Dès le texte lim­i­naire, les choses s’in­versent : ” Le mot arrive / puis il nous dévis­age ” au moment où la poète, dans l’ap­par­te­nance à un groupe, réflé­chit à une marche col­lec­tive sans savoir ” où va le temps ” lui-même.

Des textes apparem­ment sans lien entre eux ne sem­blent obéir ni à une struc­ture pro­pre ni à une struc­ture com­mune et offrent au rythme sa var­iété. On dis­tingue, à ce sujet, une cer­taine obéis­sance au mètre et par­fois égale­ment à la rime; des sur­pris­es, d’autre part, sont ménagées comme, par exem­ple, quand deux ver­sets se font face.

L’écri­t­ure, con­tem­po­raine dans la mesure où elle refuse de se pli­er au com­men­taire, ne renonce cepen­dant pas à la beauté sincère de la métaphore : ” Des per­les man­quent au chapelet de la parole ” ou aux allitéra­tions et aux asso­nances : “la foret verte égrène ses vertèbres “, ” Le val est vert et la sai­son pro­fonde “. Rythme oblige. Ain­si lit-on encore des chutes qui chantent notam­ment à l’oc­ca­sion d’in­ter­ro­ga­tions récur­rentes, de ques­tions sur l’être, le temps, l’ailleurs.

Le mys­tère, en effet, reste par­fois entier : ” Le sens gît à terre / Mais il ne se voit pas “, comme le dit en s’en faisant le témoin, le texte ” l’In­con­nue “. C’est le son alors qui fait sens quand dans ” Con­so­la­tion ” le sig­nifi­ant l’emporte : ” L’é­moi qui n’est pas moi me cerne et je vac­ille “. La dif­fi­culté même du texte en fait sa valeur et dis-trait, au sens éty­mologique, le lecteur.

Le rêve d’ab­solu, d’un autre côté, n’empêche pas ici un cer­tain réal­isme. Le vocab­u­laire sou­vent con­cret, au moyen d’im­ages orig­i­nales, célèbre le quo­ti­di­en, le corps ou la nature elle-même, en pal­liant en quelque sorte la dureté des con­cepts : ” Le temps blêmit sur les ter­rass­es de chaleur ” ou, plus loin : ” Jeune fille ma sœur  après la pluie de sa toi­lette /  La lib­erté fut nue sur la table du jour “. Sont dévelop­pés aus­si des champs lex­i­caux : ” rochers “, ” pier­res “, ” tessons “.

Au milieu des larmes, une poé­tique du ” sans ” s’ex­prime : pas de lieu et, par là, pas d’é­va­sion : “Je suis le sans-abri “, ” Ma gare sans départ …”, “Absence de vis­age “,  ” manque des mots “. Le besoin d’ ” un cen­tre pour aimer ” est for­mulé  au cœur de l’œu­vre juste avant le texte ” Oser ” dont la chute man­i­feste le désir de vivre. C’est bien le cos­mos tout entier qui donne la res­pi­ra­tion car ” Des mots déjà poudroient dans le soleil ” et la poésie qui fait heureuse­ment naître le lieu et ses habi­tants car elle est elle-même lieu ; son expres­sion sert, mal­gré tout, de refuge. Avec elle Gabrielle Althen nous offre des pro­tecteurs : ” Des anges à man­teaux bleus nouent  des cordes sur les monts “. Et même si les lilas sont coupés, la joie de vivre est quo­ti­di­enne :” Chaque jour la parole m’éveille “. La musique qui émane de celle-ci veut être adju­vante et per­met ce qui sera la con­clu­sion de l’o­pus dans qua­tre vers annon­ci­a­teurs de la sec­onde par­tie ” Falloir ” :

 

” Jusqu’à ce que passée la déchirure
Une machine dis­tribuant par bouts
Lud­wig van Beethoven
Use la ques­tion et pré­cip­ite le soleil ”

 

La musique, alliée à une lumière ” en voy­age  ” est la clef d’un équili­bre qui doit se réalis­er entre le noir et le blanc ou le rire, entre la vie et la mort, entre aus­si — et c’est le vent cette fois ” qui inter­roge ” — le cha­grin et le roucoule­ment. Et, entre fatigue et repos, se trou­ve  dans ” Appren­tis­sage ” un des plus beaux textes du recueil. Un bain de couleur, aus­si, ” entre hab­it­able et néant “. Puis il y a le voy­age aus­si comme Ulysse et le départ sur la mer, elle qui, de façon récur­rente dans l’oeu­vre de la poète, sym­bol­ise un tra­jet avec sa quête : ” Et le bateau va vers son immen­sité “, quête à la fois du lieu et de l’in­tem­porel quitte à tuer ” le pittoresque “.

Dans la troisième par­tie, ” Le troisième jour “, un poème antithé­tique, cette fois encore, entre tristesse et joie, est offert à l’aimé comme une com­plainte juste­ment de ” la fille debout du bord du large “.

Enfin, dans les derniers textes appa­rais­sent des vari­a­tions sur les sen­sa­tions visuelles et audi­tives avec le regard, la musique, leur lumière et le bleu qui con­note la lib­erté au milieu des autres ” couleurs du monde “.

Alors, mal­gré tou­jours bien des ques­tions, le chant s’achève, optimiste :

 

” Ô terre blonde
Quand le fond d’or est byzantin
Toute mal­donne se taisant
La mer répète ses baisers ”

 

Lyrisme et spir­i­tu­al­ité inspirés par la ren­con­tre, notam­ment, de Georges Schéhadé, et exprimés au son de la musique de Mozart qui ” sourit “, sont un rap­pel du livre précé­dent ” La Cav­al­ière indemne ” et de la pre­mière phrase de ” L’Art poé­tique ” qui le clôt : ” Mozart sans poids entre deux pleurs a tant aimé le monde qu’il y lais­sa frémir la place de Dieu par­mi les rires “.

Et, véri­ta­ble­ment réjouis­sant, l’ex­cip­it jus­ti­fie le titre : ” Et le soleil plus nu se met­tra à danser …”

 

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France Burghelle Rey

France Burghelle Rey est née à Paris, a enseigné les Let­tres clas­siques et vit actuelle­ment à Paris où elle écrit et pra­tique la cri­tique lit­téraire. Elle est mem­bre de l’As­so­ci­a­tion des Amis de Jean Cocteau et du P.E.N. Club français. Plus de cent textes parus dans de nom­breuses revues et antholo­gies ain­si que plus de cent notes cri­tiques ( Nou­velle Quin­zaine lit­téraire, Poez­ibao, Europe, Place de la Sor­bonne, CCP, Recours au poème, Tem­porel etc.). Elle a écrit une quin­zaine de recueils dont Lyre en dou­ble paru aux édi­tions Inter­ven­tions à Haute voix en 2010 puis chez La Porte Révo­lu­tion en 2013 suivi de Comme un chapitre d’His­toire en 2014 et de Révo­lu­tion II en 2016. Le Chant de l’en­fance (Un prix Blaise Cen­drars adultes) a été pub­lié aux édi­tions du Cygne en juil­let 2015, Petite antholo­gie, ( Con­fi­ance, Patiences et Les Tes­selles du jour ) chez Unic­ité en 2017 et Après la foudre chez Bleu d’en­cre en 2018. Les textes suiv­ants aug­men­tés de L’En­fant et le dra­peau (à paraître chez Vaga­mun­do), nais­sance rédemptrice d’un “ange” dans un monde en désolation,veulent exprimer l’ex­pres­sion d’une néces­saire présence au monde en souf­france. Elle com­mence en 2018 un réc­it poé­tique de genre hybride sur la “mai­son” et la joie qui va paraître en 2021 aux édi­tions Z4 sous le titre La Mai­son loin de la mer. L’un des ses romans, le pre­mier, L’Aven­ture, est pub­lié aux Édi­tions Unic­ité au print­emps 2018 Nou­veaux textes inédits : Instan­ta­nés puis Jardin, je me sou­viens. Paru­tion aux édi­tions Unic­ité en 2020 de Lieu en trois temps suivi de L’Un con­tre l’autre : Gegenüber, en finale nationale du prix Max-Pol Fouchet 2010 Elle a col­laboré avec des pein­tres (Georges Badin) et la graveur Hélène Baumel pour un cer­tain nom­bre de livres d’artistes. http://france.burghellerey.over-blog.com/# : Un blog de 30.000 pages de vues bio-bib­li­ogra­phie com­plète sur ce blog.