> Claudine Bertrand, Rouge assoiffée

Claudine Bertrand, Rouge assoiffée

Par |2018-01-22T22:57:48+00:00 21 juin 2014|Catégories : Blog, Claudine Bertrand|

Par le titre de son l'anthologie, qui ras­semble quinze recueils publiés de 1983 à 2009, Claudine Bertrand évoque au fémi­nin amour et  pas­sion et l'ensemble des recueils le fait avec une poé­sie d'une richesse exi­geante et dans un véri­table hom­mage à la langue et aux mots.

Une étude exhaus­tive serait vaine ici. Il suf­fi­ra de pri­vi­lé­gier quelques aspects de l'œuvre pour rendre compte du génie de l'auteur.    

Dans la pre­mière moi­tié du recueil la poète alterne l'expression en vers libres et celle en prose avec des textes qui, par­fois brefs, vont jusqu'à se réduire en ver­sets. C'est seule­ment à par­tir du Jardin des ver­tiges ( 2002 ) qu'elle trouve sa mise en page et choi­sit défi­ni­ti­ve­ment une dis­po­si­tion en vers libres, avec son rythme souple et musi­cal et sa conci­sion silen­cieuse. Ceux-ci pré­sen­te­ront, de plus en plus, pour affron­ter la vie et son des­tin, une maî­trise du voca­bu­laire ain­si que la sim­pli­ci­té d'un style sou­vent lapi­daire et por­té à la per­fec­tion, sans com­pro­mis, sans arbi­traire comme dans Autour de l'obscur ( 2008 ) : " Profaner le fatum /​ Ce qui lui res­semble /​ Tirage au sort ".

Grâce à un cer­ti­fi­cat de scé­na­ri­sa­tion ciné­ma­to­gra­phique l'œil de Claudine Bertrand s'est fait camé­ra au ser­vice d'une écri­ture visuelle et dans ses textes limi­naires, ceux de Mémory, par exemple, chaque cadrage embraye sur le pré­cé­dent et les voix se mul­ti­plient comme des angles de prise de vue. Le lec­teur des recueils récents se réjouit alors d'avoir confir­ma­tion de son admi­ra­tion pour la poé­tique qui s'ouvre ici et offre tout son poten­tiel : " lente déchi­rure /​ de cette femme /​ mise à nue /​ voir sou­dain /​ l'œil de voyante ".

Au départ de la réflexion sont déjà convo­qués les thèmes de la mémoire et du deuil  récur­rents dans l'ensemble de l'œuvre, avec le ques­tion­ne­ment qui, d'évidence, va de pair.

Pour évo­quer la mort : " jamais elle ne rever­ra son père et sa mère " ( La Dernière femme –1991 ), des mots concrets et choi­sis avec pré­ci­sion se font écho au long des recueils " ombre ","  chaos ", " crânes ", " os ", " guerre ", pierre tom­bale ". Cette der­nière don­ne­ra lieu plus tard en 2005, sous le titre Pierres sau­vages, à un magni­fique déve­lop­pe­ment sur la vie d'une matière deve­nue vivante : " La pierre crève les yeux du miroir ".

Ainsi se fait la quête conjointe de l'identité pour celle qui écrit : " je suis déjà morte " ( Nouvelles épi­pha­nies – 2003 ) ajou­tant plus loin : " Dire je est lourd /​ sur­tout quand il fait défaut ".

Point n'est donc besoin de nou­veaux mots, d'un nou­veau lan­gage à décryp­ter pour celle aus­si qui, même en errant, – " je perds l'écriture,", dit-elle, dans le très bel opus A 2000 années-lumière d'ici ( 1999 ) – a le verbe simple et l'alliance innée du son et du sens : "depuis le début des temps /​ je m'appelle Constance /​ mal­gré tout je me sens prête à décol­ler ".

Et c'est dans la vio­lence qu'il lui a fal­lu vivre et écrire là sa souf­france. Cette même année, Tomber du jour évoque la tor­nade qui détruit " mai­sons, villes et vil­lages " et s'achève par une ter­rible chute : " Tombeau des regrets ". Tombera aus­si la pluie en 2004 ( Chute des voyelles ) /​ à la recherche des pleurs  /​ Cette souf­france /​ jusqu'au der­nier bat­te­ment du monde ".

Mais la soli­tude à la fois de l'esprit et du corps " en réclu­sion ", comme la recherche de l'identité de " l'orpheline /​ en deuil de soi ", trouvent en l'écriture le meilleur adju­vant pos­sible. Déjà en 1994 dans La Montagne sacrée, avant même le mitan de l'anthologie, le verbe appa­raît magni­fié et semble la solu­tion suprême à un des­tin décrit mot à mot ain­si que le fait une den­tel­lière pour for­mer ses jours : " Une parole /​ s'enracine au temps immé­mo­rial /​ Me délivre d'un secret trop lourd /​ une voix la plus déchi­rante /​ Réamorce le divin ".

Dans " un can­tique de l'âme " et " en un poème sym­pho­nique " l'écriture assiste la mémoire par sa pré­sence au monde et pré­pare la poète à l'accès vers la lumière. Celle-ci écri­ra dans Pierres sau­vages encore : " un mot à la fenêtre /​ éclaire le pay­sage ". Elle qui disait dans sa pre­mière prose : " Je ne suis qu'une fic­tion " annonce ain­si la renais­sance, cor­ré­la­tive aux deuils mul­tiples, qu'elle avait d'ailleurs pres­sen­tie dans une superbe asser­tion : " je suis une per­pé­tuelle voyelle dans ce pay­sage sans limite " ( La Dernière femme ). Elle ne savait pas alors com­bien elle disait vrai et igno­rait qu'une aven­ture de plus de vingt ans s'offrait à elle.

Avec Le Corps en tête en 2001 le troi­sième mil­lé­naire s'ouvre sur une consta­ta­tion posi­tive : " Je com­mence à entendre ce que je n'entendais pas ". Le monde, comme le corps lui-même, sont per­çus dans une cer­taine jubi­la­tion. Se confirme enfin la joie res­sen­tie à expri­mer son exis­tence par l'écriture poé­tique. Voici que l'année sui­vante, l'écriture, au ser­vice de la nature et du cos­mos, reje­tant les méta­phores usées au pro­fit d'expressions ori­gi­nales comme celle du " ciel jon­gleur", honore le corps et, plus encore, l'être fémi­nin tout entier, lui qui " enlace le miné­ral /​ de bai­sers mali­cieux /​ sous un ciel ivre " ( Jardin des ver­tiges ).

L'amour encore y est exal­té quand " Un cœur fuit /​ sous la ver­rière /​ de roses et de clé­ma­tites " et qu'il " se révèle enflam­mé /​ de toutes lèvres com­plices ".

Il s'agira donc bien d'espoir dans Pierres sau­vages car le voya­geur, même s'il fuit, " entend ce vers : " Voyageur, debout /​ c'est vers loin /​ que tu marches " et reçoit, par ces mots joyeux, toute la pro­messe d'un temps-espace offert à sa liber­té

Mais néan­moins res­tent encore des ques­tions qui, dès les pre­miers temps de la réflexion, étaient là et l'écriture est elle-même objet de doute. En effet, Claudine Bertrand, à la lire, n'est pas tou­jours cer­taine que ses mots forment un poème. La dou­leur s'exaspère dans les der­niers recueils quand la mémoire se trouve au comble du manque : " Je ne sais plus mon nom " et  que son corps est malade au point qu' elle crie en une belle et émou­vante paro­no­mase : " Je n'ai plus de prière /​ …Je n'ai plus de pierres /​ ni de père " ( Ailleurs en soi – 2006 ) Mais juste après, dans un sur­saut, elle exprime sa déci­sion d' "extir­per le verbe /​ du ver­biage /​ du vacarme /​ pour éloi­gner le banal /​ et rendre le mot à  la bouche ". L'objectif essen­tiel est donc  tou­jours bien le verbe.

Les mots étaient déjà en 2001 les com­pa­gnons de la femme renais­sante :

 

"Dentelles, satin, tulles mous­se­line  lui font un 

cor­tège de sono­ri­tés sous le palais.

 

Un flux de lumière coule dans le corps de la pen­sée."

 

Enfin dans le der­nier recueil ( Passion Afrique– 2009 ) le poète se fait le " pas­seur " de cette lumière, la voix " renonce à se taire " quand, " der­rière chaque syl­labe ", est repous­sée " la fron­tière ". On se sou­vient que celle qui s'identifiait au E n'a pas hési­té, pour faire jouer la musique, à intro­duire dans sa poé­sie l'anglais ou l'italien.

C'est tout cela, avec la varié­té des moyens, la fidé­li­té aux thèmes et l'harmonie d'un cer­tain lyrisme évident mal­gré l'économie des mots, qui fait l'originalité et la valeur de l'anthologie Rouge assoif­fée de Claudine Bertrand.

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France Burghelle Rey

France Burghelle Rey enseigne les lettres clas­siques. Elle est membre de l’Association des Amis de Jean Cocteau, du P.E.N. Club fran­çais.

La poé­sie semble bien son mode pri­vi­lé­gié d’expression car elle a tou­jours recher­ché la conci­sion et l’ellipse à la limite du silence.
Mais le besoin impé­ra­tif de musique, règle d’or, à son sens, de l’émotion poé­tique, explique la rédac­tion récente de ver­sets dans deux recueils inédits, Les Tesselles du jour et Patiences.

Textes parus et à paraître dans une ving­taine de revues.

Elle a écrit une dizaine de recueils dont 4 sont publiés chez Encres Vives, coll. Encres Blanches : Odyssée en double, La Fiancée du silence, L’Orpailleur, Le Bûcher du phé­nix, Lyre en double aux édi­tions Interventions à Haute voix, 2010 et Révolution chez La Porte,2013. Pour un texte du Chant de l’enfance, inédit, elle a obte­nu le prix Blaise Cendrars et pour L’Un contre l’autre, Gegenüber, a été fina­liste du prix Max-Pol Fouchet.

Elle col­la­bore avec des peintres et notam­ment avec Georges Badin pour des livres d’artistes.
http://​france​.bur​ghel​le​rey​.over​-blog​.com/#

Notes cri­tiques dans de nom­breuses revues comme Place de la Sorbonne, Lieux d’être, Cahiers du Sens, Terres de Femmes, Trace de poète, Littérales, Diérèse

Notes cri­tiques de France Burghelle Rey :

  • Cahiers du Sens :
    • Livre à deux Voix, Georges Badin, Aencrages & Co
    • Lointitude, Patricia Laranco
    • Conférence poé­tique au François Coppée dans le cadre des mer­cre­dis du poète : Sonnets de lieux mêlés, Laurent Desvoux
    • Le Grand silence, Gérard Pfister
  • Revue Diptyque :
    • L’Amour de M. Duras
  • Terres de femmes :
    • Un jour en équi­libre, Stella Vinitchi Radulescu, édi­tions du Cygne
  • Lieux d’être n° 52-53 :
    • Passant de la lumière, Béatrice Bonhomme-Villani, L’Arrière-Pays, 2008, 7 € 50
    • Journal aux yeux fer­més, Stella Vinitchi Radulescu
    • Naissances d’argile, Joëlle Pagès-Pindon, Frisson esthé­tique
    • Ce qui reste après l’oubli, Alain Duault
  • Lieux d’être : ( prin­temps 2011 ) :
    • La Neuvaine d’amour, Bruno Doucey, édi­tions de l’Amandier
  • Revue Place de la Sorbonne n°2 :
    • Le Silence des mots, Joëlle Gardes, édi­tions de l’Amandier
  • Site place de la Sorbonne :
    • L’eau trem­blante des sai­sons, Joëlle Gardes, édi­tions de l’Amandier
    • Rouge assoif­fée, antho­lo­gie de Claudine Bertrand, édi­tions Typo ( à paraître )
  • Diérèse n°62 :
    • Ode au recom­men­ce­ment, Jacques Ancet
  • Phoenix :
    • S’il existe un pays, Bruno Doucey
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