> Christian Doumet, La donation du monde

Christian Doumet, La donation du monde

Par | 2018-01-26T15:53:54+00:00 29 mars 2015|Catégories : Critiques|

 

Sous la forme d’un jour­nal poé­tique (au sens strict, plus de vingt jour­nées d’observation et d’écriture), le poète relate, au fil de ces qua­rante-trois textes (42 poèmes numé­ro­tés plus un texte à sai­sir comme un pro­lon­ge­ment à la « dona­tion »), une ren­contre, un don, le don d’une  ren­contre, rue Mouffetard. Bei, Chinoise croi­sée au mar­ché par  le nar­ra­teur-poète.

Le miracle, c’est le « Tiens », pro­fé­ré par la femme en un geste de don.

L’offrande de la gre­nade donne alors lieu, au fur et à mesure des jours, à des réflexions éton­nantes sur la Beauté, celle d’un visage (celui de Bei), celle du fruit offert. Le poète tire par­ti de la « dona­tion » pour se livrer à une véri­table phi­lo­so­phie du geste, des ori­gines (la langue, la culture de Bei),  de la pen­sée iti­né­rante (non seule­ment celle qui le fait mar­cher au sens propre, mais encore celle qui déter­mine les fluc­tua­tions nom­breuses du pen­ser), de l’histoire (« le tom­beau du pre­mier empe­reur »)…

Bei des­cend rue Mouffetard

où com­mence la sai­son des gre­nades (1)

Au sixième jour, l’écorce fait par­che­min, cuir rosé

tan­dis que les nuances dégé­nèrent en sur­face (5)

Quatorze jours pleins main­te­nant

Des heures pas­sées sur une chaise

Regard entre le ciel de la gre­nade et l’autre, écran géant,

sans vrai­ment voir ni l’un ni l’autre (23)

Dans une volon­té de par­ler, au-delà des anec­dotes, des visions quo­ti­diennes, de ce qui trame une vie d’écriture, de pen­sée, de voyage, le poète convoque une écri­ture nour­rie de glis­se­ments, de muta­tions, d’elle-même [« Qui pour­tant à ce point n’envierait d’écrire un « éloge du dehors »(39)].

L’on sent alors com­bien l’écriture de Doumet s’est impré­gnée d’une poé­tique nar­ra­tive, jon­glant avec sub­ti­li­té, fai­sant de l’interférence sa figure essen­tielle, puisqu’écrire rameute tant de don­nées mul­tiples qui s’agrègent en nous. Le tra­vail d’un Grandmont ou d’une Ernaux me semblent, dès lors, assez voi­sins de cette esthé­tique qui maille diverses réa­li­tés pour nous les pré­sen­ter, à la fois dans leur indé­niable quo­ti­dien­ne­té et leur inal­té­rable accès à d’autres zones de sens. « Eloge du dehors » me paraît comme l’apologue de tout le livre, comme pour les domaines lit­té­raires visés plus haut.

Il y aurait tant à dire de la richesse de ces poèmes ver­si­fiés étran­ge­ment, en cas­cades (comme celles sans doute des signi­fi­ca­tions), en reprises, avec ces lita­nies, ces échos, ces cita­tions, ces apho­rismes (« Représenter la vie entiè­re­ment nue par un seul cercle noir »).

Citant Tranströmer, Rilke, Doumet s’interroge véri­ta­ble­ment sur les tenants et abou­tis­sants de son propre lan­gage poé­tique : à force de regard et d’intense pen­sée, le poète nous quitte avec une page, de toute beau­té, cer­nant en boucle visage et gre­nade, y englo­bant la beau­té du soir, et cette « lune  vient de tour­ner le coin d’un mur pour répondre au salut ».

 

mm

Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de lettres romanes.
Membre de l’Association des Ecrivains belges.
Critique dans plu­sieurs revues et blogs (Journal des poètes, Francophonie vivante, Bleu d’encre, poe­zi­bao, Les Belles Phrases, revue Texture…)

Prix Emma-Martin 2011.

Auteur d’une tren­taine de livres et pla­quettes de poé­sie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’ombres, Le frau­deur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…