> Pierre Jakez Hélias, une œuvre poétique à (re) découvrir

Pierre Jakez Hélias, une œuvre poétique à (re) découvrir

Par | 2018-05-23T12:46:04+00:00 31 janvier 2014|Catégories : Blog|

      Pierre-Jakès Hélias aurait eu 100 ans le 17 février pro­chain. Si l’écrivain bre­ton est d’abord connu pour être l’auteur du Cheval d’orgueil (Plon, 1975), il est aus­si – on le sait moins – un poète authen­tique. C’est aujourd’hui l’occasion, pour le cen­te­naire de sa nais­sance, de décou­vrir ou de redé­cou­vrir un aspect encore trop mécon­nu de son œuvre.

     « Si on me deman­dait ce qu’est la poé­sie, je dirais que c’est une mau­vaise herbe ». C’est par cette forme d’aveu que l’écrivain bre­ton intro­duit La Pierre noire, le  recueil de poèmes qu’il publie en 1974. « Cette mau­vaise herbe, explique-t-il, est par­fois véné­neuse, mor­telle, et elle peut être aus­si médi­ca­men­teuse, phar­ma­ceu­tique, sal­va­trice, pur­ga­tive en tout cas. Mais elle perd une bonne part de ses ver­tus dès qu’on la cultive ». Constat lucide sur le para­doxe de la créa­tion poé­tique. « Il n’y a pas de poé­sie vraie, ajoute Hélias, dès qu’elle a revê­tu sa forme et il faut bien qu’elle la revête si elle veut se mon­trer ».

         Et que dire alors d’une poé­sie écrite en langue bre­tonne dont l’auteur s’attache à effec­tuer, lui-même, la tra­duc­tion en fran­çais ? Introduisant un autre de ses recueils, Le Passe-vie, le poète bre­ton évoque, en effet, la tâche qui lui incombe de « faire pas­ser dans la seconde langue le plus pos­sible des élé­ments de la pre­mière, soit en ser­rant de près le texte, soit en pre­nant du recul par rap­port à lui pour mieux l’embrasser ». Et d’avouer : « Il peut se faire qu’on n’y arrive pas, sur­tout quand il faut res­pec­ter une musique pré­émi­nente ». Hélias a suf­fi­sam­ment par­lé de la langue bre­tonne comme de sa vraie patrie (« ar bre­zo­neg eo ma bro ») pour que l’on com­prenne le sou­ci mani­fes­té, ici, de pou­voir pas­ser sans heurt d’une langue à l’autre.

         C’est d’abord depuis un monde rural bre­ton­nant en voie d’effondrement, dont il est issu, que Pierre-Jakès Hélias s’adresse à ses lec­teurs. « En l’honneur des anciens/​ Qui pei­nèrent jadis/​Sous la braie ou la robe/​Pour faire un autre monde/​Je raconte leur vie/​En estime et pitié », écrit-il dans un de ses poèmes inti­tu­lé « Dédicace ». Haro, donc, dans La Pierre noire, sur  tous les cha­ro­gnards, sur ceux qui bradent son pays et qui lui volent son âme : « Mon pays est à vendre en gros et en détail/​A la lourde bêtise, à la lai­deur ouverte/​Au dieu argent qui est leur maître/​Mon pays, on en fait com­merce à toutes mains/​Avec l’assentiment des tri­bus et des clans ». Dans sa « Ballade pour Morvan Lebesque », il parle même de « sagouins » et dans « La chan­son de Dolly Pentraeth » (la der­nière femme qui a par­lé le cor­nique au 18e siècle), il parle, son­geant à la Bretagne, d’un pays qui « sent très pur, très fort », mais dont « le par­fum s’en va tous les jours/​avec les noms des vieux che­mins ».

         On ne peut pour­tant can­ton­ner l’œuvre poé­tique de Pierre Jakez Hélias à ce qu’elle dit d’un monde en per­di­tion. Elle aborde beau­coup d’autres rivages : en Bretagne bien sûr, mais aus­si  en Ecosse, au Canada ou en Chine, quand la noto­rié­té amè­ne­ra l’auteur à par­cou­rir le monde : « Bouddhas, boud­dhas imperturbables/​Se mas­quant d’un demi-sourire/Qu’on dirait commercial/​Mais que diable ont-ils donc à vendre/​Sinon le désar­roi des hommes ? », écrit-il à Cheng-Tou (Le Passe-vie)

   Car son ambi­tion réelle, quelle est-elle au fond ? : « Tirer au clair un peu d’âme plu­tôt que de jouer de beau­coup d’esprit ou de trop de cœur », explique-t-il en exergue à son recueil Le Passe-vie. Car l’homme est pudique. Il se livre peu. « Je n’ai jamais rien eu à vendre/​Pas même un petit grain de moi ». Oui, énig­ma­tique Pierre Jakès Hélias – Bouddha à sa manière –  qu’il faut donc ten­ter de lire entre les lignes.  Evoquant son œuvre, Charles Le Quintrec a certes rai­son d’évoquer un auteur aux poèmes « par­fu­més de malice, de sagesse et de pay­sanne san­té » (Anthologie des poètes bre­tons, La Table ronde, 2008).  Mais l’homme se cache. « Plus dur que tout de vivre en paix avec moi-même », écrit Hélias lui-même, le 25 juin 1956, concluant un poème de son recueil La Pierre noire.

        Au-delà de la langue bre­tonne – sa vraie patrie –  c’est sans doute sur ce ter­rain-là (celui du dur métier de vivre) que le poète bre­ton a fait sur­gir ses textes les plus exi­geants. « Il brûle un soleil de souci/​ dans notre tête jour et nuit ». Et c’est bien cet auteur-là qui reste encore à décou­vrir. « A cher­cher qui je suis/​A faire le tour de mon être/J’ai dévo­ré ma vie/​Pour la tenir entière/Au-dedans de moi », sou­ligne-t-il dans son der­nier recueil Clair-obs­cur.  Dès 1964, n’écrivait-il pas dans Manoir secret : « J’ai ras­sem­blé tout le poids de mon corps/​pour peser plus lourd sur la terre/​et nouer le silence en moi ». En nous quit­tant, le 13 août 1995, Pierre Jakez Hélias a empor­té avec lui une grande part de son mys­tère.

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