Néant rose, Le manifeste poétique de Dana Shishmanian

Par |2022-09-06T18:41:04+02:00 29 août 2022|Catégories : Critiques, Dana Shishmanian|

la poésie elle mange de tout / c’est une omni­vore / une porcine

Un livre chas­se l’autre ? Ce n’est pour­tant pas parce que Dana Shish­man­ian vient de sor­tir un nou­veau recueil (Le Sens mag­né­tique, L’Harmattan) qu’il faut oubli­er le précé­dent, le sur­prenant Néant rose (2017 chez le même édi­teur). Un titre en forme d’oxymore (encore que : qui pour­rait affirmer que le néant n’est pas rose ?). 

Le con­tenu, quoi qu’il en soit, est tout aus­si sur­prenant que le titre, comme en témoigne – sim­ple exem­ple – ce pas­sage con­clusif d’un poème, celui où appa­raît juste­ment le « néant rose » mais dans une syn­taxe inédite, puisque on est ten­té d’interpréter « rose » non comme un adjec­tif mais comme la troisième per­son­ne du sin­guli­er à l’indicatif présent d’un hypothé­tique verbe « ros­er » (ros­er comme arroser !).

Là où néant rose une fleur sculp­tée dans son par­fum un nid cou­vé par l’œuf d’un coq noc­turne et à demain dit la poule retour­nant sa veste quand sort de son cha­peau non non pas un lapin mais éter­nelle­ment et à jamais frais le pain de ce jour.

A‑t-on déjà remar­qué, à ce pro­pos, que le « man­i­feste-syn­thèse » de Guil­laume Apol­li­naire inti­t­ulé L’Antitradition futur­iste (1913), après un « Mer…De… » aux pro­fesseurs, péd­a­gogues, etc. se ter­mine par un « Rose » aux Marinet­ti, Picas­so, etc., ce qui témoigne déjà d’un usage inusité du mot (ici le sub­stan­tif) « rose » ?

Alors que l’étrange recueil de D. Shish­man­ian, qui jux­ta­pose en toute poésie et avec plus qu’une pointe de sur­réal­isme une éphéméride, des con­tes urbains et des haïkus, a déjà fait l’objet de plusieurs recen­sions (1), c’est juste­ment son car­ac­tère de man­i­feste – insuff­isam­ment souligné jusqu’ici à notre gré – que nous voudri­ons évoquer.

En-deçà des dif­férences formelles, notre art poé­tique con­jugue deux grandes tra­di­tions. L’une, illus­trée par exem­ple par le Ron­sard des Amours s’intéresse prin­ci­pale­ment aux tour­ments de l’âme. Elle est lyrique, élé­giaque, sou­vent cha­grine. L’autre est celle des poètes satiriques, davan­tage tournés vers le monde extérieur, quoique sou­vent aus­si d’une humeur cha­grine. C’est que, en effet, que l’on se regarde soi ou que l’on con­tem­ple le monde, il n’y a pas telle­ment d’occasions de se réjouir.

Les poètes passent sou­vent d’un reg­istre à l’autre. Voir le Vic­tor Hugo des « Pau­vres gens » (La Légende des siè­cles) et celui de « Demain dès l’aube » (Les Con­tem­pla­tions). C’est égale­ment le cas de notre poétesse qui évoque quelque part son mal d’amour 

quarti­er désert café dor­mant et moi au bord d’un précipice / sans fond douleur sans fond amour sans fin

mais elle ne s’y attarde pas. D’ailleurs, à l’en croire selon un autre poème

cuisin­er et mourir / d’amour – quelle dif­férence après coup…

Apol­li­naire, encore lui, est revenu à plusieurs repris­es sur sa con­cep­tion de ce que devait être la poésie mod­erne, en par­ti­c­uli­er dans un arti­cle du Mer­cure de France, « L’Esprit nou­veau et les poètes » (1918). Si son mot d’ordre de « machin­er le monde » n’a guère eu d’écho, D. Shish­man­ian se retrou­ve toute entière dans ce pro­pos du rescapé de Qua­torze : la « lib­erté [des poètes] ne peut pas être moins grande que celle d’un jour­nal quo­ti­di­en qui traite dans une seule feuille des matières les plus diverses ».

Dana Shishm­lan­ian ne dit pas autre chose.

On s’épuise au bout de cent de mille poèmes / sa sub­stance pro­pre tant machouil­lée devient fade […] alors on s’enrichit des vies des autres / des morts des autres

Des morts des autres, en effet, comme celle du sui­cidé du métro qui lui inspi­ra l’un des poèmes les plus boulever­sants du recueil (« Acci­dent grave de voyageur »).

Apol­li­naire écrivait aus­si : « les poètes ne sont pas seule­ment les hommes du beau. Ils sont encore et surtout les hommes du vrai ». Et chez D. Shishmanian : 

manger et boire se mou­voir bais­er cracher / c’est cela l’humaine aventure

Dana Shish­man­ian, Néant rose, L’Har­mat­tan, 2017, 118 pages, 14 euros.

La poétesse ne recule pas devant les mots crus : le vrai jusqu’au bout ! De toute façon, ajoute-t-elle,

La poésie n’a que faire / de votre poli­tique­ment cor­rect / traduit en censure

Et le vers, bien sûr, doit être « libre »

et pas de rime c’est obsolète / on est affranchi à vie on est poète / contemporain

Au-delà de ces con­sid­éra­tions sur ce qui peut ou doit être fait se pose la ques­tion de com­ment le faire.

Oublie tes poèmes / t’entêter ne sert à rien ; à cha­cun sa peine

Ce n’est donc pas tant le labeur qui compte que de savoir saisir l’inspiration quand elle vient

Dépêche t’arrête pas / la fente est brève – glisse tes mots

Avec ce qu’il faut d’autodérision

tes poèmes noirs décapités – / des ailes inutiles

mais l’espoir, tout de même, qu’il en restera quelque chose

Tes mots que valent-ils ? / Rien pour toi. Mais sais-tu quand / ils ger­ment ? Laisse les choir…

Les poèmes de D. Shish­man­ian racon­tent des his­toires, par­fois drôles comme celui nom­mé « Same­di » qui fait inter­venir un ogre et les cloches de Noël, plus sou­vent mélan­col­iques (mais le monde… voir plus haut). Elle nous pro­pose aus­si, sans en avoir l’air, une réflex­ion sur l’art poé­tique et – mais cela mérit­erait un autre arti­cle – une philoso­phie de la vie.

Présentation de l’auteur

Dana Shishmanian

Née en Roumanie, diplômée de l’U­ni­ver­sité de Bucarest avec une thèse de maîtrise en lit­téra­ture com­parée, Dana Shish­man­ian vit et tra­vaille en France depuis 30 ans.

Elle a pub­lié une pla­que­tte inti­t­ulée Exer­ci­ces de résur­rec­tion, dans la col­lec­tion « Poètes Ensem­ble » d’Hélices (2008), et des poèmes dans des revues (Arpa, Décharge, Comme en poésie, Esprits poé­tiques, Les cahiers du sens 2010), des antholo­gies (Fran­copo­lis 2008–2009, Flammes vives 2010 et 2011, L’Athanor des poètes 1991–2011), sur des sites de poésie (Le Cap­i­tal des Mots, Patrim­ages, Le manoir des poètes, Textes et pré­textes, Poésie en lib­erté), ain­si que dans la revue en ligne Fran­copo­lis, dont elle est mem­bre du comité de lec­ture depuis févri­er 2012.

Elle a ani­mé en 2010, avec l’écrivain mauricien Khal Torab­ul­ly, la col­lecte de poèmes Poètes pour Haïti (parue chez L’Harmattan en jan­vi­er 2011, dans la col­lec­tion Témoignage poé­tique). En décem­bre 2011 est paru chez L’Harmattan son recueil Mer­cre­di entre deux peurs (col­lec­tion Accent tonique). 

Trois autres recueils sont parus depuis : deux aux édi­tions du Cygne (Plon­geon intime en 2014, et Le fruit obscur en 2017) et un chez Échap­pée belle édi­tion (Les poèmes de Lucy, 2014).

Textes

Dana Shishmanian

Autres lec­tures

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  Après un appel à ses frères pour qu’ils lisent ses poèmes la nar­ra­trice, dont le corps est rebelle aux tor­tures de la vie, demande l’aide de Dieu :   “mon Dieu cachez-moi avec […]

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Michel Herland

Michel Her­land est pro­fesseur des uni­ver­sités. En dehors de ses ouvrages et arti­cles pro­fes­sion­nels en sci­ences économiques, il est l’auteur d’un essai, Let­tres sur la jus­tice sociale à un ami de l’humanité (2006), de deux romans, L’Esclave (2014) et La Mutine (2018), de deux recueils de poésies, Haïkus-Mar­tinique (2018) et Tropiques suivi de Mis­erere (2020, éd. bilingue français-roumain), de nou­velles, d’un mono­logue, Le Dépar­leur, qu’il inter­prète lui-même au théâtre et de nom­breuses pub­li­ca­tions en revues.

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