> Philippe Delaveau, Invention de la terre

Philippe Delaveau, Invention de la terre

Par | 2018-01-22T22:54:13+00:00 11 novembre 2016|Catégories : Critiques|

 

 

Après le silence d'entrée de deux beaux haï­kus le recueil s'ouvre sur la quié­tude du foyer et de la nature au moyen de la liber­té chan­tante du mètre. Tout au long seront convo­qués, notam­ment, les lieux chers et les visages des maîtres en vers brefs ou longs jus­qu' à for­mer des ver­sets. C'est  ceux-là qui  occupent les dis­tiques mimant le rou­le­ment du train du poème " Transsibérien ".

Le charme du texte réside à la fois dans la pré­gnance du réel et d'une forte spi­ri­tua­li­té annon­cée par les cita­tions en exergue. Un pan­théisme – "quel secret lie les peu­pliers à leurs fuseaux ? " – fête en quelque sorte l'ensemble que cou­ronne la pré­sence des anges. La voi­ci liée à l'élément marin :

 

" Et cette baie res­plen­dis­sante et calme où fré­missent les anges. "

 

Même si cette pré­sence est invi­sible elle est por­teuse de véri­té car c'est sur elle que ceux-ci veillent.

Ne peut-on pas sup­po­ser que ce sont ces anges invi­sibles qui aident le poète à inven­ter sa terre ? A la fin de l'ouvrage une note donne son expli­ca­tion au titre : " la poé­sie nous découvre-t-elle pas… le ter­ri­toire sans limites qui s'étend hors de nous. "

La terre ne peut que s'inventer pour ceux qui sont appe­lés " les espions de Dieu " et qui, dans leur contem­pla­tion, sont émer­veillés : " le réel est sans fin, sans limite, il étonne ".

Dans des tableaux où il tra­vaille la cou­leur : " après le gris de métal vert de la lavande, un ciel pro­met le bleu, "   Philippe Delaveau explore la nature et ses élé­ments, champs, arbres, oiseaux, papillons et tous ont un rôle dans la cohé­rence du texte. En témoignent, par leur exis­tence sym­bo­lique, les cigognes avec leur " Long bec dési­gnant l'Est et le retour vers la Lumière ".

Le texte " Cimetières de voi­tures " et ses " signes de la mort " montrent ce que cette explo­ra­tion peut par­fois avoir de réa­liste et, de cette façon, se trouve pri­vi­lé­giée, de part et d'autre de l'opus, l'évocation des moyens de trans­port. Le métro lui-même n'est pas oublié quand, à la sor­tie du Louvre – occa­sion d'une admi­rable des­crip­tion au sujet de Rembrandt – s'exprime, comme pour les bateaux et les trains, l'idée récur­rente du che­min ; un topos  que l'on retrouve dans des allu­sions aux rues et à leur bitume.

Ainsi les élé­ments qui sont liés aux sai­sons, telle l'eau sous toutes ses formes, par exemple celle de la pluie, prennent-ils ici tout leur sens. L'écoulement des canaux et des fleuves par­ti­cipe de ce motif du mou­ve­ment qui répond au besoin d'évasion du poète-voya­geur. La nature a sa phi­lo­so­phie et sa rhé­to­rique : "nous sommes là devant le temps du ciel et l'argument du fleuve ".

Tout au long de l'ouvrage sont pré­sen­tés de mul­tiples lieux,  sources essen­tielles d'inspiration, dont le sens mys­té­rieux, " avec le signe expli­cite d'une pré­sence " 1 res­tent à décryp­ter. Les Champs-Elysées, Londres, l'Inde etc. que tra­versent la Seine, la Tamise ou le Gange.

Il s'agit d'une quête appa­rem­ment satis­faite qui n'empêche nul­le­ment le ques­tion­ne­ment. Nombreux donc sont les vers inter­ro­ga­tifs sur le lieu, le temps, la vie dans les­quels tout est pré­texte à poé­sie :

 

" où est le bleu, la joie, l'ample ciel qui libère "

 

Jusqu' au texte 2 de " Grand Nord ", à la fin du recueil, per­dure l'incertitude :

 

"Qui suis-je ? Où est notre pays ? Où la rive éter­nelle ?
Devons-nous tra­ver­ser le temps sur une barque ? "

 

Le nar­ra­teur semble au moins obte­nir une réponse à la ques­tion  " Où vas-tu ? " Car qui part sou­vent revient et peut écrire :

 

"errant aux quais bruyants, voya­geur reve­nu
sur la  page débal­lant la valise et les mots lourds et nus "

 

L'écriture poé­tique qui " envie les apti­tudes de la musique et de la pein­ture " est pré­sen­tée ici encore comme une des plus belles solu­tions pour " approcher le secret du monde "1. Symboles et méta­phores, dans un lyrisme dis­tan­cié qui sait se mon­trer à la fron­tière d'un nou­veau lan­gage, sont au ser­vice d'une quête de la véri­té et de la pure­té  comme l'est  le cris­tal des " Verres à pied ". A noter, au milieu de la varié­té des trou­vailles, la per­son­ni­fi­ca­tion du soleil qui " éveille ", " nomme " et  " huma­nise ".

Le recueil évo­lue, grâce au verbe, vers la lumière qui chante et la conclu­sion de la prière " Supplication de Pâques " : " tout est si simple et vit dans la lumière… vous êtes toute Joie ",  résume le sens de l'ensemble des textes en affir­mant une foi éprou­vée et heu­reuse.

Depuis 1992, pour Philippe Delaveau, le poète est ce Veilleur amou­reux qui cherche à com­prendre  " pen­dant que d'autres dorment "1. Et c'est par " l'exercice du chant ", dit la note finale, qu'il peut apprendre à dis­cer­ner le réel.

Enfin, le leit­mo­tiv de la joie trouve son acmé dans le poème ultime. Par la magie des sai­sons, celle de la pluie où l'on " per­çoit des  " sources de liesse " et  celle de la neige qui " révèle une beau­té sans nom ".

Mais ce n'est pas " la joie, quand même " de Joseph Joubert. En effet, dans Invention de la terre, ce sen­ti­ment est pro­fon­dé­ment lié à la Présence méta­phy­sique signi­fiée dans le haï­ku qui clôt le recueil et embel­lie à la fois par l'éclat de l'or et par le fré­mis­se­ment des anges.

La poé­sie et sa musique sont  bien ici magni­fiées dans la mesure où " L'art est la contem­pla­tion de la Présence ".

 

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notes :

1) inter­view " Instants d'éternité poé­tique avec Philippe Delaveau " par Alix de Boisset https://​iko​ness​.com/​2​0​1​5​/​1​1​/​2​2​/​2​02/

 

 

 

 

 

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France Burghelle Rey

France Burghelle Rey enseigne les lettres clas­siques. Elle est membre de l’Association des Amis de Jean Cocteau, du P.E.N. Club fran­çais.

La poé­sie semble bien son mode pri­vi­lé­gié d’expression car elle a tou­jours recher­ché la conci­sion et l’ellipse à la limite du silence.
Mais le besoin impé­ra­tif de musique, règle d’or, à son sens, de l’émotion poé­tique, explique la rédac­tion récente de ver­sets dans deux recueils inédits, Les Tesselles du jour et Patiences.

Textes parus et à paraître dans une ving­taine de revues.

Elle a écrit une dizaine de recueils dont 4 sont publiés chez Encres Vives, coll. Encres Blanches : Odyssée en double, La Fiancée du silence, L’Orpailleur, Le Bûcher du phé­nix, Lyre en double aux édi­tions Interventions à Haute voix, 2010 et Révolution chez La Porte,2013. Pour un texte du Chant de l’enfance, inédit, elle a obte­nu le prix Blaise Cendrars et pour L’Un contre l’autre, Gegenüber, a été fina­liste du prix Max-Pol Fouchet.

Elle col­la­bore avec des peintres et notam­ment avec Georges Badin pour des livres d’artistes.
http://​france​.bur​ghel​le​rey​.over​-blog​.com/#

Notes cri­tiques dans de nom­breuses revues comme Place de la Sorbonne, Lieux d’être, Cahiers du Sens, Terres de Femmes, Trace de poète, Littérales, Diérèse

Notes cri­tiques de France Burghelle Rey :

  • Cahiers du Sens :
    • Livre à deux Voix, Georges Badin, Aencrages & Co
    • Lointitude, Patricia Laranco
    • Conférence poé­tique au François Coppée dans le cadre des mer­cre­dis du poète : Sonnets de lieux mêlés, Laurent Desvoux
    • Le Grand silence, Gérard Pfister
  • Revue Diptyque :
    • L’Amour de M. Duras
  • Terres de femmes :
    • Un jour en équi­libre, Stella Vinitchi Radulescu, édi­tions du Cygne
  • Lieux d’être n° 52-53 :
    • Passant de la lumière, Béatrice Bonhomme-Villani, L’Arrière-Pays, 2008, 7 € 50
    • Journal aux yeux fer­més, Stella Vinitchi Radulescu
    • Naissances d’argile, Joëlle Pagès-Pindon, Frisson esthé­tique
    • Ce qui reste après l’oubli, Alain Duault
  • Lieux d’être : ( prin­temps 2011 ) :
    • La Neuvaine d’amour, Bruno Doucey, édi­tions de l’Amandier
  • Revue Place de la Sorbonne n°2 :
    • Le Silence des mots, Joëlle Gardes, édi­tions de l’Amandier
  • Site place de la Sorbonne :
    • L’eau trem­blante des sai­sons, Joëlle Gardes, édi­tions de l’Amandier
    • Rouge assoif­fée, antho­lo­gie de Claudine Bertrand, édi­tions Typo ( à paraître )
  • Diérèse n°62 :
    • Ode au recom­men­ce­ment, Jacques Ancet
  • Phoenix :
    • S’il existe un pays, Bruno Doucey