Sous la forme d’un jour­nal poé­tique (au sens strict, plus de vingt journées d’observation et d’écriture), le poète relate, au fil de ces quar­ante-trois textes (42 poèmes numérotés plus un texte à saisir comme un pro­longe­ment à la « dona­tion »), une ren­con­tre, un don, le don d’une  ren­con­tre, rue Mouf­fe­tard. Bei, Chi­noise croisée au marché par  le narrateur-poète.

Le mir­a­cle, c’est le « Tiens », proféré par la femme en un geste de don.

L’offrande de la grenade donne alors lieu, au fur et à mesure des jours, à des réflex­ions éton­nantes sur la Beauté, celle d’un vis­age (celui de Bei), celle du fruit offert. Le poète tire par­ti de la « dona­tion » pour se livr­er à une véri­ta­ble philoso­phie du geste, des orig­ines (la langue, la cul­ture de Bei),  de la pen­sée itinérante (non seule­ment celle qui le fait marcher au sens pro­pre, mais encore celle qui déter­mine les fluc­tu­a­tions nom­breuses du penser), de l’histoire (« le tombeau du pre­mier empereur »)…

Bei descend rue Mouffetard

où com­mence la sai­son des grenades (1)

Au six­ième jour, l’écorce fait par­chemin, cuir rosé

tan­dis que les nuances dégénèrent en sur­face (5)

Qua­torze jours pleins maintenant

Des heures passées sur une chaise

Regard entre le ciel de la grenade et l’autre, écran géant,

sans vrai­ment voir ni l’un ni l’autre (23)

Dans une volon­té de par­ler, au-delà des anec­dotes, des visions quo­ti­di­ennes, de ce qui trame une vie d’écriture, de pen­sée, de voy­age, le poète con­voque une écri­t­ure nour­rie de glisse­ments, de muta­tions, d’elle-même [« Qui pour­tant à ce point n’envierait d’écrire un « éloge du dehors »(39)].

L’on sent alors com­bi­en l’écriture de Doumet s’est imprégnée d’une poé­tique nar­ra­tive, jonglant avec sub­til­ité, faisant de l’interférence sa fig­ure essen­tielle, puisqu’écrire rameute tant de don­nées mul­ti­ples qui s’agrègent en nous. Le tra­vail d’un Grand­mont ou d’une Ernaux me sem­blent, dès lors, assez voisins de cette esthé­tique qui maille divers­es réal­ités pour nous les présen­ter, à la fois dans leur indé­ni­able quo­ti­di­en­neté et leur inaltérable accès à d’autres zones de sens. « Eloge du dehors » me paraît comme l’apologue de tout le livre, comme pour les domaines lit­téraires visés plus haut.

Il y aurait tant à dire de la richesse de ces poèmes ver­si­fiés étrange­ment, en cas­cades (comme celles sans doute des sig­ni­fi­ca­tions), en repris­es, avec ces lita­nies, ces échos, ces cita­tions, ces apho­rismes (« Représen­ter la vie entière­ment nue par un seul cer­cle noir »).

Citant Tranströmer, Rilke, Doumet s’interroge véri­ta­ble­ment sur les ten­ants et aboutis­sants de son pro­pre lan­gage poé­tique : à force de regard et d’intense pen­sée, le poète nous quitte avec une page, de toute beauté, cer­nant en boucle vis­age et grenade, y englobant la beauté du soir, et cette « lune  vient de tourn­er le coin d’un mur pour répon­dre au salut ».

 

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Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de let­tres romanes.
Mem­bre de l’As­so­ci­a­tion des Ecrivains belges.
Cri­tique dans plusieurs revues et blogs (Jour­nal des poètes, Fran­coph­o­nie vivante, Bleu d’en­cre, poez­ibao, Les Belles Phras­es, revue Tex­ture…)

Prix Emma-Mar­tin 2011.

Auteur d’une trentaine de livres et pla­que­ttes de poésie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’om­bres, Le fraudeur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…