> Claudine Bertrand : Deux poèmes sur l’Afrique

Claudine Bertrand : Deux poèmes sur l’Afrique

2018-01-07T12:53:07+00:00

On ne sait quand com­mence le voyage peut-être était-il déjà amor­cé avant de fou­ler la terre Afrique mais on sait qu’il est conte­nu dans chaque seconde comme une attente.

 

 

Le tis­su de nos vies
file sans reprise
ouvre un espace
où s’y glis­ser
comme les mots
qui défilent à la queue leu leu
en débâcle en orage
ou flam­bée de sons

 

On ignore par­fois
qui vient nous remuer
mais la sen­sa­tion est là
le soleil est là
voi­là des signes
nous rat­ta­chant au vivant

 

Comment entre­voir la beau­té
dans ce champ de misère
on perd l’usage de la langue
veut tra­quer ce qui se dis­si­mule
dans l’insaisissable
tout en émoi
une main d’utopies
bouillonne d’images

 

L’être humain n’est-il qu’une sai­son
fra­gile non affran­chi

 

Cotonou  par­fum déca­pant
trou­ba­dours modernes
clowns amu­seurs publics
ou sal­tim­banques
font chan­ter la cara­vane des poètes
c’est là que le temps s’arrête
au milieu des per­cus­sions
rien ne presse

 

Voyage à l’envers
des jours et des mots
repères en zig­zag
ton verbe devient noir
Amassées dans leurs filets
ondulent des mai­sons sur pilo­tis
enfants tirant les pirogues
s’endorment contre le ciel
pour dire d’où vien­dra le vent

 

Marché de van­ne­rie de pote­rie
objets fétiches
bal­lade en mémoire
visages plis­sés vieillis
pré­ma­tu­ré­ment
par ces routes de feu et de sang

 

On entend du fond de la nuit
des voix  pal­pi­tantes
comme si les ombres des Anciens
venus d’un autre siècle
sor­taient de leur repaire
cou­lées de boue d’âme et d’air
tour­billon de pous­sières

 

Que valent nos mots
sur la place de l’Étoile-Rouge
faut-il les remettre dans la balance
les trier hors du banal

 

La bouche de l’univers
souffle l’abandon
l’enfant lut­tant contre sa mort
inter­roge le gouffre à ses côtés

 

Des ins­tants à ser­rer de près
contre une poi­trine nue
pour en éprou­ver l’extrême réa­li­té

 

Martiniquais à l’œil vaga­bond
le pho­to­graphe
cap­ture des scènes de rue
à tra­vers des flots de Zémidjans
pour défier l’imaginaire

 

Un men­diant implore
des jours meilleurs

 

Derrière des baraques
une femme atter­rée
emporte avec elle
un lourd secret

 

D’un unique trait
le jour la nuit
redes­si­nés par le soleil noir
en une seule oeuvre

 

À l’orée de la Porte de Non-Retour
un peuple d’écriture et de tatouages
défait nœuds et chaînes
cré­pus­cule d’un ombrage de vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AUTRE LANGUE

 

  

 

J’écoute les vibra­tions de la terre
se gon­flant de nou­veaux sons
ta voix éclats de rire
parle sans par­ler la langue Fon

 

Dans le silence je l’entends
il en va ain­si d’une étoile
qui au  matin se dis­sout

 

Tes pau­pières de Rimbaud nègre
brû­lant d’avenir
font dan­ser la mer
de vague en vague

 

Vacille la nuit mus­clée
entre contes et légendes
au détour d’un mot
se dérobe dans la cuisse

 

Un étrange sor­cier
dans l’absence de bruit
alchi­mise
ces frag­ments de vie

 

en révé­la­tion

 

L’instant échappe au temps
ins­ti­tue sa propre loi
au-des­sus du lac Nokoué
mur­mure à l’oreille
aimer est une prière noire

 

Au rythme du tam-tam
des peaux nues
brillent comme une affiche

 

Tu ébauches des his­toires
au bord du lit
fuis le monde étroit
qui nous est assi­gné

 

Contre les jours espé­rés
tu sculptes des paroles
inventes une musique
pour déli­vrer les dieux étouf­fés

 

Soufflent les ancêtres
par­mi une ava­lanche de mots
cher­chant l’oasis de lumière
près de l’Arbre de l’oubli

 

Cascade de voix bri­sées
goût de feu à la gorge
frousse à la bouche

 

Même aveu­glé tu vois
qui menace dans l’obscurité
tu appar­tiens à cette autre langue
si proche et si loin­taine

 

Elle devient racine plante
se reflète sur la paroi de tes yeux
dia­mants noirs
pour­quoi s’adonner à ses jeux
dis-tu
suis-je ain­si plus près
du réel que le réel

 

Si un œil colle à cha­cun de mes pas
c’est pour mieux per­ce­voir
l’univers intime
dont tu ima­gines
chaque cen­ti­mètre

 

Présentation de l’auteur

Claudine Bertrand

Claudine Bertrand est une poé­tesse cana­dienne née en 1948 à Montréal, au Québec.

Elle est l’auteure d’ouvrages poé­tiques et de livres d’artiste au Québec et à l’étranger, dont Une main contre le délire (fina­liste en 1996 au Grand Prix du Festival inter­na­tio­nal de la poé­sie de Trois-Rivières), L’amoureuse inté­rieure (Prix de poé­sie 1998 de la Société des écri­vains cana­diens), Tomber du jour, Le corps en tête (prix Tristan-Tzara 2001), L’énigme du futur (Prix Saint-Denys Garneau en 2002 livre d’artiste avec la plas­ti­cienne fran­çaise Chantal Legendre). Elle a été lau­réate du Prix Femme de mérite 1997 et médaillée d’or du Rayonnement cultu­rel.

Elle est Fondatrice de la revue Arcade, elle la dirige de 1981 à 2006 et a créé le Prix de la relève Arcade (1991).

Depuis les années 1970, elle col­la­bore à plu­sieurs revues lit­té­raires : Montréal now !, Intervention, La nou­velle barre du jour, Les écrits, Hobo-Québec, Possibles, Rampike, Doc(k)s, Mensuel 25, Moebius, Estuaire, Écritures, Tessera, Bacchanales, et Acte Sud, Jardin d’essai, Pourtours et Travers (France).

[Source : Wikipédia]

© photo Isabelle Poinloup

© Josée Lambert

Recueils de poésie

  • Idole errante, récit poé­tique, Montréal, Éditions Lèvres Urbaines, 1983.
  • Memory, scé­na­rio poé­tique, Montréal, la Nouvelle Barre du Jour, 1985.
  • Fiction-nuit, poé­sie avec quatre des­sins de Monique Dussault, Saint-Lambert, Éditions Le Noroît, 1987.
  • La Dernière Femme, poé­sie avec une lino­gra­vure de Célyne Fortin, Saint-Lambert, Éditions Le Noroît, 1991 (tirage épui­sé) 2e édi­tion bilingue tchèque et fran­çaise, tra­duc­tion de Jana Boxberger, Prague, Protis, 2000.
  • La Passion au fémi­nin, entre­tiens, coau­teur avec Josée Bonneville, Montréal, XYZ Éditeur, 1994.
  • Une main contre le délire, poé­sie, avec une illus­tra­tion de Roch Plante, Montréal/​​Paris, Le Noroît/​​Erti édi­teur, 1995.
  • L’Amoureuse inté­rieure, sui­vi de La mon­tagne sacrée, poé­sie, avec quatre ori­gi­naux de Roland Giguère, Montréal/​​Paris, Le Noroît/​​Le Dé Bleu, 1997, * Prix de la Société des Écrivains Canadiens, Prix de la Renaissance fran­çaise ; 2e édi­tion tra­duite en cata­lan par Anna Montero, Barcelone, Tandem Edicions, 2002.
  • Tomber du jour, poé­sie avec une illus­tra­tion de Marcelle Ferron, Montréal, Éditions Le Noroît, 1999.
  • Le Corps en tête, poé­sie, l’Atelier des Brisants, France, 2001, prix Tristan-Tzara.
  • Jardin des ver­tiges, poé­sie, illus­tra­tion de Chan Ky-Yut, Montréal, Hexagone, 2002.
  • Nouvelles épi­pha­nies, poé­sie, Montréal, Trait d’Union, Autres temps, France, 2003.
  • Chute de voyelles, poé­sie, Trait d’Union, Montréal, Autres Temps, France, 2004.
  • Pierres sau­vages, poé­sie, Édition de l’Harmattan, coll. « Poètes des 5 conti­nents », France, 2005.
  • Ailleurs en soi, poé­sie, Éditions Domens, France, 2006.
  • Autour de l’obscur, poé­sie, Éditions de l’Hexagone, 2008.
  • The Last Woman, poé­sie, Éditions Guernica, 2008. Choix de poèmes publiés de 1991 à 2002, tra­duits par Antonio D’Alfonso.
  • Autour de l’obscur, poé­sie, illus­tra­tion Anne Slacik, Édition de l’Hexagone, 2008.
  • Passion Afrique, poé­sie, illus­tra­tions Michel Mousseau, Éditions Rougier, col­lec­tion « Ficelle », France 2009.
  • Au large du Sénégal, poé­sie, illus­tra­tions Michel Mousseau, Éditions Rougier, col­lec­tion “Plis urgents”, 2013

 

Poèmes choi­sis

 

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