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Le haïku face au changement climatique

Par |2020-04-21T07:53:57+02:00 21 avril 2020|Catégories : Alain Kervern, Critiques|

Le haï­ku est un genre poé­tique par­ti­cu­liè­re­ment « expo­sé » au chan­ge­ment cli­ma­tique puisqu’il est axé par défi­ni­tion sur la nature et le pas­sage des sai­sons. Dans un essai ori­gi­nal, l’auteur bres­tois Alain Kervern  nous révèle  com­ment le poète peut aujourd’hui deve­nir un véri­table lan­ceur d’alerte.

Dans le haï­ku clas­sique ou néo-clas­sique (poème bref de trois vers, concret, sai­sis­sant une émo­tion fugi­tive), ce que l’on appelle les « mots de sai­son » sont pri­mor­diaux. Le poète japo­nais les puise dans un Almanach qui réper­to­rie les mots acco­lés à telle ou telle sai­son (à titre d’exemple : le ceri­sier pour le prin­temps, le cou­cou pour l’été, la lune pour l’automne, la neige pour l’hiver). Il serait incon­ve­nant ou incon­gru d’utiliser un mot qui ne cor­res­pond pas à une sai­son pré­cise.

Mais aujourd’hui, avec le dérè­gle­ment cli­ma­tique en cours et avec les menaces qui pèsent sur la bio­di­ver­si­té (liés notam­ment à la pol­lu­tion, à l’urbanisation effré­née ou aux indus­tries), cer­tains « mots de sai­son » ne trouvent plus leur place dans les sai­sons qui les concernent. On assiste à un « écart entre le conte­nu de l’Almanach et la situa­tion réelle », note Alain Kervern.

Alain Kervern, Haïkus et chan­ge­ment
climatique.Le regard des poètes japo­nais

Géorama, 98 pages, 12 euros.

« Les repères anciens peuvent être brouillés ». Il cite le cas du repi­quage du riz avan­cé ou retar­dé en fonc­tion de l’arrivée de hausses de tem­pé­ra­ture. Le réchauf­fe­ment cli­ma­tique pro­voque aus­si le dépla­ce­ment de cer­taines espèces ani­males. Le cas, par exemple, de la « cigale des ours », ori­gi­naire du sud de l’archipel nip­pon, qui aime les tem­pé­ra­tures éle­vées mais tend désor­mais à inves­tir des espaces urbains plus au nord.

Autant dire que l’auteur de haï­ku, parce qu’il est sen­sible par défi­ni­tion aux phé­no­mènes natu­rels et météo­ro­lo­giques, devient en quelque sorte la vigie ou le guet­teur de tous les dérè­gle­ments en cours (et cela dépasse donc la seule ques­tion des « mots de sai­son »)

  

      Les yeux tour­nés vers l’île
où se déchaînent les cigales
le bébé apeu­ré

                                 Kurita Setsuko

 

      Tant de pro­duits chi­miques
se dis­solvent en nous
vapo­reux nuages des ceri­siers en fleurs 

                                    Motomiya Tetsurô

 

      Au fond de la nuit
s’éteignent l’une après l’autre
les lucioles pour tou­jours 

                                Hosomi Ayako

 

 

Car les lucioles ont ten­dance à dis­pa­raître à cause de la pro­li­fé­ra­tion d’éclairages arti­fi­ciels.

 Ce rôle d’avant-garde du poète jus­ti­fie-t-il pour autant que l’écriture de haï­kus devienne en quelque sorte un acte mili­tant. Pas cer­tain, estime le hai­jin japo­nais Yasushi Nozu que Alain Kervern a son­dé sur le sujet. Selon lui, « il est dif­fi­cile et même contra­dic­toire de s’inspirer en poé­sie » du thème du dérè­gle­ment cli­ma­tique. Pourquoi ? « Parce que com­po­ser des haï­kus sur ce thème, c’est exha­ler une dou­leur plus qu’exprimer une émo­tion lit­té­raire ». Yasushi Nozu note aus­si que dans le haï­ku on trans­met une émo­tion au lec­teur « de façon indi­recte ». Il rap­pelle qu’un bon haï­ku fonc­tionne « de façon allu­sive » (en contra­dic­tion avec un affir­ma­tion tran­chée).

Alain Kervern tranche un peu lui-même le débat en prô­nant une forme de nou­vel huma­nisme. « La menace de bou­le­ver­se­ments à venir, écrit-il, nous apprend à vivre chaque ins­tant avec une fer­veur par­fois oubliée » et « avec une atten­tion plus vive à la fra­gi­li­té et l’impermanence de ce qui nous entoure ». Parole de sage (bre­ton) qui connaît sur le bout des doigts le rap­port sub­til que les poètes japo­nais entre­tiennent avec la nature.

Présentation de l’auteur

Alain Kervern

TextesAlain Kervern est né à Saïgon le 14 jan­vier 1945. Diplômé de l’École natio­nale des langues orien­tales vivantes, et de l’université Paris-VII, il revient défi­ni­ti­ve­ment en Bretagne en 1973. Il vit à Brest où il enseigne le japo­nais. Il a tra­duit plu­sieurs poètes des tra­di­tions clas­sique et moderne du haï­ku.

© Crédits pho­tos Franck Betermin

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Pierre Tanguy

Pierre Tanguy est ori­gi­naire de Lesneven dans le Nord-Finistère. Ecrivain et jour­na­liste, il par­tage sa vie entre Quimper et Rennes. En 2012, il a obte­nu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poé­sie attri­bué par l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été publiés aux édi­tions ren­naises La Part com­mune. Citons notam­ment "Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure" (2002, réédi­tion 2008), "Lettre à une moniale" (2005), "Que la terre te soit légère" (2008), "Fou de Marie" (2009). Dernière paru­tion : "Les heures lentes" (2012), Silence hôpi­tal, Editions La Part com­mune (2017).

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