> Fil de lecture de Philippe Leuckx : autour de Graveline, Zweig et Pasolini

Fil de lecture de Philippe Leuckx : autour de Graveline, Zweig et Pasolini

Par |2018-01-26T15:51:43+00:00 3 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Les petits car­nets d’érès sous cou­ver­ture élé­gante donnent lieu à de belles décou­vertes. Après Dunand, Costa Monteiro, voi­ci l’ouvrage de Fançois GRAVELINE, « Les oiseaux du petit fleuve » (2015) Les illus­tra­tions (papier sculp­té) sont de Madé, relèvent du cou­rant « abs­trac­tion géo­mé­trique ». Ce qui convient pour accom­pa­gner les petits poèmes légers comme des ponc­tua­tions et vague­lettes d’un lac. D’un fleuve. L’influence des haï­kus est mani­feste même si les formes dépassent sou­vent le ter­cet ori­gi­nal : quin­tils, sizains pour expri­mer une nature, obser­vée avec séré­ni­té, sim­pli­ci­té, d’une manière ellip­tique, en petits vers et phrases qui énoncent « la langue crue/​ du monde ». Une poé­sie d’essence mini­ma­liste. Et des trou­vailles : « Au bord du petit fleuve/​ ton cri/​ a jeté sa falaise ».

 

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Stefan Zweig (1881-1942), nou­vel­liste, roman­cier, bio­graphe, dra­ma­turge, que les lec­teurs connaissent pour ces perles que sont « Légende d’une vie », « Le Voyage dans le pas­sé », « Le Bouquiniste Mendel », « Le joueur d’échecs », « Hommes et des­tins », a écrit très jeune une bio­gra­phie de Paul Verlaine, il avait à peine vingt-cinq ans , a ampli­fié en 1922 le texte de 1905 et joint quelques poèmes de son cru.

Le « Paul Verlaine », qui paraît en ce mars 2015, au Castor Astral, dans une tra­duc­tion de Corinna Gepner et une pré­sen­ta­tion d’Olivier Philipponnat, se com­pose de la ver­sion de 1905 (une cen­taine de pages), de celle de 1922 (une qua­ran­taine de pages) et des trois poèmes datés de 1907.

Si l’ajout de 1922 peut paraître mince, il apporte cepen­dant une autre vision de l’univers de Verlaine. Sans doute l’essayiste de vingt-quatre ans a-t-il accen­tué cer­tains traits bio­gra­phiques d’une vie féconde en aléas de toutes sortes, et une cer­taine psy­cho­lo­gi­sa­tion du créa­teur sym­bo­liste. En quoi les pages ajou­tées en 1922 dénotent de la part du bio­graphe une volon­té de nuan­cer une approche cri­tique, qui ne soit pas seule­ment d’ordre sen­ti­men­tal. M. Philipponnat montre bien, dans sa pré­face, l’influence de Taine sur le trop jeune bio­graphe.

Le por­trait de 1905 découvre un Verlaine psy­cho­lo­gi­que­ment mar­qué, à la fin délé­tère, aux réflexes com­plai­sants ; les pages ajou­tées nuancent et mettent l’accent sur l’étonnant don de mélo­die du poète. Pour le reste, beau­coup d’éléments bio­gra­phiques nous sont connus par d’autres essais, et le livre de Zweig est assez lan­so­nien d’esprit : éclai­rer l’œuvre par le biais qua­si unique du bio­gra­phique.

Toutefois, la langue claire uti­li­sée, la fer­veur que Zweig éprouve pour cet artiste « d’une magni­fique force poé­tique dans un récep­tacle fra­gile » (p.98), font de cette bio­gra­phie un outil inté­res­sant pour prendre la mesure d’une méthode d’approche dans le pre­mier quart du XXe, mixte de rela­tion bio­gra­phique pure et de psy­cho­lo­gi­sa­tion d’essence déter­mi­niste.

 

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La répu­ta­tion de Pasolini, qua­rante années après sa mort, ne connaît pas de baisse de régime. Les publi­ca­tions se mul­ti­plient. Il y eut l’édition de ses poèmes friou­lans (Où est ma patrie ?, Castor Astral), celle des poèmes de jeu­nesse. René de Ceccatty, quant à lui, a consa­cré une bio­gra­phie (Pasolini, folio bio­gra­phie) et deux volumes d’inédits dans la col­lec­tion POINTS du Seuil : « Adulte ? Jamais », en 2013, et « La per­sé­cu­tion », en 2014.

René de Ceccatty, spé­cia­liste de P.P. Pasolini, depuis long­temps, est sans doute le mieux pla­cé pour intro­duire ces textes qu’il a lui-même tra­duits : les beaux poèmes de « La per­sé­cu­tion ». De nom­breux pro­cès ont enta­ché le par­cours d’un artiste, sou­vent atta­qué, bles­sé par la presse, inquié­té pour des prises de posi­tion, cen­su­ré, pour un roman (le scan­dale pro­vo­qué par la paru­tion des Ragazzi di vita » en 1955), pour des films (Accatone – L’évangile selon Saint Mathieu – Teorema – Salo), pour des essais (Ecrits corsaires)…Sur une période allant de 1954 à 1970, les poèmes regrou­pés sous la ban­nière de « La per­sé­cu­tion » donnent à redé­cou­vrir un Pasolini sen­sible aux mou­ve­ments pro­fonds de la socié­té, à son par­cours de créa­teur, à ses ren­contres fon­da­men­tales, enfin à la lucide vision du monde qu’il a tou­jours expri­mée.

Dans de très longs poèmes des­crip­tifs, le poète sait jouer les polé­mistes ins­pi­rés, dénon­çant les carences d’un uni­vers social, revient sur des faits tra­giques de son pas­sé (la guerre, la résis­tance dif­fi­cile, le fas­cisme, la condi­tion des Juifs…), use d’un regard eth­no­gra­phique sur Rome, la ques­tion de ses héber­ge­ments suc­ces­sifs, l’émergence de l’Afrique, son sens éton­nant des mondes du voyage véri­table. Même Marilyn ins­pire à l’auteur un long poème qui ne soit pas seule­ment tis­sé d’une réflexion sur la beau­té mais sur des conni­vences plus pro­fondes (culture du petit peuple, écart…)

Entre « soleil et soli­tude », le poète prend la voix des dému­nis, des oubliés, des reje­tés du para­dis capi­ta­liste ; il sait entendre et relayer par ses vers « la toux de l’ouvrier ».

Le ton est don­né : le cou­rage de l’auteur trouve voix, rythme, ampleur dans ces textes de défense de l’autre, sans pathos, mais avec une déter­mi­na­tion abso­lue de dire la véri­té objec­tive des faits enre­gis­trés et per­çus.

La conscience experte de l’auteur de « Accatone », fidèle à ser­vir la réa­li­té, innerve une force incroyable à chaque poème, vaste tis­su d’observations, de réflexions et de dis­tance prise avec la matière brute du réel, comme si , pour évo­quer le monde et ses gens, l’auteur avait vou­lu inven­ter une nou­velle forme de poé­sie, com­po­site et éthique, lente et pré­cise, dosant les strates où le je fait toute la place à l’altérité res­sen­tie, entre acui­té socio­lin­guis­tique et empa­thie, dans un réel mou­ve­ment d’élucidation du monde.

De ce bel ensemble, for­mé de mor­ceaux de « Les Cendres de Gramsci », de « La reli­gion de mon temps », de « Poésie en forme de rose », de « La rage », et de frag­ments dis­per­sés, je poin­te­rai d’abord les textes rela­tifs à la Callas, « La pré­voyance », le fameux « Humble Italie ».

Oui, comme le dit lui-même le poète, ce furent « des années mémo­rables » et le lec­teur est inti­me­ment convo­qué par ces poèmes à renouer avec une époque, pas si loin­taine, où défendre sa liber­té pre­nait par­fois la forme d’un com­bat sans cesse à recom­men­cer, sym­bole for­ce­né de la condi­tion humaine que P.P. Pasolini a éprou­vée jusqu’à l’usure comme celle de l’autre outra­gé.

 

 

 

 

 

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Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de lettres romanes.
Membre de l’Association des Ecrivains belges.
Critique dans plu­sieurs revues et blogs (Journal des poètes, Francophonie vivante, Bleu d’encre, poe­zi­bao, Les Belles Phrases, revue Texture…)

Prix Emma-Martin 2011.

Auteur d’une tren­taine de livres et pla­quettes de poé­sie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’ombres, Le frau­deur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…

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