> Dana SHISHMANIAN, Les Poèmes de Lucy

Dana SHISHMANIAN, Les Poèmes de Lucy

Par | 2018-01-22T22:53:22+00:00 25 janvier 2017|Catégories : Critiques, Dana Shishmanian|

 

Après un appel à ses frères pour qu'ils lisent ses poèmes la nar­ra­trice, dont le corps est rebelle aux tor­tures de la vie, demande l'aide de Dieu :

 

"mon Dieu cachez-moi
avec mes mots à moi
qui sont à per­sonne "

 

Mais le doute s'installe et, comme preuve, en est l'inversion des consta­ta­tions et des rai­son­ne­ments : ( eh oui les signes uni­ver­saux /​ avec ou sans néga­tion sont inter­chan­geables " ). C'est alors le choix de la soli­tude et de la révolte devant, par exemple, l'escroquerie d'un assu­reur qui veut faire inves­tir " sur la mort ".  

Et s'il y a, pour le dire, pro­saïque et réa­lisme, au moyen sou­vent d'objets les plus quo­ti­diens, ces formes sont, sans aucun doute, au ser­vice de la vie spi­ri­tuelle et de son expres­sion inhi­bée : " On sou­haite quoi quand on com­mence  un poème /​ rien on ne sou­haite rien ".

Plus loin, la pen­sée et, de fait, l'écriture, s'emballent dans " A pas­sage to India " aidées par l'intertexte avec, cette fois, le choix de vivre ou de mou­rir " si jamais des poèmes s'arrachent de mes résur­rec­tions jour­na­lières " qui pour­ront être don­nés aux enfants. Mais cela ne se fera pas sans de cruelles ratio­ci­na­tions phi­lo­so­phiques comme en témoigne le poème " Algorithmes aléa­toires".

L'écriture, heu­reu­se­ment, ne donne pas la pri­mau­té au signi­fiant mais sait se libé­rer et jouer avec les sons et le sens et laisse la pos­si­bi­li­té d'un espoir en pre­nant ses sub­stan­tifs à la nature et aux élé­ments. Ainsi, dans l'appel au voyage évo­qué avec enthou­siasme et une part même de lyrisme :

 

" par­tir juste par­tir
en rêvant de pal­miers
sur une plage déserte "

 

ce besoin d'un départ évo­lue-t-il vers un pro­jet cos­mique :

 

" j'irai au feu
sou­le­vée par le vent
j'irai à la mer
je me lais­se­rai boire
par la lune "

 

Abandon qui va jus­qu' à l'identification à l'espace et au temps. Mais sans doute est plus rédemp­trice celle qui se fait avec le frère souf­frant dans la recherche d'une voie sem­blable. Car c'est, de toute évi­dence, avec les autres qu'il faut recom­men­cer " l'humaine comé­die ".

La seule forme de bon­heur semble bien, en effet, consis­ter en l'altérité et en la puis­sance de l'empathie, clé de tout com­por­te­ment du poète. Joie et ten­dresse sont encore pos­sibles quand il suf­fit de regar­der " les yeux de l'écureuil ".

Il faut dire qu'est néces­saire pour cha­cun de trou­ver la force de com­battre mal­gré l'idée même de la fin du monde. Sujet qui donne lieu à un des plus beaux textes du recueil tein­té lui aus­si de lyrisme :

 

" après tout la fin du monde
n'est jamais qu'une nou­velle
expé­ri­men­ta­tion musi­cale "

 

Mais des ques­tions se posent encore, notam­ment, celle de la véri­té à savoir ou non quand le prin­ci­pal est, de toute façon, de décou­vrir son che­min " et de " s'auto-créer en étant ". Il y a donc " à faire " puisque Lucy se réin­carne et que la chair arrive à se faire esprit. Et comme rien ne res­te­ra de la vie de la poète et rien de sa mort aus­si, celle-ci est ame­née à dire à pro­pos du renou­veau de la nature :

 

" Les bou­tons sur des branches frêles
juste avant la der­nière neige de l'hiver
eux seule­ment
valent la peine ".

 

Une réponse donc est sûre, celle de la mois­son des mots et, par là, celle de l'amour – langue et homme sont indis­so­ciables – que l'on sème comme Jésus.

La vie peut l'emporter alors sur la mort lorsque la nar­ra­trice accueille l'enfant meur­tri par la guerre et que le sang est absor­bé " par cette blan­cheur cou­chée dans les pages d'un livre /​ pour en faire naître des fleurs ".

Enfin, les der­niers vers du recueil célèbrent, en un double bou­quet de quin­zains, la valeur de l'échange dont il est ques­tion plus haut : " On apprend en ensei­gnant /​ on reçoit en don­nant ".         

 

*  

 

                                                                              

 

 

 

mm

France Burghelle Rey

France Burghelle Rey enseigne les lettres clas­siques. Elle est membre de l’Association des Amis de Jean Cocteau, du P.E.N. Club fran­çais.

La poé­sie semble bien son mode pri­vi­lé­gié d’expression car elle a tou­jours recher­ché la conci­sion et l’ellipse à la limite du silence.
Mais le besoin impé­ra­tif de musique, règle d’or, à son sens, de l’émotion poé­tique, explique la rédac­tion récente de ver­sets dans deux recueils inédits, Les Tesselles du jour et Patiences.

Textes parus et à paraître dans une ving­taine de revues.

Elle a écrit une dizaine de recueils dont 4 sont publiés chez Encres Vives, coll. Encres Blanches : Odyssée en double, La Fiancée du silence, L’Orpailleur, Le Bûcher du phé­nix, Lyre en double aux édi­tions Interventions à Haute voix, 2010 et Révolution chez La Porte,2013. Pour un texte du Chant de l’enfance, inédit, elle a obte­nu le prix Blaise Cendrars et pour L’Un contre l’autre, Gegenüber, a été fina­liste du prix Max-Pol Fouchet.

Elle col­la­bore avec des peintres et notam­ment avec Georges Badin pour des livres d’artistes.
http://​france​.bur​ghel​le​rey​.over​-blog​.com/#

Notes cri­tiques dans de nom­breuses revues comme Place de la Sorbonne, Lieux d’être, Cahiers du Sens, Terres de Femmes, Trace de poète, Littérales, Diérèse

Notes cri­tiques de France Burghelle Rey :

  • Cahiers du Sens :
    • Livre à deux Voix, Georges Badin, Aencrages & Co
    • Lointitude, Patricia Laranco
    • Conférence poé­tique au François Coppée dans le cadre des mer­cre­dis du poète : Sonnets de lieux mêlés, Laurent Desvoux
    • Le Grand silence, Gérard Pfister
  • Revue Diptyque :
    • L’Amour de M. Duras
  • Terres de femmes :
    • Un jour en équi­libre, Stella Vinitchi Radulescu, édi­tions du Cygne
  • Lieux d’être n° 52-53 :
    • Passant de la lumière, Béatrice Bonhomme-Villani, L’Arrière-Pays, 2008, 7 € 50
    • Journal aux yeux fer­més, Stella Vinitchi Radulescu
    • Naissances d’argile, Joëlle Pagès-Pindon, Frisson esthé­tique
    • Ce qui reste après l’oubli, Alain Duault
  • Lieux d’être : ( prin­temps 2011 ) :
    • La Neuvaine d’amour, Bruno Doucey, édi­tions de l’Amandier
  • Revue Place de la Sorbonne n°2 :
    • Le Silence des mots, Joëlle Gardes, édi­tions de l’Amandier
  • Site place de la Sorbonne :
    • L’eau trem­blante des sai­sons, Joëlle Gardes, édi­tions de l’Amandier
    • Rouge assoif­fée, antho­lo­gie de Claudine Bertrand, édi­tions Typo ( à paraître )
  • Diérèse n°62 :
    • Ode au recom­men­ce­ment, Jacques Ancet
  • Phoenix :
    • S’il existe un pays, Bruno Doucey