> Christophe Dauphin, Jean Rousselot, le poète qui n’a pas oublié d’être

Christophe Dauphin, Jean Rousselot, le poète qui n’a pas oublié d’être

Par | 2018-01-26T15:57:21+00:00 8 juin 2014|Catégories : Blog|

Le pari de Dauphin – res­ti­tuer l’une des figures les plus emblé­ma­tiques de la poé­sie fran­co­phone des années 30/​80, à l’occasion du cen­te­naire de sa nais­sance – est magni­fi­que­ment tenu par un autre pas­seur de poé­sie, rom­pu à l’exercice d’analyse et d’admiration d’un aîné qui a comp­té, qu’il a connu, avec lequel il a pu s’entretenir, avec lequel il a échan­gé nombre de cor­res­pon­dances.

Et le réseau se pour­suit fidè­le­ment : Jean Rousselot, qui a tou­jours reven­di­qué ses dettes envers Reverdy, Max Jacob, qui a tou­jours fait de l’amitié une ver­tu huma­niste et lit­té­raire, passe ain­si le relais à son  cadet de l’Académie Mallarmé pour qu’il chante (le mot n’est pas outré) un par­cours poé­tique, celui d’un homme droit, qui s’est tou­jours vou­lu, comme il l’a énon­cé dans ce beau poème (repris en fin de volume)  homme au sens le plus dense du terme : « Je parle droit, je parle net, je suis un homme. »

Il est, certes, dif­fi­cile de rap­pe­ler sans tom­ber dans les pon­cifs de la bio­gra­phie et dans ceux de la véné­ra­tion poé­tique. Christophe Dauphin, se basant sur une docu­men­ta­tion de pre­mier ordre, des témoi­gnages de pre­mière main, des entre­tiens, de nom­breuses lec­tures, une connais­sance intime de la foi­son d’œuvres nées entre 1935 et 2002, rameute les grandes étapes de la for­ma­tion d’un esprit, d’une conscience lit­té­raire.

L’occasion d’un tour­nage pour la télé­vi­sion, sous l’impulsion du poète-maire Roland Nadaus, sou­da le poète des « Moyens d’existence » et son jeune bio­graphe.  Le cen­te­naire fêté à Saint-Quentin-en-Yvelines en 2013.

Le 23 mai 2014, il y aura dix ans que l’écrivain Rousselot nous a quit­tés.

Le petit livre de Dauphin, qu’on lit d’une traite tant il res­pire le res­pect et le tra­vail en pro­fon­deur pour nous faire mieux sen­tir une voix vraie, agré­men­té de pho­to­gra­phies (por­traits de Rousselot et des groupes d’amis poètes) et d’une belle huile en 4e de cou­ver­ture due à l’ami peintre Roger Toulouse, offre, en quatre sec­tions chro­no­lo­giques, une étude pré­cise de soixante-dix ans dévo­lus à la poé­sie. Les ori­gines ouvrières, le sens aigu du social et du juste, la lutte contre la tuber­cu­lose, les ren­contres fon­da­men­tales des poètes Fombeure et Parrot, l’ancrage de Poitiers (la pro­vince enfin !) et l’effervescence intel­lec­tuelle de cette cité natale, une pre­mière revue créée (Le Dernier car­ré), la recon­nais­sance dès 1936 (avec « Le goût du pain »), le com­mis­saire Rousselot résis­tant de la pre­mière heure (que de tâches et de faux papiers à pré­voir !), l’intense expé­rience de Rochefort-sur-Loire (dont Rousselot est rede­vable, mais dont la seule men­tion fini­ra un jour par l’agacer comme si c’était son seul ancrage), les tra­vaux « ali­men­taires » dès qu’il cesse ses acti­vi­tés de com­mis­saire pour se consa­crer uni­que­ment à la littérature…les matières sont mul­tiples et le tra­vail de Dauphin donne poids, relief, consis­tance à tous les tra­jets accom­plis par le poète entre sens inci­sif d’une poé­sie à hau­teur d’homme et conscience aus­si pré­cise de son devoir d’homme, de poète, d’écrivain soli­daire, syn­di­ca­liste et enga­gé dans les mille et une tâches d’écriture poé­tique, cri­tique, roma­nesque et de tra­duc­tion.

Les soli­da­ri­tés lit­té­raires s’inscrivent en grand dans cette pers­pec­tive : les aînés salués (Reverdy, Jacob, Jouve en tête), les cadets mis à l’honneur (Cadou), les actions mul­tiples dans les jour­naux et revues (jusqu’à Oran) pour défendre la poé­sie. Rousselot (que je com­pa­re­rais volon­tiers à l’infatigable Armand Guibert, que Christophe ne cite pas) n’a jamais oublié d’être, en dépit de ses cent qua­rante volumes, en dépit des recon­nais­sances ; il méri­tait cette approche soi­gnée.

Que rete­nir de plus frap­pant ? Tant de faits, tant de poèmes, tant de gestes ! Allez, sélec­tion­nons : ses coups de gueule au moment où tout le monde se tai­sait lors des évé­ne­ments de Budapest (ah ! ses amis hon­grois, Joszef, Gara, Illyés…) ; sa défense d’Abdellatif Laâbi des geôles has­sa­niennes ; sa défense d’une poé­sie de ter­rain (non de labo­ra­toire)….

Mais, sur­tout, l’écriture d’une conscience.

Et la fidé­li­té sou­ve­raine à ses ori­gines :

« Et je suis seul à voir pendre der­rière moi,

Comme des reines arra­chées,

Les rues de mon enfance pauvre »

(Pour Flora et Gyula Illyés)

Un très bel essai de Christophe Dauphin !

 

 

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Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de lettres romanes.
Membre de l’Association des Ecrivains belges.
Critique dans plu­sieurs revues et blogs (Journal des poètes, Francophonie vivante, Bleu d’encre, poe­zi­bao, Les Belles Phrases, revue Texture…)

Prix Emma-Martin 2011.

Auteur d’une tren­taine de livres et pla­quettes de poé­sie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’ombres, Le frau­deur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…

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