Anne-Lise Blanchard, épitomé du mort et du vif

Par |2019-10-15T20:23:53+02:00 14 octobre 2019|Catégories : Anne-Lise Blanchard, Critiques|

Comme « abrégé d’un ouvrage antique », selon la déf­i­ni­tion du Petit Robert, « épit­o­mé » s’applique sans doute à cette étude sen­si­ble des traces du vivant et du dis­paru, selon un regard qui puisse énon­cer ces rela­tions intimes avec le temps auquel nul ne peut déroger, selon une écri­t­ure très ellip­tique qui force à la den­sité quand elle énumère ce que la nature éveille et rétréc­it et fait vieillir.

Le corps vieil­lis­sant, la traque de la moin­dre ride nous con­duisent inex­orable­ment de l’autre côté du vif, encore faut-il ne pas nég­liger ces chem­ine­ments entre « glaise » et l’air qui nous con­va­inc d’être bien vivant.

Cette poésie, étrange par la scan­sion, les déra­pages, les boucles, la ponc­tu­a­tion, inter­roge l’antérieur de nos vies, ces « gloires » anci­ennes, ces beautés qui ne sont plus :

 

La nuit vient en dormant

pour s’emparer

de nos loin­tains enfouis (p.41)

 

 

Anne-Lise Blan­chard, Epi­tomé du mort et du vif, Jacques André Edi­teur, coll. Poé­sie XXI, Lyon, 2019, 66 p. — 12,00 €.

Ailleurs, c’est pour con­stater « le saignement/du ciel » ou une « sai­son qui s’affaisse », sinon par­fois « débus­quer le rire/ d’un enfant » allège le vivre. La vie, sou­vent, a de ces « hoquets » ; le chem­ine­ment donne à « la langue » ses nœuds, et il faut per­sévér­er coûte que coûte.

Le ton, celui de la noble dés­espérance, dans le sil­lage har­di de Michaux (un frag­ment de « Poteaux d’angle ») ou de Bernard Noël, fait jail­lir du cœur, du corps ces accents de vérité nue, quand tout « séquestre », obscur, tour­men­tant « la naine, trop naine », allé­gorie de la poète en son récif per­du au milieu des ques­tions sans réponse.

Aux poèmes en vers libre de la pre­mière sec­tion suc­cè­dent des pros­es que le titre « Glaise » insin­ue au ras du sol, dans le chem­ine­ment anx­ieux, paralysant d’une « lente pro­gres­sion » intime, exis­ten­tielle, qui impose, non seule­ment le silence, mais la pré­cip­i­ta­tion de tout mot, qui serait inutile.

Une poésie, pas tou­jours aisée à suiv­re, parce que féconde, riche, com­plexe : est-il facile de suiv­re les mod­u­la­tions d’une âme qui, âpre et sûre, énonce sa vérité fluc­tu­ante, mise en doute aus­sitôt que posée ?

Juste fer­mer les yeux pour con­tem­pler les fil­a­ments de vieil­lesse se met­tre en place. (p.59)

Le con­stat est terrible.

Présentation de l’auteur

Anne-Lise Blanchard

Anne-Lise Blan­chard est née à Alger le 1er jan­vi­er 1956. Danseuse, choré­graphe puis thérapeute, elle écrit de la poésie et de cour­tes pros­es. Elle habite aujour­d’hui dans le Sud.

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Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de let­tres romanes.
Mem­bre de l’As­so­ci­a­tion des Ecrivains belges.
Cri­tique dans plusieurs revues et blogs (Jour­nal des poètes, Fran­coph­o­nie vivante, Bleu d’en­cre, poez­ibao, Les Belles Phras­es, revue Tex­ture…)

Prix Emma-Mar­tin 2011.

Auteur d’une trentaine de livres et pla­que­ttes de poésie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’om­bres, Le fraudeur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…

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