Alain Kervern, « praticien » du haïku

Par |2020-09-06T20:31:22+02:00 6 septembre 2020|Catégories : Alain Kervern, Rencontres|

 Le Bre­ton Alain Kervern est une référence dans le monde du haïku. Poète lui-même, essay­iste, auteur de nom­breux ouvrages, il a traduit le Grand almanach poé­tique japon­ais et vient de pub­li­er un essai sur les haïkus face au change­ment cli­ma­tique.

D’où remonte votre pas­sion et votre pra­tique du haïku ?
Pour évo­quer ma pra­tique du haïku, il faut remon­ter très en arrière. Tout d’abord, j’ai étudié le haïku, genre mineur de la poésie japon­aise, quand j’é­tais étu­di­ant à l’Ecole des Langues Ori­en­tales à Paris entre 1966 et 1969, puis au Japon pen­dant deux ans, de 1969 à 1971. De retour en Bre­tagne, je décou­vre avec stupé­fac­tion que le haïku est devenu une pra­tique inter­na­tionale, sous l’in­flu­ence de mou­ve­ment beat­nik venu des USA. Un genre poé­tique si spé­ci­fique­ment japon­ais devient ain­si une pra­tique inter­na­tionale! La poésie n’est plus l’ob­jet d’é­tudes, c’est une pra­tique à la portée de tous.
A par­tir de quel moment com­mencez-vous, vous-même, à publier ?
La nais­sance de la revue « Poésie Bre­tagne » dans les années 80, lancée par Denis Rigal, Paol Keineg Alain Le Beuze me per­met d’y pub­li­er des  auteurs japon­ais de la grande tra­di­tion néo clas­sique du haïku, comme Issa Kobayashi et Shi­ki Masao­ka ain­si qu’un poète con­tem­po­rain Tamu­ra Ryûichi.

 

Et votre pre­mier recueil personnel ?
J’ose pub­li­er mon pre­mier recueil de haïku aux édi­tions Folle Avoine en début des années 2000. Depuis je pub­lie çà et là, quand l’oc­ca­sion se présente, des haïkus per­son­nels, en par­ti­c­uli­er dans la revue « Seashores » à Dublin, revue bilingue français-anglais, ou dans la revue « Man­maru » à Tôkyo qui pub­lie en français et japon­ais, revue ani­mée par un tal­entueux poète de haïku, Yasushi Nozu.

Alain Ker­ven et Pierre Tanguy.

Mais vous avez surtout, pen­dant longtemps, tra­vail­lé sur l’Almanach poé­tique japonais…
Mon énergie et mes efforts se sont surtout con­cen­trés, en effet, sur l’Al­manach Poé­tique Japon­ais, un doc­u­ment extra­or­di­naire que j’ai décou­vert for­tu­ite­ment chez des amis japon­ais à Brest. Comme quoi le monde de la poésie n’a pas de fron­tière. De quoi s’ag­it-il? Il s’ag­it du « Saïji­ki », un Almanach Poé­tique,  énorme réper­toire de « mots de sai­son », ce que les Japon­ais appel­lent le « kigo » et qui  classe, sai­son après sai­son, les expres­sions car­ac­téris­tiques des cinq  saisons, la cinquième sai­son étant  le Nou­v­el An, un moment très impor­tant de l’an­née qui  dure un mois. Cela sig­ni­fie qu’au Japon, quand vous souhaitez écrire un haïku, celui-ci doit oblig­a­toire­ment y  inclure une allu­sion saisonnière.
Que décou­vrez-vous en traduisant cet Almanach ?
Le choc a été pour moi qu’à tra­vers des cen­taines voire des mil­liers de « mots de sai­son », c’est toute la civil­i­sa­tion japon­aise qui est réper­toriée dans ces Almanachs poé­tiques, les « Saïji­ki ». Alors je me suis dit, je met­trai le temps qu’il faut, mais il faut traduire ça. La mai­son Kodan­sha, qui édite les cinq vol­umes de cet Almanach Poé­tique  à Tôkyô, apprenant mon pro­jet, m’a fait cadeau des cinq volumes.
Encore fal­lait-il pou­voir l’éditer ?
J’ai eu la chance de ren­con­tr­er Yves Prié, des édi­tions Folle Avoine, qui n’a pas hésité une sec­onde et a édité la ver­sion fran­coph­o­ne  des cinq tomes de ce mon­u­ment de la sen­si­bil­ité poé­tique japon­aise. Aujour­d’hui encore, les Japon­ais sont très éton­nés qu’un doc­u­ment si spé­ci­fique­ment japon­ais reçoive un tel engoue­ment hors Japon. Pour la poésie fran­coph­o­ne, j’ob­serve que mon ami See­gan Mab­sone, qui vit au Japon, fait avec d’autres poètes un gros tra­vail  pour adapter cet almanach à la poésie fran­coph­o­ne. Que dire de plus? Que la poésie est « une arme chargée de futur », nous dit le grand poète Gabriel Celaya.
 Pou­vez-vous nous don­ner quelques haïkus que vous avez com­posés récemment 
 Volon­tiers, en voici quelques uns.
Bonne nou­velle! 
il desserre le noeud
qui s’est for­mé  en lui 
L’é­corce des arbres  
une autre façon d’apprendre 
d’où vien­dra la nuit 
Il  amasse en lui
tant de lignes de force
germination 
Pour inter­roger le vent
tous ces mots 
lieux de convergence 
Faire corps
avec le silence
frôlements 
 
Ce ne se sont pas des haïkus qu’on pour­rait qual­i­fi­er de « clas­siques », avec notam­ment le kigo, le mot de sai­son. Que révè­lent-ils de l’évolution du haïku ?
 Dans l’évo­lu­tion actuelle du haïku, je trou­ve qu’il y a de plus en plus d’au­dace et de recherch­es sérieuses sur le rap­port entre la poésie et le réel. A mon  corps défen­dant, à force de traduire des haïkus, ce qui con­stitue un véri­ta­ble entraîne­ment sportif,  je réalise de plus en plus ce qu’est la véri­ta­ble nature de ce poème court. Il y a déjà une véri­ta­ble pro­fondeur trou­blante dans l’acte de trans­former des émo­tions en mots couchés sur du papi­er. A plus forte rai­son quand il s’ag­it de poésie.
Quels travaux menez-vous actuellement ? 
Je traduis actuelle­ment un long arti­cle du poète et essay­iste Kazuo Ibara­gi  inti­t­ulé « les poètes de haïku face aux prob­lèmes que ren­con­tre l’en­vi­ron­nement ». Cet arti­cle a été pub­lié dans le numéro  17 du Bul­letin du Cen­tre d’é­tudes sur la lit­téra­ture du haïku. Il date déjà de l’an­née 2012 !

 

Présentation de l’auteur

Alain Kervern

Tex­te­sAlain Kervern est né à Saï­gon le 14 jan­vi­er 1945. Diplômé de l’École nationale des langues ori­en­tales vivantes, et de l’université Paris-VII, il revient défini­tive­ment en Bre­tagne en 1973. Il vit à Brest où il enseigne le japon­ais. Il a traduit plusieurs poètes des tra­di­tions clas­sique et mod­erne du haïku.

© Crédits pho­tos Franck Beter­min

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Pierre Tanguy

Pierre Tan­guy est orig­i­naire de Lesn­even dans le Nord-Fin­istère. Ecrivain et jour­nal­iste, il partage sa vie entre Quim­per et Rennes. En 2012, il a obtenu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poésie attribué par l’Académie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été pub­liés aux édi­tions ren­nais­es La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure” (2002, réédi­tion 2008), “Let­tre à une moni­ale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Edi­tions La Part com­mune (2017).

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