> Rezâ Sâdeghpour, Yvon Le Men, Marc Baron

Rezâ Sâdeghpour, Yvon Le Men, Marc Baron

Par |2019-01-21T18:08:28+00:00 4 janvier 2019|Catégories : Critiques, Thierry-Pierre Clément, Yvon Le Men|

                 Rezâ Sâdeghpour : « Le bris lent des bouteilles »

 

Il est Iranien. Il a trente-quatre ans et il est déjà recon­nu dans son pays comme un très grand poète. Rezâ Sâdeghpour – avo­cat dans le civil, à Ispahan – a obte­nu en 2015 le « Prix du recueil de l’année » décer­né lors du Festival de la poé­sie per­sane contem­po­raine pour son livre Le bris lent des bou­teilles. Ce livre est aujourd’hui publié en France dans une édi­tion bilingue.

Avec Rezâ Sâdeghpour  il ne faut pas s’attendre à des grandes envo­lées lyriques ou mys­tiques. Non, nous sommes ici dans le mini­ma­lisme, ce qui n’empêche pas que cette poé­sie soit riche de sens et garde des accoin­tances avec la poé­sie clas­sique ira­nienne.

 

Rezâ Sâdeghpour,Le bris lent des bou­teilles, tra­duit du per­san et pré­fa­cé par Amin Kamranzadeh et Franck Merger, édi­tions Cheyne, col­lec­tion D’une voix l’autre, édi­tion bilingue, 110 pages, 22 euros.

 

Le jeune auteur  a été mar­qué, comme tous les poètes de son pays, par l’écriture de Hafez (1320-1389) et aus­si d’Omar Khayyam (1050-1123).   Mais Sâdeghpour aborde la poé­sie dans une autre « pos­ture » que ses illustres pré­dé­ces­seurs. Il est sans doute plus proche des bana­li­tés de la vie quo­ti­dienne et éla­bore une autre archi­tec­ture des poèmes avec des mots comme empi­lés les uns sur les autres. Plus fon­da­men­ta­le­ment, « l’ambiguïté est le maître-mot de la poé­sie de Rezâ Sâdeghpour, qui com­pare sa poé­sie à un lac calme et lim­pide où vien­draient se mêler les eaux noires de rivières agi­tées », note ses deux pré­fa­ciers.

Les poèmes – au nombre de 46 dans ce livre – sont brefs. Une dizaine, une quin­zaine de mots. Souvent pas plus que dans un haï­ku, un genre poé­tique auquel on pense volon­tiers quand on lit cer­tains de ses courts textes. « Cerisiers en fleurs/​moineaux joyeux/​une ligne blanche/​fait du ciel deux moitiés,/mes dents/​hélas/​cette année/​noircissent ».

Il faut dire que, pour ce qui est de la conci­sion et de l’art de sai­sir la bana­li­té des jours, Sâdeghpour a de qui tenir. Avant lui, Sohrab Sepehri (1928-1980) avait, dans L’Orient de la tris­tesse, repris l’atmosphère si par­ti­cu­lière du haï­ku japo­nais (« Une ride plie la face d’un étang/​Une pomme roule sur la terre/​Un pas s’arrête, la cigale chante »). Plus récem­ment, Abbas Kiarostami (1940 – 2016) avait car­ré­ment fait le choix d’écrire des haï­kus per­sans tels qu’on les découvre notam­ment dans ses deux livres Avec le vent (P.O.L.) et Un loup aux aguets (La Table ronde). Lisant Le bris lent des bou­teilles, com­ment ne pas pen­ser à ces quelques vers du cinéaste-poète. « Une bou­teille cassée/​déborde/​ de pluie de prin­temps ».

On retrouve donc chez Sâdeghpour ce déta­che­ment propre au haï­ku et cette sen­si­bi­li­té au pas­sage des sai­sons : « cette année l’automne/a duré quatre mois : /​les feuilles du figuier/​ne tom­baient pas ».  Et  cette atten­tion  sou­te­nue à ce qui nous entoure : « Il inter­rompt sa prière/​pour faire boire un oiseau/​dans le creux de sa main…»

Mais contrai­re­ment aux grands maîtres japo­nais du genre, il y a dans ce livre une forte dose d’amertume. Si l’on devient poète à cause d’une femme que l’on a per­due (comme dirait Stendhal), alors on peut faire ici le constat de la perte et du manque. C’est ce qui signe fon­da­men­ta­le­ment ce recueil. « L’amoureux/ connaît ce sort : /​une cigarette/​à ses lèvres attristées/​et des sanglots/​tels des tré­mo­los », écrit le poète.  Ou encore ceci : « les pho­tos au-des­sus du lit/​les nar­cisses dans le vase/​les bougies/​peuvent témoigner/​que per­sonne n’était là/​pas même moi/​à l’heure/où tu n’es pas venue ».

                      Yvon Le Men : « Un cri fendu en mille »

 

Yvon le Men publie le 3tome de son auto­bio­gra­phie poé­tique. Après l’enfance et le ter­roir fami­lial (tome 1 : Une île en terre), après la décou­verte du monde par la lit­té­ra­ture et la pein­ture (tome 2 : Le poids d’un nuage), voi­ci les car­nets de voyage du poète bre­ton sous le titre Un cri fen­du en mille. Titre sans doute ins­pi­ré par les mots du poète ami Claude Vigée cités en exergue : « L’homme nait grâce au cri ».

On sait d’Yvon Le Men qu’il est un « éton­nant voya­geur ». Pas seule­ment parce qu’il anime, chaque année à Saint-Malo, des ren­contres poé­tiques au salon du livre du même nom. Pas seule­ment parce qu’il convie des poètes du monde entier au Carré magique dans sa bonne ville de Lannion. Non, il est sur­tout cet éton­nant voya­geur parce qu’il a tou­jours eu l’humeur vaga­bonde. Auteur d’un Tour du monde en 80 poèmes (Flammarion), livre où il ras­sem­blait, pays par pays, ses auteurs favo­ris, il est lui-même allé à la ren­contre du monde,  bour­lin­guant de la Chine au Brésil en pas­sant par l’Afrique et l’Europe. Pas pour nous décrire des pay­sages ou évo­quer la nature mais pour par­ler, d’abord et avant tout, des ren­contres qu’il a faites.

Yvon Le Men, Un cri fen­du en mille (Les conti­nents sont des radeaux per­dus, 3) , édi­tions Bruno Doucey, 157 pages, 16 euros.

 

« Le métier de poète/n’est-il pas de véri­fier le sens des mots ? », note Yvon Le Men qui part sans pré­ju­gés, avec un esprit d’ouverture tein­té de com­pas­sion quand le drame et la folie des hommes viennent broyer des vies à Gaza, à Haïti, en Bosnie, au Liban et dans tant d’autres pays. « Il faut du silence/​autour des morts/​pour entendre leur vie ».

Citoyen du monde, il n’évacue pas pour autant les dif­fé­rences. « Toutes elles sont noires/​je suis tout blanc/​sauf une trop blanche par­mi les noires », constate-t-il dans une école de Port-au prince. Parlant plus loin de son ami haï­tien Bonel Auguste, il écrit : « Il ne vivrait pas dans mon pays/​je ne vivrais pas dans le sien/​/​trop silen­cieux pour lui/​trop de trop pour moi/​/​même si nous sommes frères/​fils du même père/​sur la même terre/​/​malgré l’océan/le ciel/​la moi­tié d’un globe/​qui nous sépare ».

Tout le Men est là dans ce type d’affirmation. Dans le fond et dans la forme. Cette manière à lui de faire sur­gir les mots entre les blancs. De leur don­ner du poids, en poète qu’il est et dont il reven­dique le sta­tut. « Dans l’avion, mon voi­sin m’avoue son métier. Policier en chef. Poète, je réponds. Il se rend à un congrès inter­na­tio­nal contre le ter­ro­risme et je vais rendre hom­mage à un ami dont les vers sont encore sur les lèvres des habi­tants de Sarajevo. Il y a trois ans, Izet Sarajilic mou­rait. De cha­grin, mais en chan­tant, mal­gré les récents mas­sacres ».

                            Marc Baron : « Ô ma vie »

Marc Baron écrit pour les enfants et pour les « grands enfants » que  nous pou­vons deve­nir en lisant des poèmes. Ô ma vieson der­nier recueil, est des­ti­né à tout le monde. L’auteur nous parle – à mots feu­trés – de sa vie. Et donc aus­si de la nôtre.

Comment ne pas être sai­si par les pre­miers vers de ce recueil : « Ô ma vie/​tu m’en fais voir/​de toutes les couleurs/​/​La mort de mon père/​et l’oiseau dans la boue ». Exercice de dédou­ble­ment. Le poète s’adresse à sa vie comme à quelqu’un à la fois d’extérieur et d’intime. Il lui parle comme à un com­pa­gnon de for­tune et d’infortune. « Ô ma vie/​tu m’en fais voir/​de toutes les cou­leurs (…) moi le dal­to­nien dont on se moque/​lorsque je cueille une pomme verte ».

 

Marc Baron, Ô ma vieavec des des­sins de Frédéric Coyère, édi­tions La rumeur libre, 47 pages, 14 euros.

Marc Baron ne dur­cit jamais le trait mais il sait nous dire qu’il a « des bleus par­tout » et qu’il fuit « la bêtise humaine ». Aussi appelle-t-il volon­tiers au sur­saut. « Ô ma vie révolte-toi toujours/n’accepte plus bonimenteurs/​ni com­pro­mis ». Mais com­ment faire face quand la vie vous bous­cule ain­si, quand le sang coule « pour une brou­tille ou pour la guerre » ? Le poète part sur sa « voie verte » et « tire allè­gre­ment un wagon de poèmes ». Pour s’aérer l’esprit et car­ré­ment pour sur­vivre, il fait aus­si beau­coup de « pompes ». Soulevant des hal­tères, il peut sou­le­ver sa « rage ». Et en mus­clant ses « del­toïdes », il muscle son cer­veau.

Marc Baron ne nous pro­pose pas pour autant un trai­té de bien-être ou de rési­lience. Ses poèmes ne fre­donnent pas les airs à la mode. Ils creusent le sens de nos exis­tences au-delà des trai­tés de sagesse que l’on voit fleu­rir dans les devan­tures. « Ô ma vie, ma bien vivante/​et mon étoile morte quand je m’éteins/pour un oui ou pour un non ». Son livre est un hymne à cette vie qu’il ché­rit au fond. Mais sans illu­sion ni conces­sion. « Pas d’amour qui ne fasse mal/​/​ Pas de mois­son sans gué­ri­son ».  Le poète lit Rimbaud ou se met au pia­no, accueille le jour comme il le fai­sait enfant quand le soleil du matin inon­dait son lit.

Marc Baron a créé le salon du livre jeu­nesse de Fougères. Il n’a pas quit­té sa jeu­nesse, son enfance. Et fait d’ailleurs cet aveu : « Ô ma vie/​je ne fais pas mon âge ».

 

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Pierre Tanguy

Pierre Tanguy est ori­gi­naire de Lesneven dans le Nord-Finistère. Ecrivain et jour­na­liste, il par­tage sa vie entre Quimper et Rennes. En 2012, il a obte­nu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poé­sie attri­bué par l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été publiés aux édi­tions ren­naises La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure” (2002, réédi­tion 2008), “Lettre à une moniale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Editions La Part com­mune (2017).

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