> Mina Sünger, La trame de l’ordinaire

Mina Sünger, La trame de l’ordinaire

Par |2018-01-26T15:56:25+00:00 25 août 2014|Catégories : Critiques|

La décou­verte de ce livre, c’est d’abord celle d’une voix, que ne recouvre pas le titre natu­ra­liste de l’ouvrage, car de ces poèmes qui disent la vie effri­tée, sau­vage des villes et des rues, dans une vision ento­mo­lo­giste des gri­sailles, des cafards (aux deux sens du terme), des sen­ti­ments qui versent, rien de natu­ra­liste au sens pre­mier.

Dans une écri­ture qui s’offre la séche­resse du déca­lage et du sur­plomb, l’auteure – moins de qua­rante ans au comp­teur -, dévide ce qu’elle observe, ce qu’elle res­sent, ce qu’elle trame – ensemble – les réa­li­tés d’une vie for­cé­ment errante, for­cé­ment riche de ren­contres et de dérives, au fil des rues de Milan, Rome ou Sydney.

S’y lisent des per­cep­tions très mûries des corps frô­lés, pas tou­jours atteints, des vies minimes, infimes, vaga­bondes comme son par­cours.

On sent fré­tiller le regret de pas­ser à côté des choses, et cepen­dant, quelle manière d’en évo­quer les trames et les traces :

Je cher­chais avec peine, un après-midi en ter­rasse
le réel – le sen­ti­ment d’un hors-soi nous ren­dant notre juste
mesure –
dans les pierres
des immeubles et les dalles des trot­toirs

L’ironie cin­glante, le détail cru, l’image déjan­tée (le jour, comme un œil, cligne et pré­ci­pite l’ennui), l’observation sour­cilleuse du réel donnent à ces textes l’allure de vignettes hyper­réa­listes d’un monde en folie, avec ses lais­sés-pour-compte, avec sa fureur du Capital.

Un vrai tableau d’une socié­té déglin­guée, où les immi­grés forment comme l’assise d’un autre monde, reje­té, bana­li­sé, informe.

Un auteur à suivre, pour une qua­li­té unique de regard et pour une écri­ture ferme, sans affê­te­rie.

mm

Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de lettres romanes.
Membre de l’Association des Ecrivains belges.
Critique dans plu­sieurs revues et blogs (Journal des poètes, Francophonie vivante, Bleu d’encre, poe­zi­bao, Les Belles Phrases, revue Texture…)

Prix Emma-Martin 2011.

Auteur d’une tren­taine de livres et pla­quettes de poé­sie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’ombres, Le frau­deur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…

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