> Fil de lectures de Philippe Leuckx. Autour de Guillevic, Sesé et Damon.

Fil de lectures de Philippe Leuckx. Autour de Guillevic, Sesé et Damon.

Par | 2018-01-26T15:51:25+00:00 11 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Quand Guillevic tutoie les élé­ments, Sesé les toiles de maîtres, Damon les objets, les étoiles…

 

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« Les murs ont de la peine à se tenir debout ». Ce vers de « Faubourg » de Guillevic me revient sou­vent. Et je retrouve, chaque fois que je le lis, cette faci­li­té qu’a le poète à per­son­ni­fier son monde.

« Possibles futurs » (Poésie/​Gallimard, 2014, 204p.) ne déroge pas à cette voca­tion au double sens du terme : appe­ler les choses à la poé­sie ; faire du voca­tif une manière de style.

Eugène Guillevic a impo­sé son style : des poèmes comme des stèles en qua­trains, dis­tiques ou sizains ; un dédain des mots rares parce qu’ils n’ajoutent rien ; un chant qui touche parce qu’il est fait de sim­pli­ci­té et de reprises ; une matière à conju­guer le réel, la nature ; une sobriété…et j’en passe.

Neuf sec­tions com­posent ce recueil et les titres ont une réso­nance bien guille­vi­cienne : « Hôtes de la lumière », « De l’oiseau », « Le soir ».

S’arrogeant le droit de nom­mer les élé­ments si chers à Bachelard, le poète relaie une volon­té per­son­nelle de lier les élé­ments du monde : ses propres ori­gines, celles de l’univers, ces regards aigus sur le réel. Le « je » a cette force pour « creu­ser », « regar­der », « cher­cher, « com­prendre ».

 

Je n’ai pas cher­ché ton visage
Au-delà des nuages
Tant ils m’imposaient ton regard,

Ce regard
Qu’ensemble ils te volaient

Ou

Avec le soir
Les cou­leurs
N’attendent plus rien

Ce livre, mise à part la pré­face, est le der­nier publié de son auteur, en 1996. Il reprend des textes écrits entre 1982 et 1994.

 

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Bernard Sesé, tra­duc­teur de poètes espa­gnols, pro­fes­seur émé­rite de l’université, entre­prend de croi­ser dans « L’autre et la nuit » (la tête à l’envers, 2015, 130p., 16€) des tableaux et des poèmes. C’est-à-dire com­men­ter poé­ti­que­ment une œuvre pic­tu­rale qui a lais­sé dans le regard et les mots des traces signi­fiantes.

En petites touches, vers brefs, constats des yeux et du cœur, les poèmes éclairent quelques tableaux aimés : défilent Klee, Monet, Matisse, Van Gogh, Hopper, entre autres.

À l’infini,
J’attends la nuit.

(L’automate, Hopper)

La nuit et l’ancien été. En elle, c’est la fête
De la lumière, la flamme nue,

Jaune clair, indi­go, la palette des braises,
Violet à raies blanches des­si­nées par le vent.

(La Dentellière,Vermeer)

 

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Emmanuel Damon tra­vaille l’intime, l’infime, l’objet sai­si dans une lumière nue, élève le sen­ti­ment, l’émotion au sta­tut d’œuvre d’art :

 

Si sou­dain la joie les cris qui te tra­versent
Un rayon de lumière
Te touche puis s’éteint te lais­sant ton sou­rire
Première note silen­cieuse
D’un nou­vel éclat de rire

 

Les poèmes de « Souci de mon sou­ci d’aurore » (Al Manar, Alain Gorius, 2014, 64p., 15€) mul­ti­plient les por­traits de femme « à venir vivante alliée », de la vie qui court « en toi ce flux ses ombres ses cascades/​ ce souffle sur le verre », des fleurs qui « crient toutes fleurs leur douceur/​ à ton oreille neuve ».

Ce sont des tableaux, des ins­tan­ta­nés cor­se­tés par une forme maî­tri­sée, comme des objets sus­pen­dus dans l’aire quiète d’un salon ou d’une chambre :

 

Il pleut
Sur le bam­bou l’olive
Et tes jouets sont en paix
Les fous se sont reti­rés sous les pierres
Un camion vert et blanc a fait bou­ger la vitre
Entends-tu sous ton drap
Le vent s’amasser dans les branches ?

 

Le poète sai­sit son monde dans « l’échappée sou­daine » et réus­sit à inves­tir notre lec­ture « toute d’échos de chants/​ d’éclats de voix que l’œil accom­pagne », dans une écri­ture aérienne, élé­gante, pleine de charme.

 

 

 

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Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de lettres romanes.
Membre de l’Association des Ecrivains belges.
Critique dans plu­sieurs revues et blogs (Journal des poètes, Francophonie vivante, Bleu d’encre, poe­zi­bao, Les Belles Phrases, revue Texture…)

Prix Emma-Martin 2011.

Auteur d’une tren­taine de livres et pla­quettes de poé­sie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’ombres, Le frau­deur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…