Mélissa Brun, La nuit ne finira jamais

Par |2019-11-21T12:08:25+01:00 21 novembre 2019|Catégories : Critiques, Denis Emorine|

Le recueil de poème La nuit ne fini­ra jamais… Poèmes transper­cés par le vent d’est de Denis Emorine est une invi­ta­tion au voy­age. Voy­age dans l’espace, dans le temps, dans l’écriture, voy­age de la vie vers la mort et de la mort vers la vie. Voy­age effec­tif. Voy­age symbolique. 

Dès le titre, on retrou­ve une source d’inspiration chère à l’auteur : son lien avec l’Est et avec la Russie. En effet, ces poèmes sont « transper­cés par le vent d’est », ce qui sousen­tend un rap­port affec­tif mais aus­si douloureux à cette par­tie du monde. 

Par la suite, de nom­breux lieux, réels et/ou sym­bol­iques sont men­tion­nés : « la courbe du Lux­em­bourg », « Nîmes », « la Laune », « la toundra », « la taï­ga », « la Place

Széchenyi », ou encore « la lisière de ma vie », « un chemin défon­cé », « les routes de l’exil », « l’is­ba du cha­grin » etc., sans compter la men­tion du train qui revient à divers­es repris­es et qui per­met de reli­er, de tra­vers­er ces dif­férents lieux. Le voy­age est donc tour à tour objet de ren­con­tre, de soli­tude, de mou­ve­ment ou de statisme.

Mélis­sa Brun : La nuit ne fini­ra jamais… 
Poèmes transper­cés par le vent d’est
de 
Denis Emorine (édi­tions Unic­ité, 2019)

Ce voy­age dans l’espace est égale­ment un voy­age dans le temps. Un temps par­fois défi­ni : l’enfance, l’âge adulte, la vieil­lesse ; mais par­fois beau­coup plus fuyant, sans chronolo­gie dis­tincte. Le poète men­tionne ain­si l’Histoire avec un grand H et cer­taines de ses tragédies, et l’histoire d’un homme, de sa nais­sance à sa mort, et les lie ensem­ble grâce à l’écriture : 

 

Je suis retourné mal­gré moi  sur les 
chemins de l’His­toire 
 ou encore :  parce 
que l’His­toire me pour­suit tou­jours 
 

 

Le je lyrique est donc pris en tenaille entre l’Histoire et ses atroc­ités, et l’histoire indi­vidu­elle et sa pro­pre tragédie. Les notions de retour et de fuite men­tion­nées dans ces vers sont pri­mor­diales dans l’œuvre. D’ailleurs, la dernière par­tie du recueil se nomme « labyrinthe » et elle est accom­pa­g­née de la men­tion « auto­por­trait ». Or, un labyrinthe est un lieu hors duquel il est dif­fi­cile de s’échapper et dans lequel on tourne facile­ment en rond. De même, le poète explore la vie dans tous les sens grâce à ses mots, et même si cer­tains thèmes sont récur­rents dans l’œuvre, ils sont néces­saires à l’élaboration d’une poésie qui explore la vie dans toutes ses phases. 

Le voy­age pro­posé par le poète dans son recueil est donc aus­si méta-poé­tique, tel un man­i­feste de l’œuvre de l’auteur. Denis Emorine fait ain­si inter­venir dans ce recueil tan­tôt des per­son­nes réelles, comme Car­men, ou encore Agnès, tan­tôt des  per­son­nages fic­tifs qu’il a créés, telles que Laeti­tia Valarcher et Nóra  , femmes issues de son roman, La mort en berne1, et inter­roge à tra­vers ces divers­es fig­ures féminines le rap­port du je poé­tique à la femme, à l’amour et à la mort. 

 Dès lors,  la poésie se fait  parole qui per­met de garder le sou­venir de l’être absent :  Je te regar­dais t’éloign­er sans te retourn­er  mais ta voix me pour­suiv­rait encore longtemps

Ain­si,  ce voy­age à tra­vers les mots serait une ten­ta­tive dés­espérée mais néces­saire pour combler le manque engen­dré par la mort : Je con­tin­uerai à  rebrouss­er chemin  puisque je ne peux plus retrou­ver ton sourire  je me sur­prends à marcher à l’en­vers  pour te rejoin­dre  

 

même si je sais que l’échec sera mon seul compagnon

 

Seule la force de l’amour sem­ble pou­voir sor­tir le je lyrique de sa détresse, et encore une fois, cela est imman­quable­ment asso­cié à l’acte d’écrire : 

 

je n’écrirai plus  puisque tu seras mon écriture 

 

Enfin, le je lyrique oscille entre renon­ce­ment et espoir en plaçant tou­jours sa poésie au ser­vice de l’homme et de son chem­ine­ment dans l’existence : 

 

Tu mépris­es ceux qui  en sacral­isant la poésie  
croient se hiss­er tout en haut de l’Olympe

 

La poésie doit donc rester au niveau de l’homme et inter­roger son rap­port à l’existence, face aux épreuves de la vie et au car­ac­tère éphémère du bonheur. 

La nuit ne fini­ra jamais explore donc la tragédie de l’homme voué à la mort en un voy­age qui tran­scende l’espace et le temps. Le je lyrique est propul­sé dans un monde où His­toire et his­toire sont mêlées et où le sens de la vie et de la mort lui échappe, tout comme le sens du poème ne se donne pas néces­saire­ment au pre­mier abord. Le poète sem­ble ain­si inviter le lecteur à faire ce qu’il fait lui-même dans son écri­t­ure : revenir sur ses pas. 

 

Note

1    5 Sens Édi­tions, Genève 2017

Présentation de l’auteur

Denis Emorine

Denis Emorine  est né en 1956 près de Paris.  Il a avec l’anglais une rela­tion affec­tive parce que sa mère enseignait cette langue. Il est d’une loin­taine ascen­dance russe du côté pater­nel. Ses thèmes de prédilec­tion sont la recherche de l’identité, le thème du dou­ble et la fuite du temps. Il est fasciné par l’Europe de l’Est. Poète, essay­iste, nou­vel­liste et dra­maturge, Emorine est traduit en une douzaine de langues. Son théâtre a été joué en France, au Cana­da ( Québec) et en Russie. Plusieurs de ses livres ont été édités aux Etats-Unis. Il col­la­bore régulière­ment à la revue de lit­téra­ture “Les Cahiers du Sens”. 
En 2004, Emorine a reçu  le pre­mier prix de poésie (français) au Con­cours Inter­na­tion­al. L’Académie du Var lui a décerné le « prix de poésie 2009 ».
On peut lui ren­dre vis­ite sur son site : denis.emorine.free.fr

Bib­li­ogra­phie (sup­primer si inutile)

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Mélissa Brun

Mélis­sa Brun est un pro­fesseur agrégé de let­tres clas­siques enseignant dans le Jura, en quête d’un édi­teur pour un réc­it con­sacré à la for­ma­tion des enseignants.

 

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