> Anne-Lise Blanchard, Le soleil s’est réfugié dans les cailloux

Anne-Lise Blanchard, Le soleil s’est réfugié dans les cailloux

Par | 2018-02-05T14:52:50+00:00 30 septembre 2017|Catégories : Anne-Lise Blanchard, Critiques|

Anne-Lise Blanchard : une poésie « engagée »

Mettre des mots sur les maux. Les chaos du monde contem­po­rain mobi­lisent aujourd’hui des poètes. Une forme de poé­sie enga­gée refait sur­face ici et là.

Dans Bleu nau­frage, élé­gie de Lampedusa (édi­tions La Sirène étoi­lée) le Rennais Denis Heudré  a ain­si vou­lu rendre toute leur digni­té aux migrants dis­pa­rus en mer, faire part de sa propre émo­tion devant les drames actuels en Méditerranée (« La mer, même pas en deuil/​arbore son bleu des beaux jours ») et aus­si dénon­cer l’impuissance ou l’indifférence du monde occi­den­tal. Cette forme d’engagement on la trou­vait aus­si chez Yvon Le Men après les ter­ribles catas­trophes subies par l’île d’Haïti (Sous le pla­fond des phrases, édi­tions Bruno Doucey, 2013).

Les guerres cruelles qui sévissent aux quatre coins de la pla­nète sus­citent aus­si le sur­saut. A com­men­cer par la  guerre en Syrie qui amène Anne-Lise Blanchard à prendre fait et cause pour les chré­tiens d’Orient. Elle le fait à la suite de dépla­ce­ments sur place dans le cadre d’une orga­ni­sa­tion huma­ni­taire oeu­vrant pré­ci­sé­ment pour ces chré­tiens per­sé­cu­tés. En août 2014, elle découvre ain­si  les villes fan­tômes de Gousaye , Homs et Maaloula. « Cette der­nière, rap­pele-t-elle, est une bour­gade syrienne connue du monde entier parce qu’on y parle encore la langue du Christ, l’araméen ».

 

Anne-Lise BLANCHARD, Le soleil s’est réfugié dans les cailloux, Ad Solem, 105 pages, 16,90 euros.

Anne-Lise BLANCHARD, Le soleil s’est réfu­gié dans les cailloux, Ad Solem, 105 pages, 16,90 euros.

Dans son livre, des phrases en ita­lique sont pla­cées en regard des poèmes. Elles émanent de témoi­gnages recueillis sur place, en Syrie, au Liban ou au Kurdistan ira­kien, se fai­sant à la fois l’écho des décla­ra­tions guer­rières des milices isla­mistes (à com­men­cer par Al Nosra, la branche syrienne d’Al Qaïda) et de la volon­té des chré­tiens de pou­voir revivre un jour sur la terre de leurs ancêtres. « Ce sang répan­du, il me fal­lait en rendre compte, comme de la digni­té et de la spi­ri­tua­li­té vivante », explique le poète.

Les poèmes d’Anne-Lise Blanchard sont lapi­daires, épu­rés, comme si la guerre entraî­nait aus­si les mots à tran­cher dans le vif. « Sous les gravats/​un des­sin d’enfant/page froissée/d’une frêle vie/​dont les murs/​ne recueillent plus/​les rires ». Pour Cristina, 3 ans, arra­chée des bras de sa mère par les dji­ha­distes, elle écrit cette ber­ceuse : « Le jour s’est fait nuit/​nuit de longue prière/​chante mes entrailles/​sans com­men­ce­ment sans fin/​berçant l’abîme/de ton petit corps/​Cristina mon bébé/​fleur oiseau/l’impossible trace/​qui se dérobe/​dans l’innommé ».

Le sort des enfants, de bout en bout, bou­le­verse le poète. « Sans fra­cas les enfants d’Alep/se fau­filent entre les brûlures/​venues du ciel ». Anne-Lise Blanchard cite Nelly Sachs et Anna Akhmatova. Elle se met dans leurs pas pour témoi­gner de l’horreur et ten­ter de sou­le­ver les consciences. Livre coup de poing. Mais où pointe, mal­gré tout, l’espérance. « Le rebond/​ d’un ballon/​à Qafrun/​et c’est l’été recom­men­cé ».  

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Pierre Tanguy

Pierre Tanguy est ori­gi­naire de Lesneven dans le Nord-Finistère. Ecrivain et jour­na­liste, il par­tage sa vie entre Quimper et Rennes. En 2012, il a obte­nu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poé­sie attri­bué par l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été publiés aux édi­tions ren­naises La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure” (2002, réédi­tion 2008), “Lettre à une moniale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012).

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