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Lucia Antonia, funambule de Daniel Morvan

Par | 2018-02-20T05:01:27+00:00 23 décembre 2013|Catégories : Blog|

Daniel Morvan : parler « poétiquement » du deuil

 

     Où va donc se nicher la poé­sie ? Parfois là où on ne l’attend pas. Dans un roman, par exemple. C’est le cas dans le der­nier livre de Daniel Morvan, jour­na­liste à Nantes, auteur d’un ouvrage très ori­gi­nal sur le deuil et la dis­pa­ri­tion d’un être cher.

     Roman. Fable. Poème. Conte. C’est tout cela, en effet, le livre de Daniel Morvan. L’histoire ? Celle d’une funam­bule (Lucia Antonia) qui a per­du sa par­te­naire Arthénice dans un acci­dent de cirque. Accablée par le cha­grin, elle vit désor­mais en marge dans des marais salants où elle ren­contre d’autres per­sonnes vivant, comme elle, à l’écart.

     Daniel Morvan aurait pu écrire un livre pesant sur l’expérience dou­lou­reuse de la dis­pa­ri­tion. Expérience qu’il a lui-même éprou­vée dans sa chair. Prenant la dis­tance qu’il convient, il nous livre en réa­li­té un texte aus­si léger et aérien que les funam­bules qui se risquent, tous les jours, sur la corde raide de la vie.

          Car la poé­sie est là. De bout en bout. Elle l’est d’abord dans l’utilisation du frag­ment, aux allures de prose poé­tique. C’est le mode ori­gi­nal d’écriture de ce roman divi­sé en courtes séquences à géo­mé­trie variable (par­fois sim­ple­ment trois lignes), regrou­pées dans quatre car­nets datés de mars à juillet. Un exemple ? « Le monde connut un bref cha­grin d’ivrogne et retour­na à ses occu­pa­tions. La course des étoiles ne s’arrêta pas plus d’un ins­tant. Des regards se posèrent à nou­veau sur nous, et plus méchants encore lorsque je fus seule, sal­tim­banque sans cirque, invi­sible par­mi le peuple des oiseaux » (cha­pitre XLVI, inti­tu­lé « Le monde », page 43)

       La poé­sie, c’est aus­si (comme dans toute œuvre poé­tique digne de ce nom) l’art de maî­tri­ser ses mots pour qu’ils explosent mieux dans la page. Loin du ver­biage. Plutôt dans l’épure et dans l’art de faire vibrer le blanc. Ainsi, l’écriture de Daniel Morvan nous ren­voie-t-elle à ces mots de Max Jacob dans une lettre à René Guy Cadou : « La minute contient sa dou­leur ou sa joie et c’est de dou­leur ou de joie qu’est faite la poé­sie ». Ou à ces autres mots, tou­jours de Max Jacob : « C’est ce qui a été por­té en silence qui compte et non pas ce qui a été cher­ché en tant que pré­texte à écrire ».

    Sous la plume du romancier/​poète Daniel Morvan, on peut donc lire des textes de cette veine : « Le départ d’une per­sonne aimée fait de nous de grands hal­lu­ci­nés, et nous pla­çons dans ces visions la pro­phé­tie de son retour. J’ai vu un vol d’aigrettes, au moment de ses poser sur le marais, for­mer son nom » (page 85)

     Poésie, on le voit. Mais aus­si quelque chose qui  nous ramène aux apho­rismes, sen­tences, maximes et autres réflexions de ces grands auteurs du 17e siècle que Daniel Morvan affec­tionne par­ti­cu­liè­re­ment (Pascal, La Rochefoucauld…). Autant dire qu’il faut lire (et relire), en pre­nant son temps, ce roman peu­plé de per­son­nages vivant « poé­ti­que­ment ».

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