Le pari de Dauphin – restituer l’une des fig­ures les plus emblé­ma­tiques de la poésie fran­coph­o­ne des années 30/80, à l’occasion du cen­te­naire de sa nais­sance – est mag­nifique­ment tenu par un autre passeur de poésie, rompu à l’exercice d’analyse et d’admiration d’un aîné qui a comp­té, qu’il a con­nu, avec lequel il a pu s’entretenir, avec lequel il a échangé nom­bre de correspondances.

Et le réseau se pour­suit fidèle­ment : Jean Rous­selot, qui a tou­jours revendiqué ses dettes envers Reverdy, Max Jacob, qui a tou­jours fait de l’amitié une ver­tu human­iste et lit­téraire, passe ain­si le relais à son  cadet de l’Académie Mal­lar­mé pour qu’il chante (le mot n’est pas out­ré) un par­cours poé­tique, celui d’un homme droit, qui s’est tou­jours voulu, comme il l’a énon­cé dans ce beau poème (repris en fin de vol­ume)  homme au sens le plus dense du terme: « Je par­le droit, je par­le net, je suis un homme. »

Il est, certes, dif­fi­cile de rap­pel­er sans tomber dans les pon­cifs de la biogra­phie et dans ceux de la vénéra­tion poé­tique. Christophe Dauphin, se bas­ant sur une doc­u­men­ta­tion de pre­mier ordre, des témoignages de pre­mière main, des entre­tiens, de nom­breuses lec­tures, une con­nais­sance intime de la foi­son d’œuvres nées entre 1935 et 2002, rameute les grandes étapes de la for­ma­tion d’un esprit, d’une con­science littéraire.

L’occasion d’un tour­nage pour la télévi­sion, sous l’impulsion du poète-maire Roland Nadaus, sou­da le poète des « Moyens d’existence » et son jeune biographe.  Le cen­te­naire fêté à Saint-Quentin-en-Yve­lines en 2013.

Le 23 mai 2014, il y aura dix ans que l’écrivain Rous­selot nous a quittés.

Le petit livre de Dauphin, qu’on lit d’une traite tant il respire le respect et le tra­vail en pro­fondeur pour nous faire mieux sen­tir une voix vraie, agré­men­té de pho­togra­phies (por­traits de Rous­selot et des groupes d’amis poètes) et d’une belle huile en 4e de cou­ver­ture due à l’ami pein­tre Roger Toulouse, offre, en qua­tre sec­tions chronologiques, une étude pré­cise de soix­ante-dix ans dévo­lus à la poésie. Les orig­ines ouvrières, le sens aigu du social et du juste, la lutte con­tre la tuber­cu­lose, les ren­con­tres fon­da­men­tales des poètes Fombeure et Par­rot, l’ancrage de Poitiers (la province enfin !) et l’effervescence intel­lectuelle de cette cité natale, une pre­mière revue créée (Le Dernier car­ré), la recon­nais­sance dès 1936 (avec « Le goût du pain »), le com­mis­saire Rous­selot résis­tant de la pre­mière heure (que de tâch­es et de faux papiers à prévoir !), l’intense expéri­ence de Rochefort-sur-Loire (dont Rous­selot est redev­able, mais dont la seule men­tion fini­ra un jour par l’agacer comme si c’était son seul ancrage), les travaux « ali­men­taires » dès qu’il cesse ses activ­ités de com­mis­saire pour se con­sacr­er unique­ment à la littérature…les matières sont mul­ti­ples et le tra­vail de Dauphin donne poids, relief, con­sis­tance à tous les tra­jets accom­plis par le poète entre sens incisif d’une poésie à hau­teur d’homme et con­science aus­si pré­cise de son devoir d’homme, de poète, d’écrivain sol­idaire, syn­di­cal­iste et engagé dans les mille et une tâch­es d’écriture poé­tique, cri­tique, romanesque et de traduction.

Les sol­i­dar­ités lit­téraires s’inscrivent en grand dans cette per­spec­tive : les aînés salués (Reverdy, Jacob, Jou­ve en tête), les cadets mis à l’honneur (Cadou), les actions mul­ti­ples dans les jour­naux et revues (jusqu’à Oran) pour défendre la poésie. Rous­selot (que je com­par­erais volon­tiers à l’infatigable Armand Guib­ert, que Christophe ne cite pas) n’a jamais oublié d’être, en dépit de ses cent quar­ante vol­umes, en dépit des recon­nais­sances ; il méri­tait cette approche soignée.

Que retenir de plus frap­pant ? Tant de faits, tant de poèmes, tant de gestes ! Allez, sélec­tion­nons : ses coups de gueule au moment où tout le monde se tai­sait lors des événe­ments de Budapest (ah ! ses amis hon­grois, Joszef, Gara, Illyés…) ; sa défense d’Abdellatif Laâbi des geôles has­sani­ennes ; sa défense d’une poésie de ter­rain (non de laboratoire)….

Mais, surtout, l’écriture d’une conscience.

Et la fidél­ité sou­veraine à ses origines :

« Et je suis seul à voir pen­dre der­rière moi,

Comme des reines arrachées,

Les rues de mon enfance pauvre »

(Pour Flo­ra et Gyu­la Illyés)

Un très bel essai de Christophe Dauphin !

 

 

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Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de let­tres romanes.
Mem­bre de l’As­so­ci­a­tion des Ecrivains belges.
Cri­tique dans plusieurs revues et blogs (Jour­nal des poètes, Fran­coph­o­nie vivante, Bleu d’en­cre, poez­ibao, Les Belles Phras­es, revue Tex­ture…)

Prix Emma-Mar­tin 2011.

Auteur d’une trentaine de livres et pla­que­ttes de poésie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’om­bres, Le fraudeur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…