> André Doms : “Entre-temps”

André Doms : “Entre-temps”

Par | 2018-01-26T15:52:19+00:00 14 octobre 2015|Catégories : Critiques|

 

Jouant de l’entre-deux des choses, du temps sus­pen­du, des phases tran­si­toires, des rap­pels, entre rhé­to­rique assu­mée (cette langue qui par­fois clai­ronne ses trou­vailles), l’épaisse écorce de la langue (rugueuse, très signi­fiante, très alli­té­rante, comme une pâte ter­rienne qui a des assises), et la stricte volon­té d’asseoir ses aveux, le poète Doms signe ici, après deux beaux recueils très pro­fonds sur un retour à soi dans l’âge venu (au Taillis Pré et à L’herbe, déjà), un lourd volume, qu’allègent tou­te­fois les gouaches tachistes, très vibrantes et colo­rées de Roger Bertemes (datant de 1979 et 2005).

L’aveu, très strict, demande rigueur, pré­ci­sion, et, en matière d’énoncé de soi, une dis­ci­pline de langue : neuf sec­tions de poèmes, une dis­po­si­tion des strophes, un style ten­du, tenu à l’essentiel, à l’ellipse, à la reprise des motifs, aux réfé­rences mytho­lo­giques, aux images et termes rares. Le vers dom­sien se recon­naît sans erreur : l’énoncé un brin pavé­sien (dans le constat moral de soi et du monde), l’altière beau­té (un ton un brin pré­cieux) des mes­sages et de la découpe du vers.

 

J’ai sou­ve­nir : la grand-vague annon­cée par l’horizon, le typhon à balayer vos plages, et au-delà. Croulent les châ­teaux de sable et crèvent les crabes de l’empire ! Espoir, en quiète coquille ! J’en vis encore, aveu­glé­ment !

Mais qui dévoya le vent ?…

 

La langue sonne, pleine d’échos, de rete­nue, de maî­trise. Pour dire l’essentiel : ce que le temps a don­né, a repris ; ce que « le poète pay­san » a rete­nu ; ce qu’il convient de dire sans « reven­di­quer » ; ce qu’il s’agit de conqué­rir de soi, sans ambages. Et, dans la lignée d’un Chavée tenu d’identifier son je, le poète Doms s’assigne le devoir de décrire sa  liber­té, de dérou­ler ses pré­fé­rences ou ses rejets (« Je ne ché­ris pas la mer »), de se révé­ler « têtu, colère sous la bogue stu­dieuse », sans une once de com­plai­sance.

Les images très belles, très pures, très nettes des­sinent « l’hôte farouche en fuite dans l’ombre », « pas­seur des temps que mon temps a pas­sés, simple logeur de ses fas­ci­nants », dont « seul s’allège le cœur », dont « ton désir est le seul voyage ».

La nudi­té des aveux (« j’ai mal au soleil qui tombe », la véri­té des constats (« d’autres imbus de vivre »), la belle des­crip­tion d’un soi vieilli, tou­jours près de rebon­dir (« Mais le mar­cheur mati­nal s’ébroue la tête aux odeurs du monde ») font de ce livre un témoi­gnage vibrant sur les pertes et pro­fits du grand âge, et donc une forte leçon de vie.

 

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Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de lettres romanes.
Membre de l’Association des Ecrivains belges.
Critique dans plu­sieurs revues et blogs (Journal des poètes, Francophonie vivante, Bleu d’encre, poe­zi­bao, Les Belles Phrases, revue Texture…)

Prix Emma-Martin 2011.

Auteur d’une tren­taine de livres et pla­quettes de poé­sie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’ombres, Le frau­deur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…