> Gabrielle Althen, Soleil patient

Gabrielle Althen, Soleil patient

Par |2018-01-22T22:53:47+00:00 19 décembre 2016|Catégories : Critiques|

 

 

Dès le texte limi­naire, les choses s'inversent : " Le mot arrive /​ puis il nous dévi­sage " au moment où la poète, dans l'appartenance à un groupe, réflé­chit à une marche col­lec­tive sans savoir " où va le temps " lui-même.

Des textes appa­rem­ment sans lien entre eux ne semblent obéir ni à une struc­ture propre ni à une struc­ture com­mune et offrent au rythme sa varié­té. On dis­tingue, à ce sujet, une cer­taine obéis­sance au mètre et par­fois éga­le­ment à la rime ; des sur­prises, d'autre part, sont ména­gées comme, par exemple, quand deux ver­sets se font face.

L'écriture, contem­po­raine dans la mesure où elle refuse de se plier au com­men­taire, ne renonce cepen­dant pas à la beau­té sin­cère de la méta­phore : " Des perles manquent au cha­pe­let de la parole " ou aux alli­té­ra­tions et aux asso­nances : "la foret verte égrène ses ver­tèbres ", " Le val est vert et la sai­son pro­fonde ". Rythme oblige. Ainsi lit-on encore des chutes qui chantent notam­ment à l'occasion d'interrogations récur­rentes, de ques­tions sur l'être, le temps, l'ailleurs.

Le mys­tère, en effet, reste par­fois entier : " Le sens gît à terre /​ Mais il ne se voit pas ", comme le dit en s'en fai­sant le témoin, le texte " l'Inconnue ". C'est le son alors qui fait sens quand dans " Consolation " le signi­fiant l'emporte : " L'émoi qui n'est pas moi me cerne et je vacille ". La dif­fi­cul­té même du texte en fait sa valeur et dis-trait, au sens éty­mo­lo­gique, le lec­teur.

Le rêve d'absolu, d'un autre côté, n'empêche pas ici un cer­tain réa­lisme. Le voca­bu­laire sou­vent concret, au moyen d'images ori­gi­nales, célèbre le quo­ti­dien, le corps ou la nature elle-même, en pal­liant en quelque sorte la dure­té des concepts : " Le temps blê­mit sur les ter­rasses de cha­leur " ou, plus loin : " Jeune fille ma sœur  après la pluie de sa toi­lette /​  La liber­té fut nue sur la table du jour ". Sont déve­lop­pés aus­si des champs lexi­caux : " rochers ", " pierres ", " tes­sons ".

Au milieu des larmes, une poé­tique du " sans " s'exprime : pas de lieu et, par là, pas d'évasion : "Je suis le sans-abri ", " Ma gare sans départ …", "Absence de visage ",  " manque des mots ". Le besoin d' " un centre pour aimer " est for­mu­lé  au cœur de l'œuvre juste avant le texte " Oser " dont la chute mani­feste le désir de vivre. C'est bien le cos­mos tout entier qui donne la res­pi­ra­tion car " Des mots déjà pou­droient dans le soleil " et la poé­sie qui fait heu­reu­se­ment naître le lieu et ses habi­tants car elle est elle-même lieu ; son expres­sion sert, mal­gré tout, de refuge. Avec elle Gabrielle Althen nous offre des pro­tec­teurs : " Des anges à man­teaux bleus nouent  des cordes sur les monts ". Et même si les lilas sont cou­pés, la joie de vivre est quo­ti­dienne :" Chaque jour la parole m'éveille ". La musique qui émane de celle-ci veut être adju­vante et per­met ce qui sera la conclu­sion de l'opus dans quatre vers annon­cia­teurs de la seconde par­tie " Falloir " :

 

" Jusqu'à ce que pas­sée la déchi­rure
Une machine dis­tri­buant par bouts
Ludwig van Beethoven
Use la ques­tion et pré­ci­pite le soleil "

 

La musique, alliée à une lumière " en voyage  " est la clef d'un équi­libre qui doit se réa­li­ser entre le noir et le blanc ou le rire, entre la vie et la mort, entre aus­si – et c'est le vent cette fois " qui inter­roge " – le cha­grin et le rou­cou­le­ment. Et, entre fatigue et repos, se trouve  dans " Apprentissage " un des plus beaux textes du recueil. Un bain de cou­leur, aus­si, " entre habi­table et néant ". Puis il y a le voyage aus­si comme Ulysse et le départ sur la mer, elle qui, de façon récur­rente dans l'oeuvre de la poète, sym­bo­lise un tra­jet avec sa quête : " Et le bateau va vers son immen­si­té ", quête à la fois du lieu et de l'intemporel quitte à tuer " le pit­to­resque ".

Dans la troi­sième par­tie, " Le troi­sième jour ", un poème anti­thé­tique, cette fois encore, entre tris­tesse et joie, est offert à l'aimé comme une com­plainte jus­te­ment de " la fille debout du bord du large ".

Enfin, dans les der­niers textes appa­raissent des varia­tions sur les sen­sa­tions visuelles et audi­tives avec le regard, la musique, leur lumière et le bleu qui connote la liber­té au milieu des autres " cou­leurs du monde ".

Alors, mal­gré tou­jours bien des ques­tions, le chant s'achève, opti­miste :

 

" Ô terre blonde
Quand le fond d'or est byzan­tin
Toute mal­donne se tai­sant
La mer répète ses bai­sers "

 

Lyrisme et spi­ri­tua­li­té ins­pi­rés par la ren­contre, notam­ment, de Georges Schéhadé, et expri­més au son de la musique de Mozart qui " sou­rit ", sont un rap­pel du livre pré­cé­dent " La Cavalière indemne " et de la pre­mière phrase de " L'Art poé­tique " qui le clôt : " Mozart sans poids entre deux pleurs a tant aimé le monde qu’il y lais­sa fré­mir la place de Dieu par­mi les rires ".

Et, véri­ta­ble­ment réjouis­sant, l'excipit jus­ti­fie le titre : " Et le soleil plus nu se met­tra à dan­ser …"

 

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France Burghelle Rey

France Burghelle Rey enseigne les lettres clas­siques. Elle est membre de l’Association des Amis de Jean Cocteau, du P.E.N. Club fran­çais.

La poé­sie semble bien son mode pri­vi­lé­gié d’expression car elle a tou­jours recher­ché la conci­sion et l’ellipse à la limite du silence.
Mais le besoin impé­ra­tif de musique, règle d’or, à son sens, de l’émotion poé­tique, explique la rédac­tion récente de ver­sets dans deux recueils inédits, Les Tesselles du jour et Patiences.

Textes parus et à paraître dans une ving­taine de revues.

Elle a écrit une dizaine de recueils dont 4 sont publiés chez Encres Vives, coll. Encres Blanches : Odyssée en double, La Fiancée du silence, L’Orpailleur, Le Bûcher du phé­nix, Lyre en double aux édi­tions Interventions à Haute voix, 2010 et Révolution chez La Porte,2013. Pour un texte du Chant de l’enfance, inédit, elle a obte­nu le prix Blaise Cendrars et pour L’Un contre l’autre, Gegenüber, a été fina­liste du prix Max-Pol Fouchet.

Elle col­la­bore avec des peintres et notam­ment avec Georges Badin pour des livres d’artistes.
http://​france​.bur​ghel​le​rey​.over​-blog​.com/#

Notes cri­tiques dans de nom­breuses revues comme Place de la Sorbonne, Lieux d’être, Cahiers du Sens, Terres de Femmes, Trace de poète, Littérales, Diérèse

Notes cri­tiques de France Burghelle Rey :

  • Cahiers du Sens :
    • Livre à deux Voix, Georges Badin, Aencrages & Co
    • Lointitude, Patricia Laranco
    • Conférence poé­tique au François Coppée dans le cadre des mer­cre­dis du poète : Sonnets de lieux mêlés, Laurent Desvoux
    • Le Grand silence, Gérard Pfister
  • Revue Diptyque :
    • L’Amour de M. Duras
  • Terres de femmes :
    • Un jour en équi­libre, Stella Vinitchi Radulescu, édi­tions du Cygne
  • Lieux d’être n° 52-53 :
    • Passant de la lumière, Béatrice Bonhomme-Villani, L’Arrière-Pays, 2008, 7 € 50
    • Journal aux yeux fer­més, Stella Vinitchi Radulescu
    • Naissances d’argile, Joëlle Pagès-Pindon, Frisson esthé­tique
    • Ce qui reste après l’oubli, Alain Duault
  • Lieux d’être : ( prin­temps 2011 ) :
    • La Neuvaine d’amour, Bruno Doucey, édi­tions de l’Amandier
  • Revue Place de la Sorbonne n°2 :
    • Le Silence des mots, Joëlle Gardes, édi­tions de l’Amandier
  • Site place de la Sorbonne :
    • L’eau trem­blante des sai­sons, Joëlle Gardes, édi­tions de l’Amandier
    • Rouge assoif­fée, antho­lo­gie de Claudine Bertrand, édi­tions Typo ( à paraître )
  • Diérèse n°62 :
    • Ode au recom­men­ce­ment, Jacques Ancet
  • Phoenix :
    • S’il existe un pays, Bruno Doucey
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