Après le silence d’en­trée de deux beaux haïkus le recueil s’ou­vre sur la quié­tude du foy­er et de la nature au moyen de la lib­erté chan­tante du mètre. Tout au long seront con­vo­qués, notam­ment, les lieux chers et les vis­ages des maîtres en vers brefs ou longs jusqu’ à for­mer des ver­sets. C’est  ceux-là qui  occu­pent les dis­tiques mimant le roule­ment du train du poème ” Transsibérien “.

Le charme du texte réside à la fois dans la prég­nance du réel et d’une forte spir­i­tu­al­ité annon­cée par les cita­tions en exer­gue. Un pan­théisme — “quel secret lie les peu­pli­ers à leurs fuse­aux ? ” —  fête en quelque sorte l’ensem­ble que couronne la présence des anges. La voici liée à l’élé­ment marin :

 

” Et cette baie resplendis­sante et calme où frémis­sent les anges. ”

 

Même si cette présence est invis­i­ble elle est por­teuse de vérité car c’est sur elle que ceux-ci veil­lent.

Ne peut-on pas sup­pos­er que ce sont ces anges invis­i­bles qui aident le poète à inven­ter sa terre ? A la fin de l’ou­vrage une note donne son expli­ca­tion au titre : ” la poésie nous décou­vre-t-elle pas… le ter­ri­toire sans lim­ites qui s’é­tend hors de nous. ”

La terre ne peut que s’in­ven­ter pour ceux qui sont appelés ” les espi­ons de Dieu ” et qui, dans leur con­tem­pla­tion, sont émer­veil­lés: ” le réel est sans fin, sans lim­ite, il étonne “.

Dans des tableaux où il tra­vaille la couleur : ” après le gris de métal vert de la lavande, un ciel promet le bleu, ”   Philippe Delaveau explore la nature et ses élé­ments, champs, arbres, oiseaux, papil­lons et tous ont un rôle dans la cohérence du texte. En témoignent, par leur exis­tence sym­bol­ique, les cigognes avec leur ” Long bec désig­nant l’Est et le retour vers la Lumière “.

Le texte ” Cimetières de voitures ” et ses ” signes de la mort ” mon­trent ce que cette explo­ration peut par­fois avoir de réal­iste et, de cette façon, se trou­ve priv­ilégiée, de part et d’autre de l’o­pus, l’évo­ca­tion des moyens de trans­port. Le métro lui-même n’est pas oublié quand, à la sor­tie du Lou­vre – occa­sion d’une admirable descrip­tion au sujet de Rem­brandt — s’ex­prime, comme pour les bateaux et les trains, l’idée récur­rente du chemin; un topos  que l’on retrou­ve dans des allu­sions aux rues et à leur bitume.

Ain­si les élé­ments qui sont liés aux saisons, telle l’eau sous toutes ses formes, par exem­ple celle de la pluie, pren­nent-ils ici tout leur sens. L’é­coule­ment des canaux et des fleuves par­ticipe de ce motif du mou­ve­ment qui répond au besoin d’é­va­sion du poète-voyageur. La nature a sa philoso­phie et sa rhé­torique : “nous sommes là devant le temps du ciel et l’ar­gu­ment du fleuve “.

Tout au long de l’ou­vrage sont présen­tés de mul­ti­ples lieux,  sources essen­tielles d’in­spi­ra­tion, dont le sens mys­térieux, ” avec le signe explicite d’une présence1 restent à décrypter. Les Champs-Elysées, Lon­dres, l’Inde etc. que tra­versent la Seine, la Tamise ou le Gange.

Il s’ag­it d’une quête apparem­ment sat­is­faite qui n’empêche nulle­ment le ques­tion­nement. Nom­breux donc sont les vers inter­ro­gat­ifs sur le lieu, le temps, la vie dans lesquels tout est pré­texte à poésie :

 

” où est le bleu, la joie, l’am­ple ciel qui libère ”

 

Jusqu’ au texte 2 de ” Grand Nord “, à la fin du recueil, per­dure l’incertitude :

 

“Qui suis-je ? Où est notre pays ? Où la rive éternelle ?
Devons-nous tra­vers­er le temps sur une barque ? ”

 

Le nar­ra­teur sem­ble au moins obtenir une réponse à la ques­tion  ” Où vas-tu ? ” Car qui part sou­vent revient et peut écrire :

 

“errant aux quais bruyants, voyageur revenu
sur la  page débal­lant la valise et les mots lourds et nus ”

 

L’écri­t­ure poé­tique qui ” envie les apti­tudes de la musique et de la pein­ture1 est présen­tée ici encore comme une des plus belles solu­tions pour ” approcher le secret du monde1. Sym­bol­es et métaphores, dans un lyrisme dis­tan­cié qui sait se mon­tr­er à la fron­tière d’un nou­veau lan­gage, sont au ser­vice d’une quête de la vérité et de la pureté  comme l’est  le cristal des ” Ver­res à pied “. A not­er, au milieu de la var­iété des trou­vailles, la per­son­ni­fi­ca­tion du soleil qui ” éveille “, ” nomme ” et  ” human­ise “.

Le recueil évolue, grâce au verbe, vers la lumière qui chante et la con­clu­sion de la prière ” Sup­pli­ca­tion de Pâques ” : ” tout est si sim­ple et vit dans la lumière… vous êtes toute Joie “,  résume le sens de l’ensem­ble des textes en affir­mant une foi éprou­vée et heureuse.

Depuis 1992, pour Philippe Delaveau, le poète est ce Veilleur amoureux qui cherche à com­pren­dre  ” pen­dant que d’autres dor­ment1. Et c’est par ” l’ex­er­ci­ce du chant “, dit la note finale, qu’il peut appren­dre à dis­cern­er le réel.

Enfin, le leit­mo­tiv de la joie trou­ve son acmé dans le poème ultime. Par la magie des saisons, celle de la pluie où l’on ” perçoit des  ” sources de liesse ” et  celle de la neige qui ” révèle une beauté sans nom “.

Mais ce n’est pas ” la joie, quand même ” de Joseph Jou­bert. En effet, dans Inven­tion de la terre, ce sen­ti­ment est pro­fondé­ment lié à la Présence méta­physique sig­nifiée dans le haïku qui clôt le recueil et embel­lie à la fois par l’é­clat de l’or et par le frémisse­ment des anges.

La poésie et sa musique sont  bien ici mag­nifiées dans la mesure où ” L’art est la con­tem­pla­tion de la Présence “.

 

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notes :

1) inter­view ” Instants d’é­ter­nité poé­tique avec Philippe Delaveau ” par Alix de Bois­set https://ikoness.com/2015/11/22/202/

 

 

 

 

 

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France Burghelle Rey

France Burghelle Rey est née à Paris, a enseigné les Let­tres clas­siques et vit actuelle­ment à Paris où elle écrit et pra­tique la cri­tique lit­téraire. Elle est mem­bre de l’As­so­ci­a­tion des Amis de Jean Cocteau et du P.E.N. Club français. Plus de cent textes parus dans de nom­breuses revues et antholo­gies ain­si que plus de cent notes cri­tiques ( Nou­velle Quin­zaine lit­téraire, Poez­ibao, Europe, Place de la Sor­bonne, CCP, Recours au poème, Tem­porel etc.). Elle a écrit une quin­zaine de recueils dont Lyre en dou­ble paru aux édi­tions Inter­ven­tions à Haute voix en 2010 puis chez La Porte Révo­lu­tion en 2013 suivi de Comme un chapitre d’His­toire en 2014 et de Révo­lu­tion II en 2016. Le Chant de l’en­fance (Un prix Blaise Cen­drars adultes) a été pub­lié aux édi­tions du Cygne en juil­let 2015, Petite antholo­gie, ( Con­fi­ance, Patiences et Les Tes­selles du jour ) chez Unic­ité en 2017 et Après la foudre chez Bleu d’en­cre en 2018. Les textes suiv­ants aug­men­tés de L’En­fant et le dra­peau (à paraître chez Vaga­mun­do), nais­sance rédemptrice d’un “ange” dans un monde en désolation,veulent exprimer l’ex­pres­sion d’une néces­saire présence au monde en souf­france. Elle com­mence en 2018 un réc­it poé­tique de genre hybride sur la “mai­son” et la joie qui va paraître en 2021 aux édi­tions Z4 sous le titre La Mai­son loin de la mer. L’un des ses romans, le pre­mier, L’Aven­ture, est pub­lié aux Édi­tions Unic­ité au print­emps 2018 Nou­veaux textes inédits : Instan­ta­nés puis Jardin, je me sou­viens. Paru­tion aux édi­tions Unic­ité en 2020 de Lieu en trois temps suivi de L’Un con­tre l’autre : Gegenüber, en finale nationale du prix Max-Pol Fouchet 2010 Elle a col­laboré avec des pein­tres (Georges Badin) et la graveur Hélène Baumel pour un cer­tain nom­bre de livres d’artistes. http://france.burghellerey.over-blog.com/# : Un blog de 30.000 pages de vues bio-bib­li­ogra­phie com­plète sur ce blog.