Sous le titre Zabouré zane (lit­térale­ment « psaumes au féminin »),  voici un essai très fouil­lé sur  la poésie fémi­nine post­mod­erne d’Iran. L’auteur en est l’anthropologue Iraj Valipour qui nous pro­pose, ici, d’entrer dans l’univers de ces poètes de la con­tre-cul­ture irani­enne que l’on con­naît essen­tielle­ment par Inter­net et qui subis­sent régulière­ment – on s’en doute – les foudres des aya­tol­lahs de tout poil dans une société demeurée fon­cière­ment patriarcale.

     Poésie « post­mod­erne » ? Oui, par réac­tion à la « poésie nou­velle » qui a certes cassé les codes clas­siques de l’écriture (notam­ment le dis­tique et la métrique) mais qui se can­tonne, en réal­ité, dans un cer­tain con­formisme. A con­trario, les « post­mod­ernes » ont choisi de s’exprimer dans les cadres ances­traux de la prosodie et de la métrique, mais pour mieux les détourn­er.  « Elles chaussent les mod­èles jugés désuets de poésie en les revi­tal­isant avec force, fra­cas et humour », note Iraj Valipour. C’est le cas notam­ment du ghaz­al (lit­térale­ment « parole amoureuse »), genre lit­téraire qui a con­nu son heure de gloire en Perse aux 13e et 14e siè­cles, par­fois proche de la mys­tique, mais qui a évolué, au fil du temps, vers des formes plus lyriques ou plus satiriques.

     Les poét­esses post­mod­ernes d’Iran en font leur miel, puisant dans la réal­ité sociale et cul­turelle qui les envi­ronne, sans dédaign­er pour autant la tra­di­tion orale ou mys­tique, en par­ti­c­uli­er soufie. L’auteur de cet essai cite notam­ment le cas de Sepi­deh Jodeyri (38 ans aujourd’hui) qui ini­tia ce « pas­sage de la poésie con­tem­po­raine à une poésie à con­tre-courant ». Il ajoute à son pro­pos qu’elle veut « redonner saveur à Mowlânâ (le maître soufi Rumi)  en le réécrivant à l’aune du courant qui incar­ne au mieux sa mys­tique : le blues des anciens esclaves de la Louisiane ». Iraj Valipour en arrive à par­ler d’elle comme d’une « midinette tran­scen­den­tale (…) qui régénère le lan­gage et démythi­fie le ciel ».

     Dans cette mou­vance on trou­ve aus­si aujourd’hui Shimâ Shâsâvârân-Ahma­di (27 ans) qui peut écrire dans ses poèmes : « Que de piqûres  reçues mais pas d’autres issues/piquée pour piquée vipère suis dev­enue ». Ou encore ceci : « En moi la vie bouil­lonne tant mon sein de secrets recèle/dis moi l’initié le non-ini­tié sait-on à quoi cela tient ».

     Au total, une trentaine de femmes sont présen­tés dans ce livre, toutes âgées de 20 à 40 ans. Pour enrichir son pro­pos, l’auteur de l’essai a fait appel à deux doc­tor­antes, désignées sous deux pseu­do­nymes (Gita et Avaz), avec qui il engage un dia­logue fic­tif et polémique sur la poésie post­mod­erne. C’est la part « romancée » de cet ouvrage très éru­dit, sans doute un peu touf­fu, mul­ti­pli­ant les digres­sions et les références de toute nature (au point qu’on a ten­dance, par­fois, à per­dre le fil) mais qui ravi­ra toux ceux qui savent la grande richesse du ter­reau poé­tique iranien. Des femmes nous le rap­pel­lent aujourd’hui en s’exprimant « sous le man­teau » et en revendi­quant une autre place pour la femme dans leur pays. « Prends dans tes bras ton unique bébé souris/sec­oue-moi de la malé­dic­tion d’être une femme/s’armant de patience face aux jours et aux nuits », écrit Elhâm Mizbân, jeune femmes irani­enne de 27 ans.

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Pierre Tanguy

Pierre Tan­guy est orig­i­naire de Lesn­even dans le Nord-Fin­istère. Ecrivain et jour­nal­iste, il partage sa vie entre Quim­per et Rennes. En 2012, il a obtenu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poésie attribué par l’Académie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été pub­liés aux édi­tions ren­nais­es La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure” (2002, réédi­tion 2008), “Let­tre à une moni­ale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Edi­tions La Part com­mune (2017).

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