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Jean Onimus, Qu’est-ce que le poétique ?

Par |2018-01-26T10:02:14+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Critiques, Jean Onimus|

« Qu’est-ce que le poé­tique » ? Voilà qui ferait un beau sujet de phi­lo­so­phie pour le bac­ca­lau­réat. L’essayiste Jean Onimus (1909-2007), lui, en a fait un livre dans lequel on entre avec bon­heur, ébloui à la fois par la pro­fon­deur de la pen­sée et par la clar­té du pro­pos. Car Jean Onimus ne s’embarrasse pas d’abstraction ou de théo­ries fumeuses pour sou­li­gner la néces­si­té du poé­tique dans nos vies.

Le « poé­tique » selon lui s’oppose au « pro­saïque » (et, bien enten­du, le poé­tique ne se limite pas à la seule poé­sie). Ce qu’il appelle le poé­tique, c’est « la consta­ta­tion émue, émer­veillée, mais tra­ver­sée d’angoisse, de l’étrangeté d’exister ». Il dit aus­si ceci : « Le poé­tique se dis­si­mule par­tout, comme une sorte de trace presque invi­sible d’une inno­cence ori­gi­nelle, éton­née, admi­ra­tive ». A l’opposé, il appelle « pro­saïque » « tout ce qui peut être un jour tech­ni­ci­sé, c’est-à-dire fabri­qué auto­ma­ti­que­ment et indé­fi­ni­ment répé­té ». Le pro­saïque, dit-il, domine notre époque, pla­cée sous la signe de l’efficacité, de la ren­ta­bi­li­té. Le poé­tique, lui, relève de l’émotion, de l’intime. C’est l’ubac par rap­port à l’adret, l’ubac ce « ver­sant ombreux auquel on accède quand le tra­vail s’interrompt, quand on peut rêver, contem­pler, se livrer aux sug­ges­tions de l’imagination, prendre pos­ses­sion de soi et se déve­lop­per libre­ment ».

Jean ONIMUS, Qu'est-ce que le poétique ?, éditions Poésie, 2017

Jean ONIMUS, Qu’est-ce que le poé­tique ?, édi­tions Poésie, 2017

Tous les arts, selon lui, relèvent de l’ubac. La poé­sie en est l’un des fleu­rons mais elle doit, à ses yeux, s’appuyer sur le réel, l’instant pré­sent, viser une écri­ture concrète, éva­cuer « l’abstrait qui l’encombrerait d’idées et de sen­ti­ments ». Jean Onimus cite à cet égard, à plu­sieurs reprises, ses auteurs de réfé­rence : Jaccottet, Guillevic, Follain, Rilke, Giono, et même les auteurs japo­nais de haï­ku. Haro donc sur l’hermétisme et sur tous ceux qui y ont recours parce qu’ils « manquent tout sim­ple­ment d’inspiration ».

Il s’agit plu­tôt, quand on se pré­tend poète, de trou­ver « la note juste », de culti­ver « l’art de la sug­ges­tion » et, plus fon­da­men­ta­le­ment encore, de « célé­brer et de contem­pler » car le poé­tique « en notre temps est, avant tout, d’inspiration cos­mique ». Jean Onimus n’est d’ailleurs pas loin de pen­ser que le poé­tique a aujourd’hui pris le relais du reli­gieux car « l’exigence poé­tique est liée à un désir de vivre inté­gra­le­ment «  et donc à être « atten­tif à la trace des dieux enfouis » (comme le disait Heidegger, ins­pi­ré par Hölderlin, lors du 20 anni­ver­saire de la mort de Rilke).

Quant à savoir pour­quoi la poé­sie « n’a plus guère de lec­teurs », il répond : « C’est parce que nous pré­fé­rons rece­voir des infor­ma­tions plu­tôt que des sug­ges­tions » et qu’on nous a « habi­tués à une stricte cohé­rence concep­tuelle ». Pour autant, le poé­tique n’a pas fini de tra­cer son che­min car il est « d’autant plus sai­sis­sant qu’il est presque imper­cep­tible ».

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Pierre Tanguy

Pierre Tanguy est ori­gi­naire de Lesneven dans le Nord-Finistère. Ecrivain et jour­na­liste, il par­tage sa vie entre Quimper et Rennes. En 2012, il a obte­nu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poé­sie attri­bué par l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été publiés aux édi­tions ren­naises La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure” (2002, réédi­tion 2008), “Lettre à une moniale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Editions La Part com­mune (2017).

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