Des livres con­sacrés à la mère, il en est de remar­quables : ceux de Jules Renard, d’Hervé-Bazin, d’Annie Ernaux. Nous pou­vons en ajouter désor­mais un autre, celui que Marc Dugardin adresse à la sienne, et au-delà à toutes les mères.

Livre ter­ri­ble, si l’on veut lire, sous les mots aigus de la grav­ité, entre reproche, affron­te­ment et con­stat, et  de la mémoire ancil­laire. L’architecture de l’ensemble des poèmes offre ain­si un sur­plomb sur le livre qui a servi d’ancrage lit­téraire, le livre de Juan Gel­man , « Let­tre à ma mère », sur la vie rap­pelée en quelques notes par l’auteur lui-même de celle qui lui a don­né le jour, som­bre et fail­lie, et sur la place exacte de celui qui prend la plume et dis­tance pour rameuter, six années après, la mémoire vive et blessée.

Le titre – excel­lent choix – révèle à tout le moins le tact pris par l’auteur pour élever son chant à quelque sig­ni­fi­ca­tion extérieure à lui : Ecrire en est déjà l’amorce : revenir par le poème à l’évocation d’une ren­con­tre qui ne sera pas faite.

« L’origine obscure » de chaque être tranche avec la ten­dresse, la douceur que le poète invite, au-delà des faits som­bres : « Je t’écris/ pour te délivr­er une sec­onde fois » ou « Je te cherche/ au revers de la haine ».

L’intensité de la langue répond à un souci de « par­ler de mon chantier/ là où par­ler creuse un trou dans la langue » : il y est ques­tion, certes, de brouil­lon, de ratures, d’imprononçable.

Œuvre de sincérité, « Let­tre en abyme » assume com­plète­ment la dif­fi­cile démarche d’analyse de soi qu’elle sup­pose, cette volon­té d’en découdre aus­si avec un passé de « rage et de tristesse ». Le « tu fus ma mère » jette à la fois glace et ombre au tableau et con­va­inc le lecteur de l’authenticité de l’écrit.

Ecrire est une respon­s­abil­ité insigne que les mots, les poèmes con­signent : le scrip­teur s’y avance nu, frag­ile, trem­blant, et vrai, jusqu’à la souffrance.

Un beau livre, dont le rythme épouse la réflex­ion, pour dire, au-delà des mots, une présence et sa blessure que le poème peine à user.

 

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Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de let­tres romanes.
Mem­bre de l’As­so­ci­a­tion des Ecrivains belges.
Cri­tique dans plusieurs revues et blogs (Jour­nal des poètes, Fran­coph­o­nie vivante, Bleu d’en­cre, poez­ibao, Les Belles Phras­es, revue Tex­ture…)

Prix Emma-Mar­tin 2011.

Auteur d’une trentaine de livres et pla­que­ttes de poésie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’om­bres, Le fraudeur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…