Denis Emorine, Mots déserts, suite russe, Emmanuel Moses, Tout le monde est tout le temps en voyage

Par |2021-09-06T17:46:33+02:00 6 septembre 2021|Catégories : Critiques, Denis Emorine, Emmanuel Moses|

Denis Emorine, Mots déserts, suite russe

Les mots sont déserts parce qu’ils ren­voient à des images de souf­france et de deuil. Dédiés à nom­bre de fig­ures russ­es (le poète est lui-même de cette ascen­dance-là), les poèmes sig­na­lent un tra­vail âpre et vigoureux autour de sou­venirs liés aux camps, à l’Est, aux forêts de bouleaux, à tous ces morts et absents.

Car­men , Anna, Dominique, Mari­na, Boris, des noms célèbres sou­vent,  ponctuent ces mes­sages d’une empathie bril­lante et sin­gulière car le poète n’ar­rive pas à évac­uer ce lourd passé, ces « mots déserts » alors qu’il faudrait une matière vive, réconfortante.

Ce sont des textes pleins de sang, de sève, de vie ; il en faut du courage pour remuer toute cette dés­espérance humaine :

Sont-ils vrai­ment morts
les bour­reaux de l’Est

Du fond de la nuit russe
monte une voix brisée
celle de ton passé
lorsque le sang
coulait sur ta poésie

Denis EMORINE, Mots déserts, suite russe, édi­tions unic­ité, 2021, 86p., 13 euros. Pré­face inci­sive de Gio­van­ni Dotoli. Page de cou­ver­ture signée Colette Klein .

Hom­mages aux siens, à la « voix étouf­fée » de son père, ces poèmes con­jurent comme des prières les pires moments pour les tran­scen­der et faire de ce noeud de douleur quelque chose qui s’ap­par­ente à la vie retrouvée.

L’écri­t­ure, pour sig­ni­fi­er cette souf­france, tem­père le lyrisme de con­stats graves, évite le ton du sen­ti­men­tal­isme pour offrir au lecteur des bla­sons de vérité. Chaque poème ne dépasse pas la page. Chaque poème s’in­scrit dans un devoir de mémoire, clair et prenant. On sent la traque de ten­dresse, la trace de l’ef­froi, la trame du souvenir.

Un beau livre de deuil. 

∗∗∗

 

Emmanuel MOSES, Tout le monde est tout le temps en voyage

D’un titre qui résonne – en ces temps de Covid 19 – comme un détour ironique, puisque tout voy­age est désor­mais inter­dit, le poète tire toutes les ficelles de voy­ages imag­i­naires entre pein­ture, terre sainte et traces familiales.

En plusieurs sec­tions, puisque le réel est lui-même sec­tion­né, Moses décline son amour de la pein­ture, qui puisse con­denser la réal­ité et qui sait ,  mieux la refléter. Tel poème cligne la référence à Brueghel, d’autres à Poussin, cer­tains à de vraies natures mortes, où Moses, tel un Quig­nard clas­sique, évoque « un mous­tique qui a dépassé Dieu » ou encore, « deux guêpes bour­don­nent autour de mon sexe ».

Le sen­ti­ment de la perte est aigu (« Tu as encore ton ombre / Ton nom et tes cha­grins »), il cisaille ces poèmes où des « moineaux me suiv­ent / Comme une langue maternelle ».

Le chemin est ardu : les traces que l’on souhaitait retrou­ver sont invis­i­bles, et le fils a beau remuer la terre de Pologne, rien n’y fait. De quoi est faite notre généalo­gie ? Notre âme ?  Dis­per­sée ? Sans doute.

Comme l’en­fant du « Silence » bergmanien, le poète se colle le « nez au cré­pus­cule », dans une attente fiévreuse, son « planch­er est criblé de trous », la mort rôde et com­plique les choses.

Quant aux jardins de l’e­spoir, il sont entretenus « par des mains invis­i­bles ». Moses a beau se muer en « verdier » et se pos­er « sur son épaule de mort », « les mots sont des revenants » têtus, tenaces, et « la sai­son d’homme » se doit d’être assumée.

Emmanuel MOSES, Tout le monde est tout le temps en voy­age, Al Man­ar, 2020, 68p., 16 euros ; Très beaux dessins de Tereza Lochmann, qui font penser à la porce­laine de Delft.

Sinon, il reste à longer la mer, à se met­tre en sur­plomb, pour oser regarder le monde, tout le temps absent, tout le temps en voyage.

Il y a, dans cer­tains poèmes de ce recueil lunaire, écho de « Mon­sieur Néant », où, à force de tiss­er des liens impondérables entre l’in­térieur et le monde, entre  la cham­bre et l’e­space, le lecteur n’en finit pas de creuser sa pro­pre route « nour­ri par une rage de main­mise et de destruction ».

Dans l’at­tente des sens.

Ou de soi.               

Présentation de l’auteur

Denis Emorine

Denis Emorine  est né en 1956 près de Paris.  Il a avec l’anglais une rela­tion affec­tive parce que sa mère enseignait cette langue. Il est d’une loin­taine ascen­dance russe du côté pater­nel. Ses thèmes de prédilec­tion sont la recherche de l’identité, le thème du dou­ble et la fuite du temps. Il est fasciné par l’Europe de l’Est. Poète, essay­iste, nou­vel­liste et dra­maturge, Emorine est traduit en une douzaine de langues. Son théâtre a été joué en France, au Cana­da ( Québec) et en Russie. Plusieurs de ses livres ont été édités aux Etats-Unis. Il col­la­bore régulière­ment à la revue de lit­téra­ture “Les Cahiers du Sens”. 
En 2004, Emorine a reçu  le pre­mier prix de poésie (français) au Con­cours Inter­na­tion­al. L’Académie du Var lui a décerné le « prix de poésie 2009 ».
On peut lui ren­dre vis­ite sur son site : denis.emorine.free.fr

Bib­li­ogra­phie (sup­primer si inutile)

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Présentation de l’auteur

Emmanuel Moses

Emmanuel Moses est un écrivain français (poète, tra­duc­teur, romanci­er) né à Casablan­ca en 1959. il vit et tra­vaille à Paris.

Son enfance s’est déroulée à Paris. Ensuite – il avait neuf ans – ses par­ents émi­grent en Israël. Le futur écrivain y fait des études d’histoire. En 1986, il est de retour en France. Ses pre­mières pub­li­ca­tions furent des poèmes, puis vin­rent des romans. Il est égale­ment tra­duc­teur, notam­ment de l’hébreu mod­erne. Son père était le philosophe fran­­co-israélien Stéphane Mosès. Sa mère est l’artiste Lil­iane Klapisch. 

© Crédits pho­tos (sup­primer si inutile)

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Philippe Leuckx

Né à Havay en 1955. Etudes de let­tres romanes.
Mem­bre de l’As­so­ci­a­tion des Ecrivains belges.
Cri­tique dans plusieurs revues et blogs (Jour­nal des poètes, Fran­coph­o­nie vivante, Bleu d’en­cre, poez­ibao, Les Belles Phras­es, revue Tex­ture…)

Prix Emma-Mar­tin 2011.

Auteur d’une trentaine de livres et pla­que­ttes de poésie : Une ombreuse soli­tude, Comme une épaule d’om­bres, Le fraudeur de poèmes, Le fleuve et le cha­grin, Touché cœur, Une espèce de tour­ment ?, Rome rumeurs nomades, Selon le fleuve et la lumière, Un pié­ton à Barcelone, Rome à la place de ton nom, D’enfances…

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