> Véronique Wautier, Continuo

Véronique Wautier, Continuo

Par | 2018-01-26T15:46:26+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Critiques, Véronique Wautier|

Le « rien » revient d’une manière lan­ci­nante dans ce petit livre. L’auteur le per­son­ni­fie, le den­si­fie pour­rait-on dire jusqu’à évo­quer son som­meil au milieu des choses. Sommes-nous par­fois conquis, hap­pés par ce « rien » qui tremble ?

Mais il suf­fit d’une ren­contre for­tuite, d’une décou­verte de fleurs subites, d’un « ciel qui change » ou de « gre­lots tin­te­ments velours » pour énon­cer autre­ment la vie.
Celle-ci, sou­vent brû­lée de « dou­leur », celle-ci mar­te­lée des « riens » qui s’accumulent ?

Alors, « écrire » peut sans doute, en dépit des « mots pauvres », recoudre un peu le fil de ces riens, « juste écrire/​ entre ces bords immenses » ; la poète consigne avec gra­vi­té, sans aucun pathos, l’immobilité  fan­tôme du réel qui contre­vient à la vraie vie, comme un « jour (qui) s’achève sans avoir com­men­cé » ?

Énonçant les beau­tés et dans le même geste d’écrire leurs revers, âpres, dis­cor­dants, Véronique Wautier assigne à la lit­té­ra­ture le devoir d’éclairer les pauvres vies qui nous habitent, vœu que tant d’écrivains se donnent (qu’il suf­fise de pen­ser aux der­niers ouvrages de Sallenave et Ernaux).

Véronique Wautier, Continuo, L’herbe qui tremble, 2017, 64p., 13€. Peintures d’Anne Slacik.

Véronique Wautier, Continuo, L’herbe qui tremble, 2017, 64p., 13€. Peintures d’Anne Slacik.

Est-il seule­ment pos­sible de contrer le « silence », de don­ner quelques ailes aux « mots (qui) tombent/​ ils n’ont pas d’infini » ?

Le mot est tom­bé : pas d’infini, pas de croyance au-delà (« cer­tains croient moi pas/​ je marche sur cette jambe fantôme/​ un bon appui en poésie/​ nos poi­gnées de main sont réelles »).

La réa­li­té tan­gible, le recours à la poé­sie-étai, la force de l’  « aujourd’hui c’est le jour de la plus longue lumière » : le rien semble par­fois lui-même com­blé…

Mais la soli­tude, cette guet­teuse, veille, et les vers sont ter­ribles :

le poème cap­tu­ré
on écrit seul
on finit par écrire à sa soli­tude

être absent et ter­ri­ble­ment concen­tré
ici et ailleurs
ailleurs et ici

Dans une écri­ture sobre, qui ne se paie guère de mots ni de méta­phores clin­quantes, la poète tient sans doute registre de ses peines pro­fondes, dans un jour­nal qui soit la juste dis­tance entre ses mots, « le secours », entre « dou­leur et lumière ».

Partant de la lumière des « mâts de Nicolas de Staël » et celle des cou­leurs rafraî­chis­santes, bario­lées et diluées d’Anne Slacik, Véronique  a cir­cons­crit la sienne propre, toute de constats sans appel, de brefs bla­sons qui mordent sur le réel, effran­geant le « rien », « la soli­tude » de quelques éclairs consen­tis.

mm

Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de lettres romanes.
Membre de l’Association des Ecrivains belges.
Critique dans plu­sieurs revues et blogs (Journal des poètes, Francophonie vivante, Bleu d’encre, poe­zi­bao, Les Belles Phrases, revue Texture…)

Prix Emma-Martin 2011.

Auteur d’une tren­taine de livres et pla­quettes de poé­sie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’ombres, Le frau­deur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…

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