Ce « fanal », ensem­ble de poèmes très écrits, est bien l’éloge de ce que le vin, son entourage peu­vent don­ner de plus beau. Le livre offre au lecteur, bien vivant, de très longs poèmes, chaque fois ancrés humaine­ment et géo­graphique­ment. Ain­si, les nom­breux dédi­cataires des textes ont un lien priv­ilégié avec le poète voyageur, ama­teur de crus, qui, avec lyrisme et fer­veur, à l’aide de métaphores par­fois solen­nelles à l’adresse des lieux et des gens, au fil des ren­con­tres dont il tire par­ti, sème de belles descrip­tions à l’usage des ama­teurs des régions de France et d’ailleurs, de leurs vins, et ce, par une tra­ver­sée des vig­no­bles, des divers cépages (« Cahors/ des tanins longs et con­cen­trés ») et de l’histoire. Un peu comme l’eussent fait autre­fois Cen­drars et Thiry ou Gof­fin, pour insér­er le banal, l’anecdote, le mod­erne, l’usage nou­veau dans le poème. Ici, « la poésie roule plein gaz sur l’autoroute ».

Oui, il faut vivre et se don­ner le goût d’apprécier « la langue » qui « se nour­rit de ce qu’elle absorbe », de  mod­erne, passé, anec­do­tique etc.

L’exotisme, ain­si, n’est pas absent : « Le téquila se boit dans une ville-monde / au man­teau de bidonvilles/ dont les trot­toirs se recou­vrent de paupières »

Rien de para­dox­al pour­tant à voir, dans cette célébra­tion de la vie et de la vigne, quelques « tombeaux » à l’adresse des poètes, d’anonymes.

Célébra­tion mais avant tout du vin, que Dauphin décline selon des vari­a­tions en « cette Côte-Rôtie de belle terre et de pluie » ou en « c’est le pays de Saint-Chini­an/ des fruits noirs et des par­fums de garrigue/ qui fusent sur les régliss­es comme tram sur la mer ».

Mais avant tout, dire, la mer, le soleil sur Lon­dres, l’amitié des gens, des lieux, de tous les proches (A. Breton).

« Un fanal », c’est de la poésie qui a de la chair, de l’étoffe, de la matière. Quelque chose de grenu : on sent le poète plus ver­sé pour décrire le monde qu’à den­si­fi­er ses élans. Ses poèmes, donc, pren­nent le temps, s’arrogent la féconde langue des métaphores et la pâte heureuse des beaux ter­mes poétiques.

Le lecteur sans cesse est sol­lic­ité : les invites, les apos­tro­phes, les con­seils sont nom­breux (« Buvons ce vin aux tanins frais/ pas de trêve pour la soif »).

Comme dans plusieurs recueils antérieurs, Dauphin use des mots-métaphores avec trait d’union, tels que « épée-rasoir »…

Nour­ri de cul­ture, de références lit­téraires et autres (ter­roir, tra­di­tion), le livre sait aller du côté du « pays de Joë Bous­quet », l’ermite con­traint de Car­cas­sonne, dont le « vin » cathare « a la robe intense.

Tout le livre pro­pose de belles trou­vailles de rythme  (ce que facili­tent les anaphores et la longueur de nom­bre de poèmes) et des blasons :

Dans « Vau de vire des falais­es », par exemple :

 

« Paupières d’ardoise et d’écume
  Dieppe fait rouler ses falaises
  Dans le fond de tes poches trouées »

 

Un très long texte, trois pages, au titre « Poète assis au bord du Danube », déroule thèmes de soi et hom­mage aux autres poètes, tel cet Atti­la Josef, dont la « nuque » fut tra­ver­sée de balles.

Aus­si, le livre est-il fécond pour faire sen­tir la fra­ter­nité et le vin s’offrir en partage.

« Ce vin dont le ciel est l’enclume » m’a fait tout de suite penser (effet inter­textuel ou de con­nivence) à Bous­quet et son « le fruit dont l’ombre est la saveur ».

Les bon­heurs d’écrire abon­dent : « Lau­sanne s’enivre de chasselas/ et de solitude ».

Je suis sûr que Pirotte eût aimé ce cat­a­logue de vers(verres) / à boire.

Bon vin, Dauphin, dirai-je tout simplement.

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mm

Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de let­tres romanes.
Mem­bre de l’As­so­ci­a­tion des Ecrivains belges.
Cri­tique dans plusieurs revues et blogs (Jour­nal des poètes, Fran­coph­o­nie vivante, Bleu d’en­cre, poez­ibao, Les Belles Phras­es, revue Tex­ture…)

Prix Emma-Mar­tin 2011.

Auteur d’une trentaine de livres et pla­que­ttes de poésie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’om­bres, Le fraudeur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…