« Qu’est-ce que le poé­tique » ? Voilà qui ferait un beau sujet de philoso­phie pour le bac­calau­réat. L’essayiste Jean Onimus (1909–2007), lui, en a fait un livre dans lequel on entre avec bon­heur, ébloui à la fois par la pro­fondeur de la pen­sée et par la clarté du pro­pos. Car Jean Onimus ne s’embarrasse pas d’abstraction ou de théories fumeuses pour soulign­er la néces­sité du poé­tique dans nos vies.

Le « poé­tique » selon lui s’oppose au « prosaïque » (et, bien enten­du, le poé­tique ne se lim­ite pas à la seule poésie). Ce qu’il appelle le poé­tique, c’est « la con­stata­tion émue, émer­veil­lée, mais tra­ver­sée d’angoisse, de l’étrangeté d’exister ». Il dit aus­si ceci : « Le poé­tique se dis­simule partout, comme une sorte de trace presque invis­i­ble d’une inno­cence orig­inelle, éton­née, admi­ra­tive ». A l’opposé, il appelle « prosaïque » « tout ce qui peut être un jour tech­ni­cisé, c’est-à-dire fab­riqué automa­tique­ment et indéfin­i­ment répété ». Le prosaïque, dit-il, domine notre époque, placée sous la signe de l’efficacité, de la rentabil­ité. Le poé­tique, lui, relève de l’émotion, de l’intime. C’est l’ubac par rap­port à l’adret, l’ubac ce « ver­sant ombreux auquel on accède quand le tra­vail s’interrompt, quand on peut rêver, con­tem­pler, se livr­er aux sug­ges­tions de l’imagination, pren­dre pos­ses­sion de soi et se dévelop­per librement ».

Jean ONIMUS, Qu'est-ce que le poétique ?, éditions Poésie, 2017

Jean ONIMUS, Qu’est-ce que le poé­tique ?, édi­tions Poésie, 2017

Tous les arts, selon lui, relèvent de l’ubac. La poésie en est l’un des fleu­rons mais elle doit, à ses yeux, s’appuyer sur le réel, l’instant présent, vis­er une écri­t­ure con­crète, évac­uer « l’abstrait qui l’encombrerait d’idées et de sen­ti­ments ». Jean Onimus cite à cet égard, à plusieurs repris­es, ses auteurs de référence : Jac­cot­tet, Guille­vic, Fol­lain, Rilke, Giono, et même les auteurs japon­ais de haïku. Haro donc sur l’hermétisme et sur tous ceux qui y ont recours parce qu’ils « man­quent tout sim­ple­ment d’inspiration ».

Il s’agit plutôt, quand on se pré­tend poète, de trou­ver « la note juste », de cul­tiv­er « l’art de la sug­ges­tion » et, plus fon­da­men­tale­ment encore, de « célébr­er et de con­tem­pler » car le poé­tique « en notre temps est, avant tout, d’inspiration cos­mique ». Jean Onimus n’est d’ailleurs pas loin de penser que le poé­tique a aujourd’hui pris le relais du religieux car « l’exigence poé­tique est liée à un désir de vivre inté­grale­ment «  et donc à être « atten­tif à la trace des dieux enfouis » (comme le dis­ait Hei­deg­ger, inspiré par Hölder­lin, lors du 20 anniver­saire de la mort de Rilke).

Quant à savoir pourquoi la poésie « n’a plus guère de lecteurs », il répond : « C’est parce que nous préférons recevoir des infor­ma­tions plutôt que des sug­ges­tions » et qu’on nous a « habitués à une stricte cohérence con­ceptuelle ». Pour autant, le poé­tique n’a pas fini de trac­er son chemin car il est « d’autant plus sai­sis­sant qu’il est presque imperceptible ».

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Pierre Tanguy

Pierre Tan­guy est orig­i­naire de Lesn­even dans le Nord-Fin­istère. Ecrivain et jour­nal­iste, il partage sa vie entre Quim­per et Rennes. En 2012, il a obtenu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poésie attribué par l’Académie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été pub­liés aux édi­tions ren­nais­es La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure” (2002, réédi­tion 2008), “Let­tre à une moni­ale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Edi­tions La Part com­mune (2017).

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