> Yves Mabin Chennevière, Errance à l’os

Yves Mabin Chennevière, Errance à l’os

Par |2018-03-01T10:28:24+00:00 1 mars 2018|Catégories : Critiques, Yves Mabin-Chenevière|

Le der­nier poème de l’auteur, après quinze recueils, est un long récit de soi, éta­lé sur plus de soixante-dix pages, jusqu’au point final qui clô­ture cette longue phrase erra­tique.

Le poème, ici, sert peut-être de pré­texte pour renou­ve­ler et la langue et la pro­so­die et cette fameuse ryth­mique de notre auteur, enga­gé à s’auto-portraiturer sur le long cours, dans une geste digne des « chan­sons de ».

Le pro­cé­dé n’est pro­cé­dé certes que dans la mesure où les vers s’enchaînent, les pages, les images, et le « je » ras­semble, uni­fie une cou­lée conti­nue où cha­cune, cha­cun pour­ra retrou­ver divers accents de poé­sie, divers tons, diverses écri­tures :

…je sté­ri­lise le sou­rire nar­quois qui struc­ture son agres­si­vi­té
mor­cèle son désir ava­rié de conqué­rant séden­taire

mes vis­cères mon sexe ma peau pensent
mes émo­tions mes sen­sa­tions s’agglutinent s’agrègent se mul­ti­plient
forment un socle de rêves qui seront les convives de mes nuits à venir…

Yves Mabin Chennevière, Errance à l’os, Obsidiane, coll. le legs prosodique, 2014, 88p., 14€. Trois peintures de Ronan Barrot.

Yves Mabin Chennevière, Errance à l’os, Obsidiane, coll. le legs pro­so­dique, 2014, 88p., 14€. Trois pein­tures de Ronan Barrot .

Le poète sen­sa­tion­niste énonce, énu­mère, cata­logue, réper­to­rie, classe, enjambe, dilue, dis­loque, émiette, ras­semble tout un uni­vers com­plexe d’êtres, de fonc­tions, d’états, d’émotions, d’instants de vie, de vies autres, de vies des autres :

…ma mémoire insé­cable
j’hésite un moment que j’abrège entre ce que je connais et
ce que je veux décou­vrir
choi­sis l’invention,
le silence enva­hit chaque espace inno­cent que la conquête n’a pas
tou­ché…

L’histoire entre à grands res­sorts dans cet album où « j’erre » (inci­pit) :

…elle efface en nais­sant l’histoire de celles qui l’ont pré­cé­dée
dévoile la géo­lo­gie de la terre
ses acci­dents ses bles­sures ses frac­tures ses crimes
ses mer­veilles…

Une volon­té de tout conte­nir, d’évoquer le tout, les par­ties, de décrire le menu, l’éventuel, en lyrique mesu­ré, cor­se­té par un désir qua­si ency­clo­pé­dique de l’écrire sur ce qui (res)senti, anime toutes ces pages, riches il va de soi comme de fer­ments d’imaginaire, tant les méta­phores, tant le cou­su-fil des vers enchâs­sés les uns aux autres, tant la musique de ces lignes, de ces pages, attisent un sup­plé­ment d’intérêt et de lec­ture.

Ce poème-fleuve est un récit de soi et des autres, osons le mot, épous­tou­flant de style et d’inventivité.

Un livre sans âge, universel…jusqu’à l’os. D’avoir tout dévi­dé. D’avoir consi­gné de soi et des autres le registre des temps (nais­sances, évo­lu­tions, monde en tur­bu­lence, femmes qui accouchent, morts qui se pro­filent etc.)

mm

Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de lettres romanes.
Membre de l’Association des Ecrivains belges.
Critique dans plu­sieurs revues et blogs (Journal des poètes, Francophonie vivante, Bleu d’encre, poe­zi­bao, Les Belles Phrases, revue Texture…)

Prix Emma-Martin 2011.

Auteur d’une tren­taine de livres et pla­quettes de poé­sie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’ombres, Le frau­deur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…

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