> Bashô, Seigneur ermite, L’intégrale des haïkus

Bashô, Seigneur ermite, L’intégrale des haïkus

Par | 2018-01-26T15:56:45+00:00 25 août 2014|Catégories : Critiques|

Certaines figures poé­tiques incitent à la véné­ra­tion : Sei-Shonagon, Tagore, plus près de nous, Ungaretti, Hardellet…

Vénération pour un art du peu, qui confine au sublime, expres­sion la plus dense de ce que l’on nomme poé­sie, le haï­ku ; véné­ra­tion pour un repré­sen­tant insigne du genre, cet ermite de génie, voya­geur hors pair, déni­cheur de fleurs et de pay­sages afin d’en consi­gner la pulpe dans ses textes, Bashô, aux périples si nom­breux et aux mille haï­kus. Bashô, pseu­do­nyme choi­si en 1681, en lien avec l’ermitage au bana­nier (basho-an) qu’un ami poète lui offre et avec le sobri­quet don­né par ses amis visi­teurs de l’ermitage, qui se ren­daient chez le Maître au bana­nier, deve­nu « bana­nier » (« bashô »).

La nou­velle édi­tion bilingue de février 2014  ras­semble en 480 pages, depuis les vingt ans du maître jusqu’au « set­su­ka­rete » final ( 975  « Supplié  /d’honorer le ban­quet de fin d’année – /​ fina­le­ment, de bonne humeur »), une tra­ver­sée poé­tique, iti­né­rante d’un poète hyper­sen­sible aux chan­ge­ments de sai­sons, aux ver­tus essen­tielles des pay­sages, aux ren­contres, aux par­tages, à la contem­pla­tion.

Chronologiquement pré­sen­tés, les poèmes éclairent un par­cours, qu’une ana­lyse bache­lar­dienne lumi­neuse n’arriverait guère à épui­ser tant la sub­tile fécon­di­té de Bashô s’accorde à nour­rir le réel sans le répé­ter, tant la soli­tude du maître est pour­voyeuse et sen­sa­tion­niste, tant « l’appel du voyage » happe le cœur du poète, prêt à tout entre­prendre, après quelques mois ou années de répit et de séden­ta­ri­sa­tion.

Certains poèmes sont intro­duits par des notes de Bashô et ces pré­am­bules nous insèrent dans la vie quo­ti­dienne de l’ermite, au cœur de ses dépla­ce­ments, de ses cadeaux, de ses visites – d’un ermi­tage l’autre.

La den­si­té du regard et l’originalité de la vision offrent au lec­teur matière insur­pas­sable : ces vignettes dépaysent, ces poèmes de l’instantané sus­pen­du scrutent des faits infimes, des scènes ano­dines, des filets brefs d’émotions, des sen­sa­tions intimes et si par­ta­geables. L’humour n’est guère absent ni la cocas­se­rie d’un maître du flash poé­tique, apte à sai­sir l’incongruité du réel :

83

Les nuages défilent –

un chien qui pisse par­tout

cette averse d’hiver !

Le voyage, l’exercice de pié­té filiale (sur la tombe de la mère à Ueno), un détour pour voir des lucioles, un autre pour admi­rer un lac, un saule à décou­vrir, en bor­dure d’une rivière : toutes les occa­sions sont  bonnes pour recou­rir, comme à une nour­ri­ture apai­sante et noble, au texte bref, à cette consigne du réel qu’il faut coûte que coûte évo­quer, avec légè­re­té, gra­vi­té ou révé­rence :

373

Cette eau de source,

est-ce la pluie prin­ta­nière

s’égouttant des cimes des arbres ?

 

598

Oreiller d’herbes –

admire les fleurs

de ton mieux !

 

L’indécision, le flot­te­ment, la dis­tance donnent à cer­tains haï­kus une moder­ni­té éton­nante :

951

L’ermitage de Saïgyo

doit être quelque part

dans ce jar­din de fleurs

 

Les dis­ciples, les évo­ca­tions d’ermitages et d’écritures col­lec­tives (réunions de ren­ku), les plaintes, les temples, les che­vaux et les pieds, les san­dales de paille, « l’odeur per­sis­tante des fleurs », la mélan­co­lie : tout cela est res­sen­ti par le lec­teur comme une invite à mieux vivre au feu des élé­ments, des sai­sons et des arbres, dans une com­mu­nion avec une nature qui fait par­tie du voyage inté­rieur d’un poète expert en den­telle poé­tique, ajou­rée de mélan­co­lique patience et d’une morale sans cesse revi­vi­fiée de « l’apprends à voya­ger » (787).

 

 

 

 

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Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de lettres romanes.
Membre de l’Association des Ecrivains belges.
Critique dans plu­sieurs revues et blogs (Journal des poètes, Francophonie vivante, Bleu d’encre, poe­zi­bao, Les Belles Phrases, revue Texture…)

Prix Emma-Martin 2011.

Auteur d’une tren­taine de livres et pla­quettes de poé­sie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’ombres, Le frau­deur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…