> Christophe DAUPHIN, Un fanal pour le vivant

Christophe DAUPHIN, Un fanal pour le vivant

Par | 2018-01-26T15:51:06+00:00 30 novembre 2016|Catégories : Critiques|

 

Ce « fanal », ensemble de poèmes très écrits, est bien l’éloge de ce que le vin, son entou­rage peuvent don­ner de plus beau. Le livre offre au lec­teur, bien vivant, de très longs poèmes, chaque fois ancrés humai­ne­ment et géo­gra­phi­que­ment. Ainsi, les nom­breux dédi­ca­taires des textes ont un lien pri­vi­lé­gié avec le poète voya­geur, ama­teur de crus, qui, avec lyrisme et fer­veur, à l’aide de méta­phores par­fois solen­nelles à l’adresse des lieux et des gens, au fil des ren­contres dont il tire par­ti, sème de belles des­crip­tions à l’usage des ama­teurs des régions de France et d’ailleurs, de leurs vins, et ce, par une tra­ver­sée des vignobles, des divers cépages (« Cahors/​ des tanins longs et concen­trés ») et de l’histoire. Un peu comme l’eussent fait autre­fois Cendrars et Thiry ou Goffin, pour insé­rer le banal, l’anecdote, le moderne, l’usage nou­veau dans le poème. Ici, « la poé­sie roule plein gaz sur l’autoroute ».

Oui, il faut vivre et se don­ner le goût d’apprécier « la langue » qui « se nour­rit de ce qu’elle absorbe », de  moderne, pas­sé, anec­do­tique etc.

L’exotisme, ain­si, n’est pas absent : « Le téqui­la se boit dans une ville-monde /​ au man­teau de bidonvilles/​ dont les trot­toirs se recouvrent de pau­pières »

Rien de para­doxal pour­tant à voir, dans cette célé­bra­tion de la vie et de la vigne, quelques « tom­beaux » à l’adresse des poètes, d’anonymes.

Célébration mais avant tout du vin, que Dauphin décline selon des varia­tions en « cette Côte-Rôtie de belle terre et de pluie » ou en « c’est le pays de Saint-Chinian/ des fruits noirs et des par­fums de garrigue/​ qui fusent sur les réglisses comme tram sur la mer ».

Mais avant tout, dire, la mer, le soleil sur Londres, l’amitié des gens, des lieux, de tous les proches (A. Breton).

« Un fanal », c’est de la poé­sie qui a de la chair, de l’étoffe, de la matière. Quelque chose de gre­nu : on sent le poète plus ver­sé pour décrire le monde qu’à den­si­fier ses élans. Ses poèmes, donc, prennent le temps, s’arrogent la féconde langue des méta­phores et la pâte heu­reuse des beaux termes poé­tiques.

Le lec­teur sans cesse est sol­li­ci­té : les invites, les apos­trophes, les conseils sont nom­breux (« Buvons ce vin aux tanins frais/​ pas de trêve pour la soif »).

Comme dans plu­sieurs recueils anté­rieurs, Dauphin use des mots-méta­phores avec trait d’union, tels que « épée-rasoir »…

Nourri de culture, de réfé­rences lit­té­raires et autres (ter­roir, tra­di­tion), le livre sait aller du côté du « pays de Joë Bousquet », l’ermite contraint de Carcassonne, dont le « vin » cathare « a la robe intense.

Tout le livre pro­pose de belles trou­vailles de rythme  (ce que faci­litent les ana­phores et la lon­gueur de nombre de poèmes) et des bla­sons :

Dans « Vau de vire des falaises », par exemple :

 

« Paupières d’ardoise et d’écume
  Dieppe fait rou­ler ses falaises
  Dans le fond de tes poches trouées »

 

Un très long texte, trois pages, au titre « Poète assis au bord du Danube », déroule thèmes de soi et hom­mage aux autres poètes, tel cet Attila Josef, dont la « nuque » fut tra­ver­sée de balles.

Aussi, le livre est-il fécond pour faire sen­tir la fra­ter­ni­té et le vin s’offrir en par­tage.

« Ce vin dont le ciel est l’enclume » m’a fait tout de suite pen­ser (effet inter­tex­tuel ou de conni­vence) à Bousquet et son « le fruit dont l’ombre est la saveur ».

Les bon­heurs d’écrire abondent : « Lausanne s’enivre de chasselas/​ et de soli­tude ».

Je suis sûr que Pirotte eût aimé ce cata­logue de vers(verres) /​ à boire.

Bon vin, Dauphin, dirai-je tout sim­ple­ment.

*

 

 

mm

Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de lettres romanes.
Membre de l’Association des Ecrivains belges.
Critique dans plu­sieurs revues et blogs (Journal des poètes, Francophonie vivante, Bleu d’encre, poe­zi­bao, Les Belles Phrases, revue Texture…)

Prix Emma-Martin 2011.

Auteur d’une tren­taine de livres et pla­quettes de poé­sie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’ombres, Le frau­deur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…

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