> Trois poètes du divin – Bobin – Lemaire – Bocholier

Trois poètes du divin – Bobin – Lemaire – Bocholier

Par | 2018-01-26T15:50:39+00:00 21 décembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques, Gérard Bocholier|

 

 

Trois poètes d’une même géné­ra­tion, épris d’une langue claire, et que rap­prochent des thèmes, où Dieu, le silence, la mémoire fidèle à l’égard des proches et de la nature trouvent place aisée. Naturelle aus­si.

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Quelque chose  d’intense, comme une voix qui, long­temps après, exhume une dou­leur vive encore tra­verse les hautes pages de Noireclaire  de Christian Bobin.

Vingt ans  après ou les poèmes d’un réen­chan­te­ment du monde, d’un visage aimé, d’une voix retrou­vée.

Au thème pré­gnant de la mort, de la visite du cime­tière répondent les mille et une sol­li­ci­ta­tions de la vie proche : le chat, les arbres « bras lan­cés au hasard », les « char­dons bleus (qui) accrochent le jupon des lumières sans le déchi­rer », « l’eau dans le verre de cris­tal » un brin stal­ké­rien°, les invites très japo­naises des choses simples que le haï­ku a mises à l’honneur…

L’attention à la vie, à ces trois « chats errants » signe la mort de la mort, comme si, pour le poète il suf­fi­sait de consi­gner nature, vibra­tion ani­male pour conju­rer le pire.

Attention aux « petites âmes » des choses, proches, fra­giles, à pro­té­ger, que la langue trans­pa­rente du poète aide à visua­li­ser der­rière la beau­té des images :

Les âmes sont des cigales

le fou­lard à ton cou savait tout de ton âme

Le manque est la lumière don­née à tous.

Un beau livre de témoi­gnage : com­ment signer la pré­sence d’une morte entre le blanc de la mémoire et le noir de la tombe.

° Le verre de la petite infirme télé­ki­né­siste dans l’admirable « Stalker » de Tarkovsky (1979).

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Le pays der­rière les larmes de Jean-Pierre Lemaire ou com­ment user du poème comme trem­plin vers le pas­sé, l’enfance, les parents, les lieux, la fra­trie.

Dans des textes assez clas­siques, sou­vent en réfé­rence à des épi­sodes bibliques, Lemaire , en « ce long che­min en poé­sie », a pui­sé dans sept livres pour don­ner matière à cette remon­tée dans le flux des images d’enfance :

Dans le petit matin la voix de ta mère
était un pont du som­meil à la vie

Dans les rues tu marches
sous une cloche à plon­geur
où les bruits ne te par­viennent
que long­temps après
amor­tis par les siècles

Quelques échos de Supervielle (« la grande poi­trine des feuilles ») ou de Jaccottet, une vigi­lante appré­hen­sion d’un monde, de « l’aube d’automne » « à la mys­té­rieuse gare d’arrivée », quelques poèmes d’un « chant dans ses yeux sombres », le bel hom­mage d’un fils au père en « L’uniforme » (« Dans ta propre maison/​ tu serais accueilli par une jeune femme/​ timide/​ méfiante et par trois enfants/​ apeu­rés devant cet homme irrecevable/​ seul témoin pour­tant de la misé­ri­corde »).

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Gérard Bocholier, revuiste répu­té (ARPA), poète sen­sible, honore dix-sept poètes aimés ses « Frères de lumière », en citant pour cha­cun un vers que de beaux poèmes pro­longent : Supervielle, Follain, Pirotte, par­mi d’autres, signent ain­si une conni­vence avec Les étreintes invi­sibles, toutes de souffles, de léger vent, de déri­soire et de gra­vi­té.

Le poète a toutes les « atten­tions » pour don­ner au visage, au temps les marques d’une approche : « les ceps /​ Très fati­gués comme elle », « le grain du silence/​ Dans le tamis du temps », ou encore « L’humble consentement/​ Du jar­din sous l’averse ».

Des « Psalmodies » de hui­tains ver­sés pour appro­cher le « vent…une parole », pour noter de la nature « les branches…L’ombre et la rouille…Les échap­pées de lumière », pour évo­quer cette Présence, ce Toi : « Pour faire entrer Ta lumière ».

Dans la grâce d’une écri­ture qui, jamais, ne pose ni ne pèse, Bocholier sait aus­si extir­per « la liasse secrète », « la vigne défunte », à ces heures où l’on « sent son cœur défaillir » et c’est le soir (comme chez Quasimodo). Vertu donc des soirs qui ins­pirent une voix, dis­crète, élé­gante et pré­cieuse.

 

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Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de lettres romanes.
Membre de l’Association des Ecrivains belges.
Critique dans plu­sieurs revues et blogs (Journal des poètes, Francophonie vivante, Bleu d’encre, poe­zi­bao, Les Belles Phrases, revue Texture…)

Prix Emma-Martin 2011.

Auteur d’une tren­taine de livres et pla­quettes de poé­sie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’ombres, Le frau­deur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…

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