> François Bordes, Le logis des passants de peu de biens précédé de L’âge obscur

François Bordes, Le logis des passants de peu de biens précédé de L’âge obscur

Par | 2018-01-26T15:52:53+00:00 14 juin 2015|Catégories : Critiques|

 

Pourquoi écrit-on semble rap­pe­ler François Bordes, dès les pre­mières pages de son livre, dans la pre­mière sec­tion, au beau titre qui s’éclaire ? Pourquoi ? Pour vaincre sans doute  cet « Age obs­cur » et « recon­qué­rir la parole ».

Deux voix, alors, en alter­nance, en contraste, débattent sur des thèmes essen­tiels : le « vide », le « je », l’expérience et la mort.

« Je suis la lumière inverse, qui fuse du dedans » ou « je suis l’obscur » ou encore « Je me tais dans la parole ».

Le poète serait-il ain­si ce pétri de contra­dic­tions ? Ou de com­plé­men­ta­ri­té ?

La vie, notre expé­rience ain­si se décline :

 

On peut croire,
on ne vit pas,
on regarde
et on oublie
qu’on est déjà
quelqu’un
je veux dire un être

 

Dès lors, Bordes assume tous les termes d’une expé­rience humaine : faite de luci­di­té, de repli vers l’enfance heu­reuse, tis­sée de déli­ques­cence sinon de ce sen­ti­ment de perte et de deuil :

Un ciel nous sai­sit, nous arrache, nous happe

Il faut aban­don­ner le vide/​ comme un beau jour/​ on aban­donne son enfance

 

François che­ville et vrille le vide, lui fait exsu­der « sang et lumière ».

Sans doute, à coups de maximes à l’adresse de soi, comme pour parer les coups, parer au pire :

Prends garde à ne pas racon­ter des songes

Désabuse-toi/ de toi, du monde et de ses rêves…

Devant « notre impla­cable fini­tude », le poète nous enjoint à « oublie(r) les étoiles ».

Devant notre « sang encras­sé », que faire ?

Faut-il, comme le rap­pe­lait Jacques Vandenschrick, dans la revue SOURCES, « ava­ler sa langue », injonc­tion des parents à l’endroit des enfants… « Aurais-tu ava­lé ta langue ? », « Tu ne dis rien ? »… ?

Bien sûr, le poète Bordes, en toute luci­di­té, sait qu’il écrit parce qu’il « cherche le mot qui m’a détruit ». Aveu de fra­gi­li­té, sans laquelle rien ne s’écrit, sans doute.

 

La deuxième par­tie ou sec­tion du livre invite à loger le regard dans le droit fil du beau livre de Zoss, paru chez Cheyne, « Entre chien et loup jetés », en quête de ces pas­sants du peu, du rien, éga­rés, per­dus, désen­chan­tés, que François décrit avec acui­té et pré­gnance :

 

Ils fuient la terre aride
Les poudres du pas­sé
Ils fuient à l’aveuglette
Dans la nuit sans étoiles

 

(Une lec­ture sémio­tique mon­tre­rait que le déni tout à l’heure des étoiles – « oublie-les » – génère ici leur absence)

Des sep­tains très denses s’accordent à nous prendre par le bras, l’émotion pour nous dire :

 

Dépose ton armure
De lin­ceul et d’étoupe
Marcheur usé d’espoir…

 

L’encre, la « flaque de nuit », la perte se retrouvent, ren­for­cées par le choix judi­cieux des images :

 

J’ai per­du mon nom
Et dans les rues je cherche
La syl­labe et le son
Qui diraient mon visage…

 

Ou

 

Cette flaque de nuit
Où le héros par­lait
Aux âmes dis­pa­rues

 

La chute repose un peu, comme un espoir d’encre : Et le vent te rendra/​ le son de ta voix.

Un livre remar­quable de jus­tesse.

 

mm

Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de lettres romanes.
Membre de l’Association des Ecrivains belges.
Critique dans plu­sieurs revues et blogs (Journal des poètes, Francophonie vivante, Bleu d’encre, poe­zi­bao, Les Belles Phrases, revue Texture…)

Prix Emma-Martin 2011.

Auteur d’une tren­taine de livres et pla­quettes de poé­sie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’ombres, Le frau­deur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…

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