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Jean Onimus, Qu’est-ce que le poétique ?

Par | 2017-12-27T17:12:52+00:00 23 novembre 2017|Catégories : Critiques, Jean Onimus|

 Jean Onimus, dans son der­nier essai post­hume et inédit, inter­roge la fonc­tion du poé­tique. Il oppose la poé­sie à la prose, pour lui par défi­ni­tion essen­tiel­le­ment pro­saïque et fonc­tion­nelle :

 Le poé­tique semble donc pro­cu­rer une sorte de plé­ni­tude dans l’intensité de notre pré­sence au monde, tan­dis que le pro­saïque impose une frus­tra­tion, une réduc­tion, néces­saires sans doute, pour l’action, mais bles­santes pour nos consciences.  (p.53) 

A la dif­fé­rence de la prose concep­tuelle conçue comme la recherche d’un savoir, la poé­sie est essen­tiel­le­ment ouverte au ques­tion­ne­ment et sur­tout à l’expérience sen­sible, à l’instant pré­sent qui par défi­ni­tion est unique. Selon lui la poé­sie vise le réel, c’est à dire, “ce qui ne se répète pas” : 

Jean ONIMUS, Qu'est-ce que le poétique ?, éditions Poésie, 2017

Jean ONIMUS, Qu’est-ce que le poé­tique ?, édi­tions Poésie, 2017

Le poé­tique est l’existence même, lorsque, dans un spasme d’identité, elle se met à fré­mir, à trem­bler d’angoisse, à dan­ser de joie, à chan­ter. (p.15 )

 C’est donc, selon lui, une façon de s’ouvrir au monde et à soi-même. Seul le poé­tique serait dès lors, capable de nous don­ner cet espace spi­ri­tuel dont nous avons besoin pour échap­per à l’aliénation tech­ni­cienne que nous impose notre civi­li­sa­tion. Il se réfère ici à René Char  qui défi­nit la poé­sie comme “la par­tie de l’homme réfrac­taire aux pro­jets cal­cu­lés”. (p.38)  dans ce qu’il a de plus infime ou de quo­ti­dien :”Il n’y a pas, il n’y a sans doute jamais eu de grand poète (…), de poète si sombre, si déses­pé­ré qu’il soit, sans qu’on trouve au fond de lui (…) le sen­ti­ment de la mer­veille unique que c’est d’avoir vécu dans ce monde et dans nul autre.” 1 Il situe d’ailleurs l’origine du poé­tique dans cet capa­ci­té d’étonnement et de célé­bra­tion. A ce titre le haï­ku lui paraît emblé­ma­tique de cette capa­ci­té à “incar­ner l’infini dans l’infime, le mys­tère dans le banal, l’illimité dans le bor­né et de se rendre capable de don­ner à voir”. (p.130)

La poé­sie est donc pour lui la quin­tes­sence de cette trans­cen­dance qu’il défi­nit comme ce qui, en tout domaine, “s’ouvre sur de l’illimité et attire vers quelque hori­zon qui s’eloigne tou­jours.” (p.97) Il passe donc en revue quelques unes de ces formes de trans­cen­dance comme le besoin d’évasion, la recherche de l’essence ou du sacré pour finir par com­pa­rer le poé­tique dans sa spé­ci­fi­ci­té aux autre formes d’art comme le roman, le ciné­ma, la pho­to­gra­phie  la musique. L’ouvrage se ter­mine sur une ana­lyse du lien entre la poé­sie et les mythes, tel celui d’Orphée et  son rap­port à la reli­gion. On pour­rait tou­te­fois objec­ter que le roman peut éga­le­ment occu­per par­fois cette fonc­tion de trans­cen­dance ou la fic­tion de façon plus géné­rale. Mais pour Jean Onimus, ce tra­vail lapi­daire et si par­ti­cu­lier de la langue est ce qui rap­proche le plus la poé­sie de la créa­tion  ou de la cos­mo­go­nie dans son sens le plus large dont elle ne serait que le reflet. Il oppose ain­si l’espérience sen­sible tou­jours sin­gu­lière et unique à l’universalité réduc­trice de l’abstration ou de la tech­nique.

 Si les idées avan­cées ne sont pas tou­jours des décou­vertes ou peuvent sem­bler par­fois uto­pistes selon le par­ti pris que l’on adopte,  le style est élé­gant et de très belles cita­tions émaillent le texte comme celle de Jacottet par exemple :

Il m’a sem­blé par­fois (…) que ma plus vraie vie, ma seule vraie vie n’était que des moments pour les­quels j’avais su trou­ver une expres­sion un peu plus juste, comme si deve­nir poé­sie, si peu que ce fût me confé­rait plus de réa­li­té ou plus pré­ci­sé­ment encore les révé­lait, les fixait, les accom­plis­sait (…) La parole juste donne à qui l’entend comme à qui la trouve le pré­ssen­ti­ment d’une plé­ni­tude si grave qu’il n’est pas super­flu d’y pen­ser. En ce sens la poé­sie fait recu­ler nos hori­zons. 2

Jean Onimus en défi­ni­tive par­vient à nous faire par­ta­ger les lec­tures de toute une vie et cette pas­sion pour  cet art si par­ti­cu­lier. Nous ter­mi­ne­rons par cette belle phase que l’on peut lire comme son tes­ta­ment lit­té­raire et qui célèbre jus­te­ment ce pou­voir d’émerveillement du regard poé­tique comme notre der­nière chance peut être d’échapper à la bar­ba­rie d’un uni­vers tota­le­ment fonc­tion­nel et robo­ti­sé où le pou­voir de créer, semble, à ses yeux, être seul en mesure de redon­ner un sens humain au pro­grès tech­nique ou tout au moins un peu d’espoir :

Contemplez, inter­ro­gez du regard, déchif­frez et ne vous las­sez pas d’admirer. Pour moi, c’est cette beau­té du monde qui fonde toute mon espé­rance ; elle m’aide à vivre, inépui­sable tré­sor de toute espèce de joie. Le sen­ti­ment de l’absurde n’a plus prise en pré­sence d’un tronc de chêne ou de châ­tai­gnier plein de force et de sève. Le monde, dit Bonnefoy, est une demeure de signes. (p.189)


Notes

  1. J. Gracq, Préférences, Corti, 1961[]
  2. P. Jacottet paru dans la revue Pour l’art en 1952, cité par J. Onimus, p. 166[]

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Véronique Elfakir

Véronique Elfakir est doc­teur en lit­té­ra­ture et exerce éga­le­ment la psy­cha­na­lyse à Brest.

Ses recherches portent essen­tiel­le­ment sur le lien entre lit­té­ra­ture et psy­cha­na­lyse, mais la poé­sie reste sa « langue » et son ter­ri­toire de pré­di­lec­tion.

Après quelques contri­bu­tions dans diverses revues, elle publie son pre­mier recueil : Dire Cela, en 2011, aux édi­tions l’Harmattan, col­lec­tion « Poète des cinq conti­nents ».

En 2008, elle publie éga­le­ment un essai : Le ravis­se­ment de la langue : la ques­tion du poète qui inter­roge la dimen­sion poé­tiques dans l’articulation entre la vie et l’œuvre de V. Segalen, Rilke, Hölderlin, E. Jabès, E. Dickison et S. Plath…

Sa biblio­gra­phie com­plète est à retrou­ver sur paro​les​no​mades​.blog​spot​.fr.

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