> Marc DUGARDIN, Lettre en abyme

Marc DUGARDIN, Lettre en abyme

Par |2018-01-26T15:48:43+00:00 21 mars 2017|Catégories : Critiques, Marc Dugardin|

 

 

Des livres consa­crés à la mère, il en est de remar­quables : ceux de Jules Renard, d’Hervé-Bazin, d’Annie Ernaux. Nous pou­vons en ajou­ter désor­mais un autre, celui que Marc Dugardin adresse à la sienne, et au-delà à toutes les mères.

Livre ter­rible, si l’on veut lire, sous les mots aigus de la gra­vi­té, entre reproche, affron­te­ment et constat, et  de la mémoire ancil­laire. L’architecture de l’ensemble des poèmes offre ain­si un sur­plomb sur le livre qui a ser­vi d’ancrage lit­té­raire, le livre de Juan Gelman , « Lettre à ma mère », sur la vie rap­pe­lée en quelques notes par l’auteur lui-même de celle qui lui a don­né le jour, sombre et faillie, et sur la place exacte de celui qui prend la plume et dis­tance pour rameu­ter, six années après, la mémoire vive et bles­sée.

Le titre – excellent choix – révèle à tout le moins le tact pris par l’auteur pour éle­ver son chant à quelque signi­fi­ca­tion exté­rieure à lui : Ecrire en est déjà l’amorce : reve­nir par le poème à l’évocation d’une ren­contre qui ne sera pas faite.

« L’origine obs­cure » de chaque être tranche avec la ten­dresse, la dou­ceur que le poète invite, au-delà des faits sombres : « Je t’écris/ pour te déli­vrer une seconde fois » ou « Je te cherche/​ au revers de la haine ».

L’intensité de la langue répond à un sou­ci de « par­ler de mon chantier/​ là où par­ler creuse un trou dans la langue » : il y est ques­tion, certes, de brouillon, de ratures, d’imprononçable.

Œuvre de sin­cé­ri­té, « Lettre en abyme » assume com­plè­te­ment la dif­fi­cile démarche d’analyse de soi qu’elle sup­pose, cette volon­té d’en découdre aus­si avec un pas­sé de « rage et de tris­tesse ». Le « tu fus ma mère » jette à la fois glace et ombre au tableau et convainc le lec­teur de l’authenticité de l’écrit.

Ecrire est une res­pon­sa­bi­li­té insigne que les mots, les poèmes consignent : le scrip­teur s’y avance nu, fra­gile, trem­blant, et vrai, jusqu’à la souf­france.

Un beau livre, dont le rythme épouse la réflexion, pour dire, au-delà des mots, une pré­sence et sa bles­sure que le poème peine à user.

 

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Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de lettres romanes.
Membre de l’Association des Ecrivains belges.
Critique dans plu­sieurs revues et blogs (Journal des poètes, Francophonie vivante, Bleu d’encre, poe­zi­bao, Les Belles Phrases, revue Texture…)

Prix Emma-Martin 2011.

Auteur d’une tren­taine de livres et pla­quettes de poé­sie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’ombres, Le frau­deur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…

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