> Le « roman » du poète Gustave Roud

Le « roman » du poète Gustave Roud

Par |2018-10-04T06:14:38+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Gustave Roud|

Gustave et Madeleine. Frère et sœur. Tous deux céli­ba­taires. Ils vivent à la sor­tie d’un vil­lage dans une mai­son dont la façade est cou­verte de vigne-vierge. Nous sommes autour des années 1960, avant la grande révo­lu­tion agri­cole qui trans­for­me­ra les cam­pagnes. Gustave, c’est Gustave Roud, le grand poète suisse (1897-1976). Madeleine, sa sœur, a quatre ans de plus que lui.

  

En déci­dant d’écrire le « roman » des der­nières années de Gustave Roud et de sa sœur, le jeune écri­vain suisse Bruno Pellegrino (né en 1998) pre­nait énor­mé­ment de risques. Comment « roman­cer » la vie d’un si grand poète ? Comme s’inspirer libre­ment de cer­tains épi­sodes de sa vie sans tra­hir sa per­son­na­li­té pro­fonde ? Pour y par­ve­nir, il faut sans doute avoir  beau­coup d’empathie pour son sujet et aus­si une connais­sance très fine de la vie des deux pro­ta­go­nistes. Bruno Pellegrino s’est notam­ment appuyé  sur sa propre connais­sance des lieux (pour y avoir vécu lui-même), sur les cor­res­pon­dances et le Journal du poète ain­si que sur le conte­nu de Campagne per­due, livre publié par Gustave Roud en 1972. Il a aus­si revi­si­té l’émission qu’avait consa­crée à Gustave Roud le réa­li­sa­teur Michel Soutter pour la Télévision Suisse Romande.

 

Gustave Roud, Air de la soli­tude sui­vi de Campagne per­due, L’Age d’Homme, col­lec­tion Poche Suisse, 1995, 189 pages, 10 €

Car nous sommes effec­ti­ve­ment en Suisse romande (même si les lieux ne sont jamais nom­més dans le roman) du côté du Jorat, dans le can­ton de Vaud, là où Gustave Roud a vécu à par­tir de son plus jeune âge. Précisément dans une mai­son du petit vil­lage de Carrouge qu’il n’a jamais quit­tée. Collaborateur de revues, tra­duc­teur, poète, il a vécu chi­che­ment, mais tou­jours dans l’éblouissement d’une contrée qu’il ado­rait et par­cou­rait inlas­sa­ble­ment à pied, muni de son car­net de notes et de son appa­reil pho­to.

Lorsqu’il a  quit­té la mai­son, la brume d’aube qui fes­ton­nait les prés ne s’était pas encore dis­si­pée. La vieille sacoche à l’épaule, comme un col­por­teur, il a mar­ché toute la mati­née d’un pas régu­lier, les jambes fortes, la nuque voû­tée, le regard sur la route où pen­chaient des lotiers mal en point.

 

 

Gustave Roud, Feuillets, Lausanne, Editions Nemrod, 1920 ; fron­tis­pice et page de titre avec un port­trait de Gustave Roud par rené Auberjonois, Fonds Gustave Roud.

 

Le roman­cier nous parle, ici, de l’automne 1964. Il nous montre, au fil des pages, un poète en quête de « mor­ceaux de para­dis épars » (Novalis) dans les molles col­lines du Jorat, au contact de ses amis mois­son­neurs qu’il se plai­sait à pho­to­gra­phier de pré­fé­rence torse nu (révé­lant  au pas­sage une homo­sexua­li­té pro­fon­dé­ment res­sen­tie mais jamais nom­mée).

Des échos de la vie du monde par­viennent, assour­dis, aux oreilles de Gustave et Madeleine par les jour­naux, la radio et un peu la télé­vi­sion. Le roman­cier s’attarde notam­ment, dans son récit, sur quelques grands épi­sodes de la conquête de l’espace (dont la pre­mière marche sur la lune), un sujet qui pas­sion­nait Madeleine.

 

Que l’on soit, ou non, atta­ché à l’œuvre de Gustave Roud, que l’on connaisse ou non ses écrits, il faut lire ce livre sans crainte d’y être per­du. Le roman­cier nous parle de la vie qu’il faut affron­ter chaque matin, de l’épaisseur des jours,  des sai­sons qui passent (comme le montre le titre du livre), de la vie domes­tique dans sa sim­pli­ci­té et sa beau­té (la mai­son, la cui­sine, le ménage, le jar­din…), de l’aspiration sans cesse renou­ve­lée de dépas­ser sa condi­tion au contact d’une nature offrant des sen­sa­tions tou­jours neuves. La place de Madeleine auprès de son frère y est sou­li­gnée avec force. Quand elle mour­ra (subi­te­ment) quatre ans avant lui, le poète connaî­tra un pro­fond désar­roi. Ils for­maient à eux deux un véri­table couple. Ce que ce roman sait nous mon­trer avec beau­coup de sen­si­bi­li­té.

Là bas, août est un mois d’automne, Bruno Pellegrino, édi­tions Zoé, 225 pages, 17 euros

 

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Pierre Tanguy

Pierre Tanguy est ori­gi­naire de Lesneven dans le Nord-Finistère. Ecrivain et jour­na­liste, il par­tage sa vie entre Quimper et Rennes. En 2012, il a obte­nu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poé­sie attri­bué par l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été publiés aux édi­tions ren­naises La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure” (2002, réédi­tion 2008), “Lettre à une moniale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Editions La Part com­mune (2017).

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