pour un cer­tain nom­bre de livres d’artistes. http://france.burghellerey.over-blog.com/# : Un blog de 30.000 pages de vues bio-bib­li­ogra­phie com­plète sur ce blog.