> Denis Emorine, Prélude à un dernier exil

Denis Emorine, Prélude à un dernier exil

Par |2018-10-06T11:22:12+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Critiques, Denis Emorine|

Ce recueil de poème entre­mêle dif­fé­rents thèmes chers à l’auteur. On ren­contre en effet tout au long de l’œuvre l’amour,  la mort et  la guerre. Ces trois notions sont reliées entre elles par le thème de la fron­tière, que l’on retrouve dans le titre, Prélude à un nou­vel exil, et dans le sous-titre « poèmes sus­pen­dus à la fron­tière ». Il s’agit donc bien d’une œuvre dédiée à l’Homme, qui inter­roge son rap­port aux autres et au monde dans un éter­nel mou­ve­ment. À l’Homme, ou plu­tôt à la Femme, omni­pré­sente, qu’elle soit sœur, mère ou amante. 

 

Denis Emorine,  Prélude à un nou­vel
exil
, Éditions Unicité,2018.

L’idée de fron­tière est mul­tiple. Frontière entre la vie et la mort, men­tion­née dès les pre­miers poèmes dans « Deux poèmes à Agnès », dans les­quels la mort d’une femme aimée fait écho à celle, inévi­table, du poète : « Maintenant /​ la mort s’attache à mes pas /​ tou­jours un peu plus. /​ Elle m’a fait vaciller encore une fois. » p. 20 ; fron­tière entre le pas­sé et le pré­sent,  puisque l’amour comme l’écriture semblent dépas­sés par le temps qui passe et qui menace les jours du poète : « Il est trop tard /​ pour dis­per­ser l’amour entre les tombes », «  le gra­vier nous fait tom­ber à pré­sent » p. 24, ou encore « je pen­sais qu’il était beau­coup trop tard » p. 26 ; fron­tière entre la paix et la guerre, lorsque le poète men­tionne l’enfant qu’il était se sou­ve­nant des larmes de son père lors de l’arrivée des chars russes à Prague, p. 22 ; fron­tière entre l’Occident et l’Orient avec la fas­ci­na­tion qu’exerce l’Est sur le poète  qui se retrouve en train de « perdre l’équilibre sur le fil ten­du à se rompre entre l’Est et l’Ouest », p. 24 ; et enfin fron­tière entre la fic­tion et la réa­li­té puisque le poète semble éta­blir un dia­logue constant entre sa vie et son œuvre, dédiant ses poèmes tour à tour à des femmes ayant fait par­tie de sa vie, comme Agnès, et à des per­son­nages qu’il a lui-même créés, comme Laetitia et Dominique Valarcher p. 24 et 27, ain­si que Nora, p. 28, qui sont les per­son­nages prin­ci­paux de son roman La mort en berne1. Mais toutes ces fron­tières ne font pas que cloi­son­ner le monde du poète. Au contraire, elles per­mettent aux dif­fé­rents thèmes pré­sents dans l’œuvre de se fondre les uns aux autres. Ainsi, l’amour, la mort, la guerre et l’Orient deviennent irré­mé­dia­ble­ment liés par l’exil : « De l’autre côté de la fron­tière /​ ils me dévi­sagent en /​ m’apostrophant dans une langue incon­nue /​ (les sol­dats ne me quittent pas des yeux /​ le doigt sur la détente) /​ j’ai envie de /​ crier : /​ « Mon cœur est à l’Est ! ». De même, l’amour d’une femme conduit le poète à sa perte p. 57, et au contraire, le poète contri­bue à la mort d’un ami en se lais­sant dis­traire par son œuvre  p.61 : « je n’ai rien pu faire pour te sau­ver /​ le temps d’écrire un poème leur a suf­fi pour t’exécuter. ».

Cette poro­si­té des fron­tières met en avant les mul­tiples para­doxes de la nature humaine, et de l’artiste. En effet, l’homme, pour­tant débor­dant d’amour, ne peut rien faire pour empê­cher la mort des femmes qu’il aime. Cette tra­gé­die de la vie chan­tée par le poète au fil des pages se fait de plus en plus pré­gnante et semble mena­cer l’artiste et son œuvre : « Les voix des poètes se sont tues /​ devant le sang qui recouvre les che­mins » p. 33, et le poète finit par res­sem­bler à un Orphée déchu, inca­pable de lut­ter contre la mort : « nous n’avons pas su comment/​ faire dou­ter la mort /​ ni appri­voi­ser les rossignols/​ en leur lisant tes poèmes » p. 39. Et sou­vent, la ten­ta­tion est grande, lorsque la vie est trop dure, de s’enfermer dans la beau­té de la fic­tion : « J’ai eu envie de tour­ner les talons /​ et de repar­tir dans la forêt de bou­leaux qui n’existe pas /​ sauf dans la Russie de mes livres. » p.30.

Enfin, le para­doxe le plus grand mais aus­si sans doute le plus beau se trouve dans cette ambi­va­lence de l’écriture, qui semble par­fois vaine et insuf­fi­sante puisque l’artiste, qu’il soit poète ou musi­cien, finit tou­jours par mou­rir et semble lui-même vou­loir dis­pa­raître : « La poé­sie me tient lieu d’épitaphe » p. 64, et sou­haite « efface[r] [s]on nom de la mémoire des hommes » p. 65. Mais la poé­sie, seule, per­met de faire revivre les êtres dis­pa­rus. En effet, la voix du poète se fait elle-même écho pour chan­ter à jamais la mémoire d’une femme aimée et par­tie trop tôt : « toutes les femmes que j’aime /​ por­te­ront à jamais ton nom à tra­vers tous les échos /​ Agnès /​ Agnès. ». La poé­sie, relais de l’amour, l’emporte donc fina­le­ment sur la mort, sur l’ignorance et sur la guerre : «  Ils ne savaient sans doute pas/​ que l’amour est éter­nel /​ puisqu’ils n’ont jamais ouvert un livre. » p. 56.

Denis Emorine fait ain­si décou­vrir au lec­teur un monde où les fron­tières séparent ou rap­prochent tour à tour, et où l’amour sur­vit au temps, à la mort et à la guerre par le biais de la poé­sie.

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Mélissa Brun

Mélissa Brun est un pro­fes­seur agré­gé de lettres clas­siques ensei­gnant dans le Jura, en quête d’un édi­teur pour un récit consa­cré à la for­ma­tion des ensei­gnants.

 

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